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Photographie de Manon Tremblay et Pascale Navarro.

Pensée divergente

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Depuis près de 20 ans, Manon Tremblay, professeure en science politique à l’Université d’Ottawa, se penche sur la participation des femmes en politique à travers le monde. Devenue une référence en la matière, elle publie cet automne un essai qui fait la synthèse de ses années d’observation, d’étude et de réflexion, tout en révélant ses propres doutes et questionnements.

Commençons par le commencement : pourquoi la Nouvelle-Zélande a-t-elle été le premier pays au monde à donner le droit de vote aux femmes en 1893 ?

L’Australie et la Nouvelle-Zélande étaient de nouveaux pays. L’une des hypothèses que propose le spécialiste de science politique Ian McAllister sur le cas de l’Australie, c’est que les colons anglais quittaient une société très hiérarchisée, qu’ils rejetaient, et arrivaient sur un terrain vierge où la notion d’« égalitarisme » importait beaucoup : on reconnaissait la diversité économique autant qu’ethnoculturelle. Je pense que cette analyse vaut aussi pour la Nouvelle-Zélande, où l’on a d’ailleurs accordé en même temps le droit de vote aux femmes blanches ET maories. Dans la plupart des autres pays, les femmes autochtones l’ont eu bien après les Blanches. Au Canada, elles ont dû patienter jusqu’en 1960, alors que les Blanches l’avaient eu en 1916 !

Le même phénomène est arrivé en Finlande. Là aussi, après s’être séparé du pays colonisateur (la Russie), on a forgé une nouvelle société : hommes et femmes pouvaient donc voter. Le climat social de ces pays était favorable au droit de vote féminin.

Dans votre livre, l’usage du conditionnel est frappant. Vous écrivez que les femmes en politique « amèneraient » de nouvelles perspectives. Pourquoi ne pas reconnaître que c’est un fait et ne pas utiliser le présent ?

Oui, je suis consciente de ma méfiance… Autrefois, je n’avais pas cette résistance : quand j’ai écrit Des femmes au Parlement : une stratégie féministe ? (Éditions du remueménage, 1995), j’étais convaincue que les femmes apporteraient des changements en politique. Aujourd’hui, il y a en moi une crainte d’« essentialiser ». Je résiste par exemple à cette idée que les femmes seraient plus douces et pacifiques. Oui, je conçois que la socialisation va encore dans ce sens-là. Mais en réfléchissant sur la construction des genres, je ne peux pas adhérer à l’idée que les femmes auraient, comme le disait Carol Gilligan dans les années 1980 (In a Different Voice, 1982), une éthique du care (le souci et le soin des autres) et que les hommes se trouveraient, eux, du côté du droit et de l’économie. Cela dit, il est vrai que les femmes politiques subissent des pressions pour se conformer à certains modèles : une politicienne qui se montrerait insensible aux questions liées à la famille se le ferait reprocher.

Mais le fait de mener des dossiers dits féminins dans les Parlements, ça change la politique, non ?

Je ne le nie pas : garderies, lois sur le patrimoine familial, sur l’équité salariale, tout cela vient de la présence des femmes en politique, c’est évident. Mais je résiste à l’idée que toutes les femmes ont, par rapport à ces dossiers-là, une perspective de care. C’est faux. Une politicienne peut parler d’avortement, et le faire dans un esprit non féministe. Proposer par exemple de le décriminaliser mais demander aux femmes d’en débourser les frais, ou exiger l’accord des parents si la femme est mineure. Ces positions sont tout à fait possibles et demandent qu’on dépasse l’association sexe-genre : ce n’est pas parce qu’on est une femme que l’on a une perspective pro-femme. Je remets en question les dogmes relatifs aux femmes en politique.

Mais que risque-t-on à croire qu’il y a des valeurs dites féminines et qu’elles pourraient profiter à l’exercice du pouvoir et à la société en général ?

Cette conception peut être bénéfique, je suis d’accord, et je reconnais que je me contredis… Car je vois bien, ne serait-ce que dans mes réunions à l’université, que certaines femmes apportent des points de vue rattachés à leur expérience de mère, par exemple. Mais je ne suis pas complètement d’accord, car d’autres femmes qui ne sont pas mères, dont je suis, n’auront pas le même regard. Est-ce le fait d’être une femme ou bien l’expérience parentale qui compte le plus dans ce cas ? Un père pourrait tout aussi bien apporter ces points de vue.

Beaucoup de femmes sont découragées parce qu’une partie des féministes ne valorise pas leur expérience féminine. En rejetant le principe féminin du care, ne sous-estimons-nous pas un grand nombre de femmes ?

Moi, ce sont les jugements totalisants que je condamne. Il faut faire attention parce que la population en général a beaucoup d’attentes quant à la « manière » d’être femme. Et les politiciennes sont très influencées par ces jugements, tout comme les hommes d’ailleurs. À ce propos, plusieurs études montrent une convergence croissante des comportements féminins et masculins : les femmes adoptent des caractères associés aux hommes, et vice-versa. Je pense par exemple à Jean Charest, qui a posé des gestes qu’on peut qualifier de féministes lorsqu’il a proposé une loi exigeant la parité dans les conseils d’administration des sociétés d’État et lorsqu’il a nommé un Conseil des ministres paritaire.

Les femmes ont-elles plus de poids dans les groupes de femmes ou en politique ?

Il faut se déployer sur plusieurs terrains. Dans la société civile, c’est extrêmement important que les femmes soient mobilisées, notamment par l’intermédiaire des groupes, qui donnent des modèles, diffusent des idées, invitent au débat. Mais c’est aussi indispensable qu’il y ait des femmes, et j’ajouterais toutes sortes de femmes, en politique. Je suis contre l’idée, diffusée par les féministes radicales, qu’il faut rester en dehors de la politique parce que ses institutions élaborées par les hommes risqueraient de « corrompre » les femmes. Oui, il y a un risque, mais il est le même pour les hommes.

Quand il y a plus de femmes en politique, les groupes féministes sont-ils aussi forts et influents ?

Je pense que les groupes de femmes sont alors deux fois plus forts ! De nombreuses études montrent que les politiciennes sont très sollicitées par les groupes de femmes. Contrairement aux hommes, qui le sont bien moins. Les politiciennes relaient les demandes des groupes de femmes, et portent parfois les mêmes revendications.

Vous écrivez que le vote féminin n’existe pas. Pourtant, certains partis misent sur les femmes. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

Les femmes ne votent pas nécessairement pour des femmes. Mais il est possible que certaines le fassent. De mon point de vue, ce n’est pas important. Ce qui l’est, c’est que les partis, et notamment leurs élites, le pensent. Car je fais l’hypothèse qu’ils projettent sur l’électorat leurs propres craintes et préjugés par rapport à la représentation des femmes. Il est bien plus facile de dire « L’électorat n’est pas prêt à élire une femme » que de dire « Nous ne sommes pas prêts, au Parti X, à élire une femme » ou, pire, « Nous ne sommes pas prêts, au Parti X, à élire une femme parce que cela signifie qu’il faudra mettre de côté un copain… » D’une certaine façon, les partis font de l’électorat un « instrument » qui dissimule le fait qu’ils sont organisés en cliques terriblement peu démocratiques… Quant au fait de présenter plus de femmes, il peut relever d’une stratégie politique : un parti présente une femme, on lui en oppose une autre.

Pendant les primaires démocrates aux États-Unis, Hillary Rodham Clinton est allée chercher des appuis, certes, mais on ne peut pas dire que les Américaines l’ont suivie. Comme l’a écrit Gloria Steinem dans le New York Times, le sexe a divisé les Américains, alors que la race les a rassemblés. Comment expliquez-vous cela ?

Je crois que le marqueur identitaire des individus est moins leur sexe que des traits comme la classe sociale, la langue ou l’orientation sexuelle. Dans une recherche sur la représentation politique en Nouvelle-Zélande, j’avais interrogé quatre femmes maories : toutes m’avaient dit qu’elles représentaient les Maoris d’abord, et ensuite les femmes. Même chose chez les femmes noires américaines. Le sexe n’est pas un critère aussi important que l’orientation sexuelle ou l’origine ethnique. Regardez les différentes communautés : on parle de « fierté gaie », de « Black is beautiful ». Or, je n’ai jamais entendu « Women are great »… Les femmes ne sont pas fières d’être femmes.

100 questions sur les femmes et la politique

Souvent sollicitée par ses étudiants ou les médias pour répondre à diverses questions sur les femmes en politique, Manon Tremblay a entrepris de recenser en 100 points les interrogations les plus fréquentes : histoire du droit de vote, représentation, parité, analyse du rôle des médias et combien d’autres thèmes grâce auxquels la spécialiste fait le tour du sujet, synthétisant et vulgarisant quantité d’études sur les femmes et la politique. En neuf chapitres, elle répond à toutes ces questions qui nous taraudent : les femmes votent-elles pour les femmes ? L’argent représente-t-il un véritable problème pour l’élection des femmes ? Les quotas pour les femmes sont-ils démocratiques ? On fait un tour du monde, et du pays, au fil de ces 100 questions auxquelles il est difficile de répondre par oui ou par non, et sur lesquelles il est tout indiqué de méditer. P.N.

Manon Tremblay, 100 questions sur les femmes et la politique, Éditions du remue-ménage, 2008, 253 p.

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