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Vielle photographie de Marchand-Dandurand.

Madame aura son magazine

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

Pionnière du journalisme féminin au Québec, Joséphine Marchand-Dandurand voulait rehausser le niveau d’instruction de ses compatriotes. Elle a même lancé un magazine !

En janvier 1893, la journaliste Joséphine Marchand-Dandurand, connue pour les chroniques qu’elle écrit dans divers journaux, largue une petite bombe sur le Canada français : un magazine dédié exclusivement aux femmes. « Comme monsieur son mari, qui a son club, sa pipe, ses gazettes, madame aura aussi, et ce ne sera que justice, son journal à elle, qui ne s’occupera que d’elle », écrit-elle dans le premier numéro du Coin du feu.

L’accueil sera glacial. Ayant eu vent des manifestations des suffragettes en Angleterre et aux États-Unis, les élites conservatrices appréhendent les idées nouvelles que Mme Dandurand pourrait vouloir inculquer à ses compatriotes. Cette dernière se défend pourtant de prôner l’émancipation. « Notre revue ne sera pas un organe revendicateur, protestataire ou agressif […] [Son] but ne sera pas d’encourager les jeunes filles à devenir bachelières, avocates ou doctoresses », jure-t-elle.

Son seul but avoué ? Instruire les femmes, leur parler de littérature, de politique, d’hygiène et de morale, pour faire échec à l’ignorance épouvantable qui règne selon elle en ce pays. Mais pour ses détracteurs, c’est déjà trop. Durant les quatre années d’existence du Coin du feu, la rédactrice essuiera critiques et moqueries de la part des commentateurs de l’époque. En 1896, fatiguée, elle abandonne son bébé, le premier magazine féminin québécois, pour poursuivre son œuvre autrement.

En parcourant le journal intime ainsi que les écrits publics (articles, contes et pièces de théâtre) qu’elle a laissés, on s’étonne que l’Histoire n’ait pas davantage retenu le nom de Joséphine Marchand-Dandurand. Cette pionnière du journalisme au féminin n’est pas qu’un formidable témoin de son temps. C’est une femme de conviction qui a su se tailler une place d’influence dans un Québec hésitant entre modernité et conservatisme.

Joséphine naît en 1861 à Saint-Jean-sur-Richelieu. Son père, Félix-Gabriel Marchand, est très engagé en tant que notaire, journaliste, écrivain et député. C’est dans la bibliothèque paternelle que la jeune fille découvre avec passion Chateaubriand, Hugo, Lamartine… Et c’est en écoutant les conversations de son père avec ses amis politiciens, poètes et journalistes qu’elle développe une vision libérale du monde et un amour inconditionnel de sa patrie.

Quand elle a du temps pour elle, Joséphine se réfugie dans un coin isolé de la maison pour écrire son journal intime. Elle y confie ses angoisses par rapport à la religion, estimant avoir une foi « chancelante », et ses craintes concernant son avenir d’épouse et de mère. Dès l’âge de 17 ans, encouragée par son père, elle publie des articles dans les journaux. Avec l’auteure Laure Conan, elle est l’une des seules Canadiennes françaises à écrire pour être lue.

« C’est fort amusant d’entendre les gens autour de moi parler de mes talents littéraires. Il y a si peu de femmes qui écrivent au pays que ma signature a provoqué la curiosité », mentionne-t-elle dans son journal.

Bientôt, elle écrit une pièce de théâtre qui est jouée devant la bonne société de Saint-Jean. Le soir de sa présentation, elle rencontre Raoul Dandurand, un jeune militant libéral cultivé et charmant. Raoul et Joséphine se marient le 12 janvier 1886 et voient naître leur fille unique, Gabrielle, un an plus tard. Son statut d’épouse et de mère n’empêche pas Joséphine de reprendre la plume. Elle collabore à L’électeur, au Journal du dimanche et à La Patrie, en plus d’écrire une comédie et un recueil de contes de Noël préfacé par le poète Louis Fréchette.

C’est alors que lui vient cette idée de fonder un magazine pour femmes. Elle y remet timidement en question la place des femmes dans la société. Elle se permet aussi de critiquer le gouvernement et l’Église, déplaisant souverainement aux élites conservatrices. Ce qui n’empêche pas Félix-Gabriel Marchand d’être élu premier ministre du Québec en 1897. Raoul Dandurand est l’un de ses conseillers, s’occupant des relations avec le gouvernement fédéral de Wilfrid Laurier. Joséphine est ainsi mêlée de près aux cercles du pouvoir.

Toujours préoccupée par l’éducation déficiente de ses compatriotes, la journaliste fonde l’Œuvre des livres gratuits, une sorte de bibliothèque « virtuelle » qui envoie des livres aux institutrices des campagnes. Ces livres, elle les obtient en sollicitant des dons en Europe et au Canada. Ils voyagent gratuitement grâce à une subvention de Wilfrid Laurier. Entre 1899 et 1901, 8 000 livres et revues circulent ainsi dans tout le Canada, semant des graines de culture un peu partout.

En 1898, à 36 ans, Raoul Dandurand est nommé sénateur. Dans ses Mémoires, il en donne le crédit à son épouse. « Je ne me dissimule pas que c’est grâce à elle, à son prestige, à la sympathie qu’elle inspirait à tous ceux qui la connaissaient, que j’obtins, si jeune, un tel poste », écrit-il. Deux ans plus tard, les Dandurand représentent le Canada à l’Exposition universelle de Paris. Ils voyagent en Suisse et en Belgique, mais devront rentrer précipitamment au pays, au chevet de Félix-Gabriel Marchand qui se meurt.

Son père et modèle disparu, Joséphine redoublera d’ardeur dans ses activités pour le bien commun. Tout en continuant à écrire et à gérer l’Œuvre des livres gratuits, elle s’engage dans la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, première association féministe francophone et catholique, et dans le comité fondateur de l’hôpital Sainte-Justine, en 1907.

Pendant la Première Guerre mondiale, malgré une santé déclinante, Joséphine s’investit dans les œuvres de guerre. Le pacifisme devient son nouveau cheval de bataille, comme celui de son mari. En 1924, ce dernier est nommé délégué du Canada à la Société des Nations, à Genève. Elle ne peut toutefois l’accompagner en Europe, clouée au lit par la maladie. Le 2 mars 1925, Joséphine Marchand-Dandurand meurt à Montréal, à l’âge de 63 ans.

En prenant la plume envers et contre tout pour défendre ses idées, la journaliste a débroussaillé le chemin pour des générations de femmes de lettres. En cela, elle mérite sûrement que l’Histoire retienne son nom.

Joséphine Marchand, Journal intime 1879-1900, Éditions de la Pleine lune, 2000.

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