Aller directement au contenu

Allemagne, Chili, Liberia : dans les derniers mois, trois femmes ont accédé au pouvoir suprême. À quand le tour des citoyennes d’Amérique du Nord ?

Diplômée universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, mère de trois enfants, Mackenzie Allen est aussi… présidente des États-Unis. Fiction ? Évidemment. Cependant, pour la toute première fois à la télévision américaine, une femme dirige la Maison-Blanche. « Je trouve fascinant qu’une série diffusée dans un média de masse démontre d’une façon féminine que c’est le fun d’avoir du pouvoir », confie la journaliste politique Chantal Hébert. Pas pour « participer au débat public et contribuer à la société », persifle-t-elle en imitant certains politiciens aux phrases creuses. Non ! « Pour arriver en haut afin de pouvoir agir », ajoute l’analyste du Toronto Star.

Les femmes sont plus nombreuses que jamais en politique. Cette année, la proportion d’élues dans les Parlements nationaux a atteint un record à l’échelle planétaire, peut-on lire au centre de nouvelles de l’ONU. Leur nombre total a progressé de 17 % en cinq ans. Le Chili, l’Espagne et la Suède sont dorénavant dirigés par des gouvernements qui comptent un nombre égal de ministres des deux sexes. En Nouvelle-Zélande, les postes les plus importants sont occupés par des leaders en tailleur, y compris ceux de premier ministre et de président du Parlement. Au Koweït, après une longue lutte, les femmes ont finalement obtenu le droit de vote le 16 mai 2005.

Ajoutez à cela le succès éclatant remporté par les politiciennes à des élections présidentielles au cours des 12 derniers mois, et Kofi Annan s’emballe. « Le monde est prêt à avoir une femme comme Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies », affirme le titulaire actuel du poste, dont le mandat prend fin cette année. Ces dames seraient-elles en train d’accéder au pinacle du pouvoir politique ?

« D’une part, ce phénomène semble indiquer que les luttes pour les femmes afin de participer à la gouverne politique portent enfin leurs fruits. D’autre part, il démontre que ce n’est plus possible de penser sans elles cette gouverne, que celle-ci soit démocratique ou non », se réjouit Manon Tremblay, directrice du Centre de recherche sur Femmes et politique de l’Université d’Ottawa. Mais la professeure se garde bien d’y voir une lame de fond. « Chaque année se tiennent environ 75 élections présidentielles ou législatives à travers le monde. Les femmes n’en remportent qu’une fraction, malgré la victoire récente d’Angela Merkel en Allemagne, de Michelle Bachelet au Chili et d’Ellen Johnson-Sirleaf au Liberia. » À cela s’ajoute celle de Portia Simpson Miller, première ministre de la Jamaïque depuis le 30 mars.

Même si les évènements des derniers mois sont porteurs d’espoir, certains chiffres demeurent troublants. Parmi les chefs d’État ou de gouvernement, la proportion de dirigeantes a diminué ces cinq dernières années, passant de 4,7 % en 2000 à 4,2 % aujourd’hui. Moins d’une personne sur cinq siégeant dans les Parlements nationaux est de sexe féminin (un maigre 16,3 %). De plus, le nombre de Parlements ne comptant aucune députée a augmenté : en 2005, c’était le cas dans neuf pays, pour la plupart des îles du Pacifique et des contrées arabes de la région du Golfe. Qui croirait que les femmes constituent 51 % de l’humanité ?

Certains pays sortant d’un conflit s’en tirent fort bien quant à la participation des femmes dans les organes législatifs. C’est le cas du Rwanda, dont la Constitution stipule que 30 % des sièges sont réservés à des députées, et qui est devenu en 2003 la nation où le taux de parlementaires de sexe féminin est le plus élevé, à 48,8 %. Les pays scandinaves arrivent tout juste derrière avec une représentation féminine oscillant entre 37 et 45 %. À l’autre bout du spectre, même si la situation tend à s’améliorer lentement, les citoyennes demeurent particulièrement sous-représentées dans les pays arabes, composant en moyenne 8,2 % des Chambres basses.

Et le Canada ? Il trône en 45e position mondiale en termes de représentation politique féminine, derrière des pays comme la Lituanie, l’Éthiopie et le Pakistan. « Ça fait 20 ans que l’Asie et l’Afrique implantent des mesures, comme des quotas, pour assurer la présence des femmes en politique. Chez nous, on se regarde le nombril. On estime qu’il n’y a pas beaucoup de politiciennes parce qu’elles ont des carences individuelles. On n’accepte pas qu’il y ait un problème systémique », analyse Chantal Maillé, professeure en women’s studies à l’Université Concordia. Aux dernières élections fédérales, 64 candidates ont remporté l’un des 308 sièges que compte la Chambre des communes. Avec ses 20,8 % de députées, le Canada est donc bien loin du seuil de 30 % fixé par les Nations Unies pour que les femmes aient une influence notable sur les travaux d’un Parlement.

« Le public ne réalise pas à quel point la situation est mauvaise. Pourtant, il est prêt à voir plus de femmes en politique. Le problème n’est pas là », estime la journaliste Rosemary Speirs, présidente-fondatrice de l’organisme À voix égales, dont la mission est d’augmenter le nombre d’élues à tous les paliers de gouvernement au Canada. « Les partis politiques nous disent qu’ils ont de la difficulté à trouver des candidates féminines. Ils ont tendance à blâmer les victimes; selon eux, les femmes ne veulent pas entrer en politique car c’est un milieu qui leur semble trop difficile et méchant. Toutefois, dans les pays où les portes ont été ouvertes aux femmes, celles-ci se sont présentées en grand nombre. »

À l’heure actuelle, aucun parti fédéral n’a atteint la parité entre les sexes. Le Nouveau Parti démocratique se classe en tête de peloton avec 41 % d’élues, suivi du Bloc québécois (33 %). Le Parti libéral (20 %) et le Parti conservateur (11 %) traînent loin derrière… La scène fédérale canadienne ne se montre pas toujours ouverte aux femmes. Par exemple, plus un parti a de chances de remporter une circonscription, moins il a tendance à y présenter une candidate, évalue Manon Tremblay. « Une partie du problème vient du fait que l’égalité est inscrite dans la sacro-sainte Charte des droits et libertés et que, partant de là, tout se passe comme si elle était acquise dans les faits. Mais il n’y a rien de tel ! »

Chantal Hébert y va d’une énumération assassine. Y a-t-il une seule femme première ministre d’une province au Canada ? Non. Y a-t-il une femme chef de parti fédéral ? Non. Est-ce qu’une femme est positionnée pour succéder à Paul Martin, le principal poste ouvert ces temps-ci ? Pas vraiment. « De façon générale, l’expérience des femmes dans des postes de pouvoir en politique se résume ainsi : ou bien elles sont chef d’un tiers parti, comme le NPD fédéral, qui a eu deux dirigeantes, ou bien elles sont à la tête de partis naissants, comme Françoise David avec Québec Solidaire, constate la journaliste. Parfois, une femme arrive à la direction d’un parti au moment où celui-ci est dans une situation électorale désespérée, pour des raisons de marketing. Kim Campbell est l’exemple le plus flagrant. » La politicienne n’aura été première ministre que quatre mois, perdant son poste après la cuisante défaite du Parti progressiste-conservateur, en octobre 1993.

Même si le Québec obtient de meilleurs résultats que la fédération canadienne, avec 32 % d’élues à l’Assemblée nationale, il est encore bien loin d’atteindre la parité. « Avec le mode de scrutin actuel, la seule façon d’augmenter la représentation des femmes en politique est que les chefs de parti imposent des règles », avance le député péquiste Jean-Pierre Charbonneau, ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques jusqu’en 2002. « Dans une investiture où il y a quatre hommes et une femme, est-ce qu’on va dire aux hommes de ne pas se présenter car le parti a décidé que ce comté irait à une femme ? Ça serait peut-être plus simple si on avait un mode de scrutin proportionnel, où la catégorie des députés de liste pourrait être soumise à une règle de parité », complète le représentant de la circonscription de Borduas.

Avec le mode de scrutin proportionnel mixte, certains députés sont élus et d’autres désignés d’après une liste fournie par les partis politiques en fonction des résultats des élections. Lors des audiences de la Commission spéciale sur la Loi électorale tenues au début de l’année, le Collectif Féminisme et Démocratie s’est montré en faveur d’un mode de scrutin proportionnel alors que le Conseil du statut de la femme s’y est opposé : confrontation féministe (voir p. 28).

« Toute cette histoire s’inscrit dans un débat immensément plus large qui s’appelle le recrutement politique, avance Chantal Hébert. Il n’y a pas juste les femmes qui ne vont pas en politique de 30 à 45 ans. Les hommes non plus. » La raison première est la famille : les gars sont de plus en plus nombreux à dire qu’ils n’iront pas en politique, car ils veulent voir grandir leurs enfants et faire leur part dans la gestion de la maisonnée. Par ailleurs, la triste réputation de la politique par les temps qui courent n’incite personne à s’y engager. « On ne peut pas répéter sans cesse qu’on perd son temps en politique, que les politiciens ont de moins en moins de pouvoir, que le système fonctionne mal, et en même temps, convaincre les femmes d’aller passer leur vie là-dedans ! »

Pendant ce temps, aux États-Unis, Mackenzie Allen s’est vue forcée de se retirer de la vie politique… temporairement, se défend ABC. La chaîne américaine a suspendu la diffusion de la série en raison de la chute de l’auditoire. Espérons que les présidentielles de 2008, où certains souhaiteraient voir s’affronter la démocrate Hillary Clinton et la républicaine Condoleezza Rice, susciteront davantage de passions.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre