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L’Association canadienne des entraîneurs veut recruter plus de femmes. Un but ambitieux : même les championnes n’osent pas entraîner une équipe…

Elles représentaient près de la moitié des athlètes canadiens aux Jeux olympiques de Turin. Et elles sont revenues au pays avec les deux tiers des médailles (16 sur 24). Pour une rare fois, elles ont fait la une des journaux. Elles, ce sont les Cindy Klassen, Danielle Goyette, Anouk Leblanc-Boucher, des femmes qui se sont imposées à force de persévérance et de coups de patin, comme hockeyeuses ou patineuses de vitesse.

Après toutes ces années passées dans les estrades, les sportives ont pris leur place sur le terrain. Les Québécoises n’ont plus à se battre pour pratiquer des sports. « Mais elles font face à plusieurs obstacles lorsqu’elles veulent accéder à des postes de leadership, comme entraîneur », dit Guylaine Demers, professeure au Département d’éducation physique de l’Université Laval, qui donne le cours « Équité dans le sport ». À Turin, 10 des 68 coachs canadiens étaient de sexe féminin. D’après l’Association canadienne des entraîneurs (ACE), les femmes ne représentent que 30 % des professionnels certifiés au pays. La situation est pire à l’échelle communautaire : sur les terrains de jeu des municipalités, elles comptent pour 5 % des effectifs !

Pour renverser cette tendance, l’ACE a lancé, en février, la campagne Des entraîneures. « On veut doubler leur nombre à l’échelle communautaire d’ici deux ans », lance le président, Jean-Marie De Koninck. Cette année, son organisme offrira une formation gratuite ainsi qu’un mentor à quelque 200 mères de famille, anciennes joueuses ou étudiantes intéressées à diriger une équipe de soccer, de hockey ou de softball. Le choix de ces sports n’est pas innocent : il s’agit des plus populaires auprès des filles. D’après l’ACE, 42 % des jeunes inscrits au soccer sont des joueuses. Entraînées par des hommes…

« Si l’on veut avoir un jour plus d’entraîneuses de haut niveau, il faut beaucoup plus de femmes à la base », ajoute Sylvie Béliveau, coordonnatrice du développement des entraîneurs au niveau communautaire de Soccer Canada et ex-coach de l’équipe nationale féminine. En incitant des sportives à diriger une équipe récréative locale, on espère qu’elles graviront les échelons. Et qu’elles inspireront leurs filles comme leurs garçons.

Sylvie Girouard entraîne l’équipe de soccer de niveau régional (AA) de sa fille Fannie, 10 ans. Cette mère de trois enfants court après des ballons depuis près de 30 ans. Elle a notamment joué pour le Dynamo de Québec. « J’ai le soccer dans les pattes ! dit l’entraîneuse de 43 ans, contactée à Saint-Augustin, près de la capitale. Mais si je n’avais pas bien connu le sport, je n’aurais jamais pris cette responsabilité. » D’autant que concilier travail, famille et soccer n’est pas simple. Chaque semaine durant l’été, elle supervise deux pratiques d’une durée de deux heures, en plus d’un match. « Cela demande énormément de temps », témoigne cette instructrice formée par l’ACE.

Et de la détermination. Guylaine Demers en a dérangé plusieurs durant les 15 années où elle a été à la tête d’équipes féminines de basket-ball collégial. Ses filles gagnaient ! « Les hommes coachs me dénigraient, raconte la femme de 42 ans. Ils disaient à mes athlètes que j’étais lesbienne. » Une étiquette qui colle encore à la peau des entraîneuses, particulièrement dans les sports collectifs. Si bien que beaucoup de filles refusent de pratiquer un sport de crainte d’être perçues ainsi, selon l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique, qui a amorcé une réflexion sur l’homophobie. « Le monde du sport est le dernier bastion de l’hégémonie masculine, prévient l’entraîneuse. Pour les hommes, ce lieu leur appartient. C’est là qu’ils expriment leur masculinité. »

Mais les préjugés se trouvent aussi dans la tête des femmes. En 2003, Guylaine Demers a interrogé 18 athlètes féminines de niveau national et international au sujet de leur plan de match après la compétition. « Environ 90 % d’entre elles ne se sentaient pas assez compétentes pour entraîner de plus jeunes athlètes, révèle-t-elle. Imaginez les femmes qui n’ont pas leur bagage ! »

« De nombreuses athlètes féminines ne s’imaginent pas avoir une entraîneure, renchérit Jean-Marie De Koninck, ex-nageur et coach. Durant toute leur carrière sportive, elles ont eu des hommes. » Du coup, elles n’envisagent pas de prendre les rênes d’une équipe. Au mieux, elles acceptent un poste de soutien, comme entraîneuse adjointe.

Pour les mères qui entraînent à un haut niveau, gérer leur vie personnelle et professionnelle est un véritable casse-tête, selon Penny Werthner, ancienne compétitrice olympique en athlétisme et professeure en sciences de l’activité physique à l’Université d’Ottawa. « Elles voyagent beaucoup, mais doivent s’acquitter des tâches traditionnelles, comme s’occuper des enfants, faire la cuisine et le ménage », précise la psychologue sportive, qui faisait partie de la délégation canadienne à Turin. Sans compter que plusieurs doivent cumuler les emplois. Le salaire horaire moyen des coachs est d’environ 15 $, d’après un rapport publié en 2005 pour le compte du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport.

N’empêche, le Canada a tout intérêt à ce que plus de sportives prennent les commandes. « Avec un meilleur équilibre entre les femmes et les hommes, nous aurions de meilleures performances », poursuit Penny Werthner. Plusieurs athlètes se plaignent de l’incompréhension de leurs instructeurs masculins, qui les écoutent peu ou refusent d’expliquer certaines décisions. « Un bon entraîneur a des habiletés techniques, mais aussi une facilité à communiquer. Les femmes sont-elles meilleures que les hommes à ce chapitre ? Difficile à dire, mais certaines qualités interpersonnelles semblent plus naturelles chez elles. »

Depuis quatre ans, Marie-Claude Lapointe est entraîneuse-chef de l’équipe provinciale de softball midget-junior. La participante au Programme d’apprentissage en entraînement d’une équipe nationale de l’ACE a même reçu le Prix Entraîneur de l’année en 2005. Sa marque de commerce ? La communication. « J’essaie d’expliquer aux joueuses chacune de mes décisions », dit la femme de 35 ans, rencontrée au Complexe sportif Claude-Robillard, à Montréal. Selon elle, la cohésion dans l’équipe ne se gère pas de la même façon au féminin qu’au masculin. « Lorsqu’il y a un différend entre deux gars, cela se règle souvent plus rapidement qu’entre deux filles. Les joueuses, elles, vont traîner des chicanes non réglées sur le jeu. Cela se répercute sur leur performance. »

C’est ce qui fait dire à Sylvie Béliveau que la coach a une longueur d’avance sur son collègue masculin. « Elle sait ce qui se passe dans une chambre de joueuses, dit l’ancienne entraîneuse-chef de l’équipe canadienne féminine senior de soccer. Elle a déjà été athlète. » Elle sait aussi comment motiver son équipe. « Casser un bâton ou donner un coup de pied dans une poubelle à la mi-temps secoue une troupe masculine, mais cette démonstration de force a peu d’effets sur les filles. »

Les femmes ne sont pas socialisées de la même façon que les hommes, observe encore Sylvie Béliveau, 42 ans, mère de deux garçons. « À l’école, pour devenir un leader, la petite fille cherche à obtenir le consensus de ses pairs. Le garçon, lui, parle fort, en impose physiquement et tente de susciter l’admiration. » Cette attitude de vedette est mal vue dans les équipes féminines, d’après elle. Ainsi, une joueuse qui voit sa coéquipière compter un but peut très bien lui reprocher de ne pas avoir fait une passe, alors qu’un joueur ne se formalisera pas que son coéquipier ait joué en solo s’il a envoyé le ballon, la balle ou la rondelle dans le filet.

Avec leur « approche un peu plus humaine », les femmes sont plus aptes à inculquer aux enfants la notion de plaisir dans le sport, selon Jean-Marie De Koninck. « En général, les hommes sont surtout préoccupés par la victoire et la performance. » Ce qui ne signifie pas que les femmes soient incapables de mener une équipe à la victoire, précise-t-il.

Demandez-le aux joueurs d’Olga Hrykac, entraîneuse-chef des Citadins, l’équipe masculine de basket-ball de l’Université du Québec à Montréal, qui a remporté le championnat provincial en mars. Interrogé par La Presse, Bruno Bernier a décrit ainsi sa coach : « Il n’y a pas de différence entre Olga et un entraîneur masculin, sauf qu’à Noël, elle nous donne un cadeau ! »

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