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Afin de réduire son taux alarmant de violence conjugale, le Brésil a ouvert des postes de police exclusivement dédiés aux femmes. Un modèle unique au monde.

Ana a 22 ans. Deux enfants. Et dans son visage de gamine, deux yeux au beurre noir. Hier soir, elle a dû fuir son logement, dans une favela à 20 kilomètres au sud du centre-ville de São Paulo, au Brésil. Son ex-compagnon, de qui elle est séparée depuis deux semaines, a failli la tuer. « Il a défoncé la porte de chez moi, m’a frappée avec le téléphone et le fer à repasser et m’a violée. J’ai eu peur. Je suis partie avec mes enfants », raconte-t-elle, la voix abîmée.

Il faut s’éloigner de la Praça da Sé, le centre tumultueux de São Paulo, de ses prédicateurs et de ses laissés-pour-compte. À quelques mètres au nord se trouve une banale bâtisse vert pistache. Sur sa façade, un simple sigle : DDM. La delegacia de Defesa da Mulher (« Commissariat de protection des femmes ») est un poste de police réservé aux femmes. C’est là qu’Ana est entrée.

Derrière le comptoir, Natalia, une Noire au physique généreux, accueille les visiteuses avec chaleur. Des victimes traumatisées, brisées et dans l’urgence, la fonctionnaire de police en a vu débarquer des centaines depuis 15 ans. Selon le ministère des Politiques pour les femmes, le tiers des Brésiliennes subiraient des violences conjugales au moins une fois dans leur vie. Certains cas tournent à la tragédie. « Il y a des femmes qu’on voit régulièrement, et puis tout d’un coup, plus de nouvelles, raconte Natalia. Je me souviens d’une qui avait porté plainte cinq fois : son mari a fini par la jeter de la fenêtre… »

De la gamine des bidonvilles à la dentiste des quartiers chics, les femmes défilent en grand nombre dans ce petit local du centre-ville de São Paulo, la seule delegacia ouverte jour et nuit dans cette métropole de 10 millions d’habitants. Chaque jour, une quinzaine d’entre elles sont prises en charge. Seulement la moitié des visiteuses déposent une plainte. En 2004, les 125 commissariats pour femmes de l’État de São Paulo ont accueilli 360 000 victimes… qui n’ont enregistré que 87 000 plaintes pour lésions corporelles et 85 000 pour menaces. « Les plaintes pour lésions corporelles ont cependant quasi triplé en 10 ans. Ce qui ne veut pas dire qu’il y a plus de violence, mais que nous offrons un service adapté aux femmes », analyse Marcia Salgado, coordonnatrice de toutes les delegacias de l’État.

Inauguré le 6 août 1985, le premier commissariat pour femmes a été fêté comme une immense victoire par les féministes. Jusque-là, la violence conjugale ne semblait guère préoccuper les autorités. « Elle n’apparaissait jamais dans les statistiques de la police », se souvient Marcia Salgado, qui milite pour les droits des femmes depuis les années 1970. Mais en 1985, quand s’effondre la dictature de João Baptista de Oliveira Figueiredo, plusieurs groupes de femmes fusionnent pour créer SOS Mulher, réseau national pour l’amélioration de la condition féminine. Un politicien progressiste (Franco Montoro, gouverneur de l’État de São Paulo) aide l’organisme à créer des structures impliquant les forces de sécurité publique et les féministes, qui opéraient déjà des centres d’écoute pour femmes violentées.

Et c’est ainsi que les postes de police pour femmes ont vu le jour, fraîchement accueillis dans un premier temps par les policiers. Au début, les responsables ne voulaient même pas assister aux réunions, se rappelle Rita Andréa, fondatrice de SOS Mulher. « “Laissons-les échouer et elles admettront que seuls les hommes sont en mesure d’appliquer la loi” : c’est ce qu’ils pensaient », s’amuse-t-elle aujourd’hui.

Car 20 ans plus tard, la police commune et la police pour femmes sont bel et bien parvenues à se compléter. Les delegacias s’en tiennent à leur créneau : écouter et secourir les victimes. Leur personnel — secrétaires, commissaires, enquêtrices — est exclusivement féminin. Ici, ni geôle ni cellule de dégrisement. « Les hommes franchissent très rarement le pas de la porte, raconte la commissaire en charge du poste du centre-ville de São Paulo, Aparecida Maria Luiza Mota. Nous ne les voyons généralement que dans le cadre de séances de thérapie conjugale. »

Les commissariats pour femmes peuvent mener une enquête quand les victimes portent plainte et résoudre les affaires de menaces, de coups et blessures, voire d’homicides (depuis 1996). Dans certains États, ils jouissent de compétences élargies : ceux de São Paulo, par exemple, sont autorisés à enquêter dans les cas de délits contre des enfants et des adolescents. Mais ils n’ont pas de pouvoir exécutif. « Une fois l’enquête ouverte, poursuit Aparecida Maria Luiza Mota, si les faits sont graves et qu’on veut mettre le prévenu sous les verrous, nous demandons à la brigade criminelle — masculine — de le placer en garde à vue. »

L’ennui, c’est que le Brésil possède l’une des polices les plus inefficaces au monde. Mal financée, gangrenée par la corruption, elle élucide moins de 10 % des 500 000 homicides annuels, selon les statistiques officielles ! De plus, depuis la réforme de la procédure judiciaire, en 1995, les modes de règlement des conflits telles la médiation et la conciliation sont privilégiés pour tous les crimes dont la peine maximale ne dépasse pas un an de réclusion. Exemple typique : coups et blessures volontaires… Ainsi, ces tribunaux spécialisés jugent à 70 % des cas de violence conjugale. Petit à petit, la médiation et les amendes ont pris le pas sur les sanctions. « Au final, les peines d’emprisonnement sont rares », admet la commissaire. Faut-il s’étonner si les Brésiliennes victimes de violence tardent à chercher secours ? Selon une enquête réalisée en 2001 auprès de 2 500 femmes dans tout le pays, moins de la moitié des épouses et conjointes violentées demandent de l’aide. Cette proportion atteint péniblement les 53 % dans les cas de menaces avec arme à feu.

Un autre problème : le manque cruel de foyers d’accueil. Les postes de police pour femmes n’en gèrent aucun directement, se contentant de renvoyer les victimes vers des ressources extérieures. Le refuge COMVIDA, à São Paulo, faisait figure de modèle lors de son inauguration, en 1992. Destiné à accueillir les femmes en danger de mort ainsi que leurs enfants, le lieu est tenu secret. Seuls les journalistes étrangers bien introduits peuvent y accéder… et s’apercevoir que le modèle a vieilli. Au bout d’une succession de couloirs déserts, des salles vides sont parsemées ici et là de fauteuils déchirés, de tables brinquebalantes, de lits de fer aux matelas usés. Dans une petite cour, sans aucun jouet, les femmes et les enfants peuvent prendre l’air. Lors de notre visite, elles étaient seulement cinq, accompagnées d’une dizaine de petits.

De ses 12 années de concubinage, Silvia, 33 ans, a gardé deux fils et d’innombrables séquelles. Elle a porté plainte auprès de la 8e delegacia, dans l’est de la ville. Son conjoint la traitait de traînée toute la journée et lui infligeait les pires sévices. « J’ai perdu la vue à 40 %, j’ai les côtes cassées, les mâchoires en miettes. Il a écrit son nom au cutter sur mon corps », énumère-t-elle en avançant ses avant-bras meurtris. « Je ne sais pas ce que sera l’avenir, mais au moins, avec ces femmes, j’ai vu que j’avais une valeur en tant que personne. Auparavant, j’avais essayé de porter plainte dans un commissariat normal : ils me disaient qu’ils ne pouvaient rien faire. »

Silvia s’estime bien lotie d’avoir pu passer par une delegacia. Dans tout le Brésil, à la fin 2005, il y avait 307 postes de police pour femmes. Mais 40 % se trouvent dans l’État de São Paulo. Moins de 15 % des villes brésiliennes en sont équipées; ce pourcentage tombe à 1,7 % dans l’État de Bahia, au nord-est du pays. Vingt ans après la création du premier commissariat pour femmes, le bilan est donc mitigé. « Le soufflé féministe s’est dégonflé », formule Rita Andréa. La fondatrice de SOS Mulher est aujourd’hui conseillère sur la question de la violence conjugale à Brasilia, la capitale. « Il reste beaucoup à faire. Le projet de loi présenté par notre ministre des Politiques pour les femmes sera notre prochaine grande lutte. »

Créé en 2002 par le président Luís Inácio da Silva, dit Lula, le ministère des Politiques pour les femmes entend rafraîchir le dispositif vieillot des delegacias de Defesa da Mulher. Dans son projet de loi, la ministre Nilcea Freire propose notamment de créer des tribunaux et de former des juges spécialisés en violence conjugale et familiale, qui auraient les compétences pour gérer le placement d’une famille aussi bien que les plaintes pour agression. Le projet est actuellement discuté en commission parlementaire.

Au Brésil, la violence conjugale reste un sujet tabou. Seulement trois nouveaux foyers pour femmes battues seront inaugurés en 2006. Où iront Ana, Silvia et les autres ? Au moins, le gouvernement a mis en place une ligne de secours en novembre dernier. En cas de drame, composez le 180…

Projet avorté

Jamais encore le Brésil n’avait remis en cause la nature criminelle de l’avortement. Jusqu’à ce que la députée communiste Jandira Feghali, figure de la lutte pour le libre choix, présente un avant-projet de loi dépénalisant l’opération, à la fin de 2005. Pour l’instant, sa proposition est sur la glace, la commission parlementaire chargée de finaliser le texte n’ayant pas réussi à atteindre le quorum requis… de 17 députés ! « Il ne faut pas brusquer les choses », a réagi la politicienne, en promettant de revenir à la charge.

Vu du Brésil, pays profondément catholique, le texte concocté par le Secrétariat spécial aux femmes, un ministère sous tutelle de la Présidence de la République, est audacieux. Il légalise l’avortement jusqu’à la 12e semaine de grossesse, sans que la femme n’ait à justifier sa décision. En cas de viol, le délai passe à 20 semaines. Si le fœtus souffre d’anencéphalie (absence totale ou partielle du cerveau) ou si la mère risque de mourir, la grossesse peut être interrompue à n’importe quel moment.

Au Brésil, on estime à 300 000 le nombre annuel d’interruptions volontaires de grossesse (la justice peut accorder un passe-droit en cas de viol, de risque de mortalité maternelle ou d’anencéphalie), et à trois fois plus le nombre d’avortements clandestins. L’opération en clinique coûtant au minimum 500 reais (260 CA), de nombreuses Brésiliennes se tournent vers des méthodes artisanales, aiguilles à tricoter ou médicaments antipaludéens. Des centaines en mourraient chaque année, affirment les associations de femmes. C’est pourquoi 2 500 personnes ont manifesté pour le droit à l’avortement à São Paulo, le 8 mars dernier. « La bataille continue, lance Nalu Faria, coordonnatrice nationale de la Marche des femmes au Brésil. On y viendra forcément… mais ce n’est pas encore gagné ! » En effet, seulement 16 % des Brésiliennes considèrent que l’avortement devrait cesser d’être un crime.

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