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La grande dame du cinéma autochtone

par 

Arrivée de France en 1999. Titulaire d’un doctorat en études littéraires de l’UQAM, Helen a toujours été passionnée par le cinéma. Ancienne rédactrice en chef de la section cinéma de l'hebdomadaire ICI et présidente de l'Association québécoise des critiques de cinéma, elle est rédactrice en chef de 24 Images, le webzine hebdomadaire de la revue 24 Images en plus de collaborer à différents médias.

Pour souligner ses 40 ans de carrière et la parution d’un coffret réunissant ses quatre films sur la crise d’Oka, la Gazette des femmes s’est entretenue avec la pionnière Alanis Obomsawin.

Le regard est fier, la parole calme, les gestes précis. À regarder Alanis Obomsawin, on est immédiatement saisi par la force qui se dégage de cette femme hors du commun. Rien d’étonnant : on ne mène pas une carrière émaillée de plus de 30 films sans un certain tempérament !

Née en en territoire abénaquis, elle a passé son enfance dans la réserve d’Odanak, près de Sorel, avant de débuter comme chanteuse dans les clubs folks de New York, dans les années . En , elle réalise son premier film, Christmas at Moose Factory, et devient la première cinéaste autochtone à travailler au sein de l’Office national du film (ONF). Près de 40 ans plus tard, elle poursuit son travail avec la même passion et la même ambition : donner une voix aux autochtones. Rencontre avec cette grande dame à la veille de son départ pour New York, où le Museum of Modern Art s’apprêtait à présenter une rétrospective de son œuvre du au .

Votre parcours est assez éclectique. Comment en êtes-vous arrivée à réaliser des films ?

En , Ron Kelly, un cinéaste indépendant, a fait un court film sur mon travail de chanteuse. Des producteurs de l’Office national du film l’ont vu et m’ont invitée à travailler pour eux comme conseillère. J’ai ensuite réalisé des programmes éducatifs. C’était très important pour moi, parce que c’était la première fois qu’un programme professionnel qui représentait la voix du peuple amérindien entrait dans les écoles. Puis, j’ai commencé à faire des films, toujours dans l’idée de faire une place à notre histoire. J’ai découvert que là était le véritable pouvoir : les films se promènent partout à travers le monde, leur influence est considérable. Ils font découvrir notre situation et forcent le changement.

Vous fêtez cette année vos 40 ans de carrière. Vous venez de recevoir le prestigieux Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène de la réalisation artistique. Vous avez également été nommée officier de l’Ordre du Canada, vous avez reçu plusieurs doctorats honorifiques et vos films ont été récompensés à de multiples reprises. Tous ces honneurs sont-ils importants pour vous ?

On ne fait pas des films pour les honneurs, mais des marques de reconnaissance comme celles-là sont des cadeaux extraordinaires. À la fois pour moi et pour l’ONF, mais aussi pour ceux que je représente. Par contre, ça ne me donne pas envie de m’arrêter. Je suis passionnée par mon travail et tant que j’aurai la santé, je continuerai ! Il y a encore tellement à faire pour améliorer la situation des Indiens.

Justement, en 40 ans, avez-vous pu observer une évolution ?

Ce qui a le plus changé, c’est le système d’éducation. Jusqu’en , on n’avait pas le droit d’entrer à l’université, à moins que l’on adopte la citoyenneté canadienne [NDLR : jusqu’en , les Amérindiens n’étaient pas considérés comme citoyens canadiens]. On était punis lorsqu’on parlait notre langue. Aujourd’hui, il y a au moins 40 000 étudiants autochtones dans les universités au Canada. Notre langue est enseignée et on a même notre propre université en Saskatchewan, ainsi qu’une chaîne de télévision, APTN, et plusieurs stations de radio. Tous ces progrès sont incroyables. L’art aussi se développe : plusieurs jeunes vidéastes émergent dans les communautés. Leur talent représente et porte la voix du pays. Bien sûr, il y a encore beaucoup de violence, d’injustices, de pauvreté, de suicides. Mais il faut se battre, être forts et ne pas croire ceux qui nous disent qu’on est inférieurs. Il faut refuser d’être réduits à l’état de mendiants à qui l’on ne donnerait que des miettes.

Et la question des droits territoriaux, qui se trouve au cœur de votre série de films sur la crise d’Oka, a-t-elle évolué ?

Elle n’est toujours pas réglée. Il faudrait de nouveaux traités entre les nations et le gouvernement. À l’exception de celui du territoire de la Baie- James, négocié par le gouvernement du Québec et les communautés cries et inuites, il n’y en a aucun. Pourtant, 85 % des terres du Québec appartiennent à l’une de nos nations. Il faut qu’on défende ces causes-là en pensant aux conséquences pour les générations à venir. Le processus sera long et difficile, mais j’ai confiance.

L’histoire a également une place essentielle dans vos films…

Je crois qu’on ne peut pas réussir son avenir si on ne comprend pas son passé. Il faut savoir d’où l’on vient avant de s’en aller quelque part. Et notre histoire a trop souvent été bannie. C’est aussi pour ça que tous mes films comportent une section historique : pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui, mais aussi pour que les générations suivantes aient accès à ce savoir.

Vous avez souvent affirmé que votre caméra savait parler mais également écouter. Que vouliez-vous dire ?

Lorsque je fais un film, je commence toujours par le son. J’enregistre les conversations que j’ai avec les gens qui seront dans le film. Ensuite, j’ajoute les images. Pour moi, la parole est plus importante que le reste. C’est peut-être parce que je viens d’un endroit où l’on a beaucoup écouté. On n’avait ni électricité ni eau courante. Le soir, les lampes à huile s’allumaient et on écoutait les vieux qui racontaient.

Quels sont vos projets ?

J’en ai beaucoup. Je veux faire une série de films avec des enfants et je suis en train de finaliser un film sur le Dr Norman Cornett, qui a été professeur de musique et de religion pendant 15 ans à l’Université McGill. Je suis allée plusieurs fois dans sa classe. Sa façon d’enseigner en se servant du travail des artistes, notamment autochtones, m’impressionnait beaucoup. Il a vraiment laissé une grande marque.

Un coffret Pour en savoir plus

Tout ça pour un terrain de golf ! C’est à cette terrible conclusion qu’arrivera le spectateur des quatre films qu’a consacrés Alanis Obomsawin aux 78 jours de la crise d’Oka, qui opposa en les Mohawks, bien décidés à protéger leurs territoires sacrés, à la Sûreté du Québec et à l’armée canadienne. Donnant la parole aux participants de la crise, les images de ces films prises sur le vif éveillent la honte et la colère. Si Kanehsatake — 270 ans de résistance, sorti en , fait le tour de la question avec une intelligence remarquable (il a d’ailleurs récolté pas moins de 18 prix internationaux, dont celui du meilleur film canadien au Festival international du film de Toronto), Je m’appelle Kahentiiosta (), Spudwrench : l’homme de Kahnawake () et Pluie de pierres à Whiskey Trench ( ) approfondissent chacun à leur manière un aspect plus spécifique du conflit. Désormais réunis dans un coffret par l’ONF, ces quatre films sont aussi exemplaires que nécessaires.

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