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Photographie de femme en compétition de vélo.

Le beurre de karité a la cote dans l’industrie cosmétique. Nos petits pots de crème peuvent-ils changer la vie des femmes burkinabè ?

Leurs vélos bien alignés, leur pagne remonté, 30 coureuses attendent, fébriles, le signal du départ. Aux abords de la route de terre, une centaine de personnes sont venues les encourager. Visiblement, les femmes sont intimidées. Ce n’est pas tous les jours qu’elles quittent l’ombre de leur karité, cet arbre sacré qui pousse en Afrique occidentale, pour disputer une course.

L’épreuve n’est pas si tôt lancée qu’une « vieille » (la trentaine avancée) et une jeune s’échappent du peloton. Nous sommes à Saponé, commune à environ 40 km de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. Ici, pas de dopage. On pédale en « gougounes », sur des bécanes sans freins. Et on carbure à l’espoir. L’espoir de gagner un vélo neuf. Après 7 km d’effort, sous un soleil de plomb, Joséphine Kaboré (la « vieille ») franchit le fil d’arrivée. Et remporte cette course organisée en mai dernier par l’Association Songtaab-Yalgré (ASY), organisme communautaire dont le nom signifie « s’entraider largement ».

Ces coureuses, ce sont elles qui se cachent derrière les petits pots de crème de nombreuses Québécoises. L’ASY fabrique du beurre de karité pour Flash Beauté, une entreprise de Montréal propriétaire de la gamme de produits Kariderm. Reconnu pour son effet hydratant, le beurre de karité a présentement la cote dans l’industrie cosmétique.

Les femmes burkinabè, elles, connaissent depuis longtemps les vertus du karité. Ses fruits remplissent les ventres vides en juillet et août, lorsqu’il ne reste plus de céréales dans le grenier. Une fois gavés, les enfants jettent par terre le noyau du fruit, que les mères ramassent au petit matin, avant d’aller travailler aux champs. Elles en retirent l’amande, de laquelle est extrait le beurre. Au Burkina, cette matière grasse sert à mille fonctions thérapeutiques, mais surtout à cuire les aliments et à fabriquer du savon.

Les Burkinabè disent du karité qu’il est l’« or vert » des femmes. Au pays, elles seraient près de 400 000 à collecter des amandes ou à produire du beurre, un savoir ancestral qu’elles seules détiennent. Un peu par défaut… « En brousse, l’homme africain ne touche pas à la marmite, explique Marceline Ouédraogo, présidente de l’ASY. Or, le beurre se cuit sur le feu, dans la cuisine. »

Avant d’en arriver là, il faut laver les amandes cueillies, les sécher, les trier, les concasser, les torréfier et les mettre en pâte. Puis, le beurre est extrait, ébouillanté, décanté, filtré et conditionné… Toute une peine, qui procure un revenu d’appoint contribuant à payer les « condiments » (aliments servant à faire les sauces, comme les tomates et les oignons), les crayons, les médicaments et les habits des enfants.

Dans un des bâtiments de l’ASY, une dizaine de femmes, foulard empreint de sueur sur la tête, s’affairent autour du concasseur et du torréfacteur. Deux autres brassent une pâte semblable à du chocolat fondu. Il s’en dégage une odeur singulière, qui dérange un brin le nez de l’Occidentale.

La production de beurre de karité s’est organisée dans les années 1990 grâce au Projet national karité lancé par le gouvernement burkinabè. Plus de 1 000 associations féminines se sont alors formées. Des leaders ont émergé, comme Marceline Ouédraogo. Bien en chair, vêtue de pagnes flamboyants, cette diplômée en économie de 50 ans en impose par son franc-parler. Une assurance qu’elle a sans doute gagnée au fil des ans. Au début de l’ASY, elle devait, elle aussi, demander la permission de son mari pour assister aux réunions. « Certaines femmes se faisaient battre et humilier, se souvient-elle. Les hommes voulaient montrer qu’ils étaient les patrons. »

Aujourd’hui, l’ASY compte 2 000 membres et une quinzaine de salariées. Le regroupement, qui produit annuellement une trentaine de tonnes de beurre biologique, vend même quelques produits (savons, etc.) dans des boutiques de Ouagadougou ! Certaines de ces femmes, qui vendaient aUPAravant leurs amandes ou leur beurre au marché, reçoivent maintenant jusqu’à trois fois plus d’argent.

Honnore Ilbouldo, mère de quatre enfants, figure parmi les premières membres de l’ASY. Cette productrice maigre et élancée gagne 45 000 francs CFA (près de 100 CA) par année. Un revenu d’appoint plus intéressant que les 15 000 francs qu’elle gagnait lorsqu’elle vendait son beurre maison au marché. Mais pour elle, le karité tient davantage du baume que de l’or; son boulot, qui lui procure une certaine reconnaissance sociale, est source de réconfort. « Entre femmes, on se confie nos problèmes. On est comme une famille », dit en langue moré la veuve de 52 ans au visage scarifié. Ici, la mère des uns est celle des autres. Les travailleuses portent tour à tour le petit dernier de leurs consœurs sur leur dos.

L’amande de karité est le troisième produit d’exportation du Burkina, après le coton et le bétail. En 2002, le pays en a exporté 28 773 tonnes. Mais ce sont surtout les hommes qui en font le commerce sur le marché international… « Dans les marchés, ils achètent les amandes à très bas prix aux collectrices [qui ne sont pas soutenues par des associations] et ils les revendent plus cher aux multinationales », déplore la Française Magalie Saussey, qui fait un doctorat en anthropologie sur le beurre de karité à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Ces industriels, comme Aarhus United Denmark, transforment l’amande en beurre et l’intègrent à des graisses végétales, qu’ils vendent aux chocolatiers comme substitut du cacao. Un marché inaccessible aux productrices burkinabè, qui ne pourraient répondre ni aux normes d’hygiène ni aux contrôles de qualité.

Jean-Baptiste Zoma croit que les femmes devraient se concentrer sur la vente d’amandes, le véritable marché, d’après lui. Ce Burkinabè dirige dans son pays le Projet d’appui aux filières bio-alimentaires, notamment mené par l’UPA Développement international, affiliée à l’Union des producteurs agricoles du Québec. « L’industrie cosmétique mondiale n’achète que 1 500 tonnes de beurre par an, dit-il. Ce n’est pas avec cette demande que les femmes vont se sortir de la pauvreté ! » Selon lui, une industrie du karité ne peut se développer par des projets de coopération menés en vase clos par les différents regroupements. Le marché du beurre a beau être plus lucratif pour les femmes, il se développe lentement. Le Burkina Faso n’a exporté que 245 tonnes de beurre de karité en 2002 – environ 115 fois moins que la quantité d’amandes exportées.

Présidente de l’Association Ragussi, Henriette Ouédraogo (les Ouédraogo sont les Tremblay du Burkina !) montre ses sacs et ses barils de beurre invendu. Situé à 25 km de Ouagadougou, son regroupement n’a trouvé qu’un seul client : l’Occitane, une marque française de soins corporels. « On ne fait pas de profits », dit la veuve de 61 ans, mère de cinq enfants. Faute de commandes, 10 tonnes de beurre bio menacent de rancir dans ses locaux. Les 27 productrices doivent alors s’occuper autrement. Lors de ma visite, elles suivaient une formation sur l’allaitement. Ragussi, comme d’autres associations, offre aussi des cours d’alphabétisation à ses membres.

Malgré les difficultés, Henriette Ouédraogo refuse de baisser les bras. Tout comme la présidente de l’ASY. « Pour augmenter leur revenu, les femmes ne doivent pas seulement vendre leur matière première, plaide Marceline Ouédraogo. Elles doivent la transformer. » Et de toutes les manières possibles, ajoute Chantal Bernatchez, coopérante du Centre canadien d’étude et de coopération internationale-Uniterra à l’ASY. Cette étudiante en génie industriel de l’Université du Québec à Trois-Rivières, qui termine une maîtrise sur la qualité du beurre, tente même de développer une confiture avec la pulpe du karité.

Chantal Bernatchez a participé au virage biologique de l’ASY, en 2002. Une nouvelle production qui a nécessité temps, énergie et formation (il fallait, entre autres, mettre sur pied un système de traçabilité des amandes), mais qui en vaut le coût. L’ASY peut offrir au moins deux fois plus d’argent à ses collectrices et productrices bio qu’à celles qui œuvrent dans l’agriculture conventionnelle.

Flash Beauté, grâce à un programme de l’Agence canadienne de développement international, a soutenu l’ASY dans ses démarches de certification biologique. Aujourd’hui, la compagnie achète près du tiers de la production de beurre bio. « Flash Beauté met le maximum de beurre de karité dans ses recettes », souligne Chantal Bernatchez, une Gaspésienne d’origine mariée à un Burkinabè. L’ingrédient représente 30 % de la composition du baume à lèvres de Kariderm.

Toutes les entreprises ne se montrent pas aussi généreuses. Pour Magalie Saussey, les collectrices et productrices demeurent « instrumentalisées » par les compagnies de produits de beauté. « On utilise davantage l’image des femmes pauvres qu’on ne réduit leur pauvreté, précise-t-elle. L’industrie cosmétique fait énormément de publicité autour de produits de luxe qui ne contiennent que 1 ou 2 % de karité [bio ou conventionnel]. »

Reste que les femmes apprennent de cette aventure, nuance Magalie Saussey. Animées par une tradition d’entraide, elles n’ont pas l’habitude d’une hiérarchie féminine, comme c’est le cas dans les associations. Les leaders ont des personnalités fortes… « Les femmes s’intègrent à une nouvelle structure collective où chacune a un poste, explique-t-elle. Elles doivent s’approprier ces fonctionnements qu’elles ne maîtrisent pas. »

Certaines travailleuses, comme Awa Sawadogo, parviennent à tirer leur épingle du jeu. Victime de la polio alors qu’elle était enfant, cette femme douce et menue est responsable de la production biologique à l’ASY. « Grâce à mon salaire, j’ai pu m’acheter une motocyclette », dit la Burkinabè handicapée d’une jambe. Elle ose même conduire sa P50 dans les rues folles de Ouagadougou !

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