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Perçue comme une politicienne de seconde zone, Angela Merkel a pris ses adversaires masculins par surprise en devenant la première femme et la première personne issue de l’Est à diriger l’Allemagne unifiée.

Angela Merkel, 51 ans, aurait-elle pris la tête d’un pays macho ? « L’ex-chancelier Gerhard Schröder disait toujours que Mme Merkel était un petit numéro, quelqu’un qui n’avait pas l’étoffe. Et même Joschka Fisher, un Vert, utilisait l’expression “la petite Merkel” lorsqu’il parlait de la politicienne », raconte Paul Létourneau, professeur d’histoire allemande à l’Université de Montréal.

Au cours de sa carrière, de nombreux détracteurs ont critiqué le manque d’élégance et les tenues vestimentaires standard de la politicienne. Pragmatique, Merkel est restée au-dessus de la mêlée, faisant fi des remarques condescendantes. « Vous savez, la nouvelle chancelière est tout à fait indifférente aux structures patriarcales qui l’entourent. Elle ne s’est jamais outrée des commentaires désobligeants, pas plus qu’elle n’est subjuguée par le pouvoir qu’elle détient maintenant », avance Barbara Vinken, chercheuse féministe à l’Université de Munich. Perçue comme une inoffensive politicienne de seconde zone, Angela Merkel a pourtant grimpé tous les échelons de la politique allemande en à peine 15 ans.

Angela Dorothea Kasner est née à l’ouest, côté République fédérale d’Allemagne, en 1954. La même année, contrairement aux nombreux Allemands qui tentent de fuir la République démocratique d’Allemagne (RDA), la famille Kasner déménage de l’autre côté du rideau de fer, là où la religion est devenue « l’ennemi numéro un de l’État ». Son père, un pasteur luthérien natif de l’Est, espère créer un pont entre croyants et communistes. Plus libéral que ses confrères, Horst Kasner autorise sa fille à entrer dans les Jeunesses communistes; une condition essentielle en RDA pour poursuivre des études supérieures. Aînée de trois enfants, Angela est une élève douée et ambitieuse à qui sa mère institutrice enseigne le culte de l’effort.

À 23 ans, alors qu’elle poursuit sa formation en physique à l’Université de Leipzig, l’étudiante épouse le physicien Ulrich Merkel, de qui elle divorcera avant l’obtention de son doctorat en 1986. Elle se remariera quelques années plus tard avec son ancien directeur de thèse, le professeur de chimie Joachim Sauer. Après des études réussies avec brio, la docteure Merkel travaille jusqu’en 1990 comme chercheuse en physique quantique à l’Institut central de chimie physique de l’Académie des sciences de la RDA.

Cependant, la scientifique, qui parle couramment le russe et l’anglais, ne peut résister à l’ébullition politique que provoque la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Elle devient porte-parole adjointe du gouvernement est-allemand et adhère à l’Union chrétienne-démocrate (CDU), un parti conservateur. Candidate aux premières élections de l’Allemagne réunifiée, la nouvelle politicienne décroche un siège au Bundestag (l’Assemblée législative). Elle est rapidement remarquée par Helmut Kohl, qui devient son mentor et la surnomme « das Mädchen » (la petite fille). Le chancelier offre à sa protégée de 36 ans les ministères de la Condition féminine et de la Jeunesse. Il lui confiera également les portefeuilles de l’Environnement, de la Protection de la nature et de la Sécurité atomique. Ce qui n’empêchera pas la physicienne d’être sans pitié pour son père politique lorsque ce dernier sera impliqué dans le « scandale des boîtes noires », une caisse de financement occulte du parti. Ce geste propulse la « femme protestante venue de l’Est » à la tête de la CDU, un parti dominé par des hommes catholiques de l’Ouest.

Aux élections de 2005, Angela Merkel dirige une grande coalition formée de la CDU et de la CSU (Union chrétienne-sociale en Bavière), qui vise l’obtention de la majorité absolue au Parlement. C’est la déception. La coalition ne remporte que 35,2 % des voix, contre 34,2 % pour le Parti social-démocrate. « Tout de même, j’ai trouvé cela touchant que Merkel reçoive les encouragements d’une partie de l’électorat féminin. Des électrices qui avaient l’habitude de voter socialiste ou social-démocrate ont changé de cap à cause du facteur féminin qu’elle-même n’a jamais exploité », indique Barbara Vinken. Ainsi, bien qu’elle ne soit pas reconnue pour appuyer la CDU, Alice Schwarzer, journaliste et figure de proue du mouvement féministe, a soutenu Merkel dans la presse.

Le 10 octobre 2005, après deux mois et demi de négociations tumultueuses — et malgré la lutte acharnée du chancelier sortant, Gerhard Schröder, qui s’accroche au pouvoir —, les députés du Bundestag élisent Angela Merkel au poste de chancelière. Symbole de la réunification de l’Allemagne, elle devient la première femme et la plus jeune personne de l’histoire du pays à occuper ce poste.

« Mme Merkel n’est pas une authentique représentante des gens de l’Est. Elle n’est pas non plus une authentique représentante des femmes. C’est finalement une politicienne qui a plus de talent qu’on ne le pense. Elle en a même assez pour ne pas le montrer », analyse avec une pointe d’humour Paul Létourneau. « Elle s’est faufilée jusqu’à la chancellerie; c’est le verbe qu’il faut utiliser, faufiler. Comme les grosses pointures masculines se surveillaient les unes les autres, elle a pu se faire accepter plus facilement. Elle ne faisait ombrage à personne et on l’a sous-estimée, tout simplement. »

La chancelière conservatrice, qui envisage une cure d’amaigrissement des dépenses publiques, une simplification du système fiscal et une augmentation de la taxe de vente de 3 % à partir de 2007, semble vouloir innover en matière de politique familiale. Elle a nommé une ministre de la Famille vedette, Ursula von der Leyen, qui ambitionne de faire évoluer les mentalités dans un pays où maternité et emploi ne font pas bon ménage.

À l’inverse de sa patronne, von der Leyen, une charismatique gynécologue de 47 ans mère de sept enfants, fait taire toutes les mauvaises langues. Doris Schröder, par exemple. En pleine campagne électorale, l’épouse du chancelier sortant avait inélégamment accusé Merkel, qui n’a pas d’enfants, de ne rien comprendre aux mères de famille. La nouvelle chancelière sait très bien, toutefois, à quel point il est difficile de conjuguer emploi et famille dans son pays. « Mme Merkel a déjà affirmé qu’elle n’aurait jamais pu mener sa carrière si elle avait eu des enfants », souligne Barbara Vinken. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques, l’effet négatif de la maternité sur l’emploi serait particulièrement marqué en Allemagne, où quatre emplois à temps partiel sur cinq sont occupés par des femmes. La situation s’explique en grande partie par le manque criant de places en garderie dans un pays où les enfants fréquentent l’école à temps partiel jusqu’à l’âge de 18 ans.

« L’Allemagne a 50 ans de retard par rapport à ses voisins européens en ce qui a trait à la conciliation travail-famille. Les Allemandes croient qu’il faut faire un choix entre carrière et maternité », ajoute Vinken, qui a publié en 2001 l’essai Die deutsche Mutter. Der lange Schatten eines Mythos (traduction libre : La mère allemande, la longue vie d’un mythe). Mais avec le duo Merkel-von der Leyen, le portrait risque de changer. Déjà, les nouvelles mamans ont droit à des allocations familiales basées sur leur salaire plutôt qu’à un montant fixe. « Pour la première fois, les femmes qui ont des enfants ne sont plus vues uniquement comme des mères, mais comme des professionnelles qui ont des enfants. Symboliquement, c’est un grand changement », affirme la chercheuse.

Paradoxalement, ni Merkel ni von der Leyen n’avouent avoir un programme féministe. D’ailleurs, la chancelière a toujours affirmé ne pas vouloir être appréciée en tant que femme, mais en tant qu’être humain. Et Barbara Vinken de conclure : « C’est étrange, c’est comme si le féminisme n’avait pas droit à une représentation politique en Allemagne… »

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