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Un coffret comprenant Mille Mots d’amour entre en librairie pour une quatrième année. Son but ? Financer un organisme qui, grâce à l’art, aide les personnes habitées par le mal de vivre. Rencontre avec Lorraine Palardy, directrice du centre d’art-thérapie en santé mentale Les Impatients, à Montréal.

Toutes sortes de chemins permettent de prendre le pas sur la détresse psychologique. Parmi eux, l’expression par les arts, magnifique tant par sa démarche que par les productions qu’elle inspire. La peinture, le théâtre, l’écriture, la musique et la danse sont de fort belles façons de progresser à travers les méandres de son mal-être, de redécouvrir le meilleur de soi et d’orienter sa vie par la création.

Évacuer un trop-plein en le canalisant dans une forme artistique, projeter son inconscient dans une œuvre et y déceler les nœuds de sa souffrance : voilà qui fait déjà grand bien ! L’art-thérapie va cependant plus loin. Ce processus thérapeutique utilise des modes d’expression artistique pour stimuler la guérison ou la résolution de conflits. Dans cette démarche, la personne est accompagnée par un art-thérapeute qui l’aide à accéder à ses dimensions physique, émotionnelle, psychologique et spirituelle. Par le dessin ou le jeu théâtral, par exemple, elle prend conscience des sources de ses conflits et s’appuie sur ses forces créatrices pour transformer ce qui a besoin de l’être.

Si l’utilisation de l’art pour guérir n’est pas nouvelle — dans l’Antiquité, on écoutait de la musique pour apaiser son âme, on faisait du théâtre pour purifier les passions —, la thérapie par l’art est aujourd’hui une discipline reconnue, enseignée par des universités.

Ce sont les milieux psychiatriques du début du 20e siècle qui constatent d’abord les effets calmants de la pratique de l’art visuel chez leurs patients. Avec l’essor de la psychanalyse, les psychiatres s’attardent aux contenus fantasmatiques de ces œuvres. Ces productions artistiques pourraient-elles révéler, de manière pulsionnelle, des conflits internes ? C’est ce qu’ils découvrent et appellent à l’époque la psychopathologie de l’art. Au fil des décennies et dans la foulée de la désinstitutionnalisation, l’intérêt pour l’expression picturale des « aliénés » s’accroît.

De patients à Impatients

En , la Fondation québécoise des maladies mentales organise un événement-bénéfice où des œuvres d’artistes professionnels sont jumelées à celles de patients de l’Hôpital psychiatrique Louis-H. Lafontaine, à Montréal. L’événement remporte un vif succès. Mais on n’en reste pas là.

Enthousiastes, des participants aux 10 semaines d’ateliers de dessin reviennent attendre devant la porte close après l’événement. Le dynamisme de deux femmes — la présidente de l’Association des galeries d’art contemporain, Lorraine Palardy, et l’art-thérapeute Suzanne Hamel — fera naître un organisme consacré à l’expression artistique et thérapeutique des gens souffrant de maladies mentales. Ces patients changent d’étiquette. Quand ils franchissent le seuil des ateliers de création, ils sont considérés comme des humains à part entière. On les appelle alors les Impatients.

Le centre Les Impatients est situé au quatrième étage de l’ancien monastère du Bon-Pasteur de la rue Sherbrooke à Montréal. Ses portes s’ouvrent sur un univers où foisonnent des œuvres touchantes, percutantes et déconcertantes tant l’imaginaire qu’elles dévoilent est puissant et évocateur. C’est de la beauté, tout simplement, qu’on expose là ! Lorraine Palardy, fondatrice et directrice générale, me reçoit dans un grand bureau. J’y découvre des personnages étranges, des sculptures, des dessins et des peintures, des œuvres tout aussi originales que lumineuses. Devant cette femme rayonnante, fervente d’art, une question me brûle les lèvres.

Qu’est-ce qui vous a fait passer du métier de galeriste à celui de directrice d’un centre d’art-thérapie ?

L’innocence et les circonstances de la vie ! (Rires) C’est le travail des patients qui ont collaboré à la soirée-bénéfice de qui m’a d’abord éblouie. Leur univers était une telle source d’inspiration !

En , on me demande de diriger ce qui s’appelle à l’époque la Fondation pour l’art thérapeutique et l’art brut du Québec, et de démarrer un autre atelier en dehors de ceux qui se donnent à Louis-H. Lafontaine. Je dis oui tout de suite. J’ai l’impression d’être choisie pour accomplir quelque chose d’extraordinaire ! Évidemment, j’ai le privilège d’être bien entourée. D’autres aussi acceptent, une équipe professionnelle et compétente se forme, et de fidèles commanditaires dévoués à la cause permettent que ce beau projet vive et se déploie encore aujourd’hui.

Le principal défi de mon travail consiste à financer le budget de 700 000 $. Comme 20 % seulement des sommes sont récurrentes, je dois trouver chaque année 80 % des fonds pour que le centre continue à offrir ses services. Les expositions, les concerts-bénéfice, la vente d’œuvres ou de publications comme le superbe coffret Mille Mots d’amour financent les activités, en plus de contribuer à l’autre aspect de notre mission : favoriser les échanges avec la communauté.

Quel est le profil des Impatients ?

Les personnes sont orientées vers les ateliers par des médecins, des psychiatres ou des travailleurs sociaux. Même si nous sommes tous un peu fous et que de tels ateliers pourraient nous être profitables à tous, seules sont admises les personnes diagnostiquées qui reçoivent un suivi médical et qui réclament cette aide en soutien à leur traitement. Nous ne catégorisons pas les maladies qui affectent les participants, mais la schizophrénie et la psychose sont les plus fréquentes. En fait, une espèce de profil se dessine pour chacun de nos trois lieux d’intervention.

La clientèle du centre Les Impatients est plus autonome et majoritairement féminine. Plusieurs femmes vivent en appartement, certaines travaillent à temps partiel. Elles peuvent connaître des épisodes de crise, mais sont plus stables en général.

À Montréal-Est, tout près de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine, des participants ayant longtemps été en institution vivent en foyer de sept ou huit personnes. Cette clientèle est surtout constituée d’hommes de plus de 40 ans. Au centre, notre clientèle est un peu plus jeune.

La troisième clientèle est en institution à Louis-H. Lafontaine et y demeurera probablement. Elle fréquente les ateliers de l’hôpital depuis une quinzaine d’années.

Nous n’avons pas établi de statistiques quant à la répartition hommes-femmes, qui nous semble surtout affaire de circonstances.

Vous offrez des ateliers d’arts visuels, de musicothérapie et d’expression théâtrale. Ces ateliers se donnent-ils librement ou s’inscrivent-ils à l’intérieur d’un processus thérapeutique ?

Au fil des ans, nous avons mis au point une forme d’art thérapeutique différente de ce qui est enseigné dans les écoles. Ici, les Impatients travaillent « à découvert », notamment parce que leurs œuvres sont appelées à être exposées pour aider à démystifier la maladie mentale. C’est dans la mission du centre et c’est aussi en partie celle des Impatients, à moins qu’ils ne demandent la confidentialité. Cette étape de diffusion de leurs œuvres renforce leur estime personnelle, leur donne une reconnaissance explicite et les inclut dans une démarche de réinsertion sociale.

Mais ils viennent avant tout créer. La combinaison possible de trois formes d’expression artistique est extraordinaire, même si tous ne s’en prévalent pas.

Au cours des séances, nos art thérapeutes, qui ont aussi une formation artistique, apportent du soutien psychologique aux Impatients qui le demandent. Pendant leur processus de création, les participants se retirent au besoin avec l’art-thérapeute pour approfondir leur démarche. Il ne s’agit donc pas d’un plan de soins, mais plutôt d’un apprentissage de responsabilisation et de liberté d’être. Avec l’expression théâtrale, par exemple, ils apprennent à prendre conscience des effets de leur posture; l’attitude et l’expression du corps ont des effets directs sur ces personnes qui ont tendance à s’isoler.

À quelle fréquence les participants reviennent-ils ?

Les Impatients ont la possibilité de venir trois fois par semaine, à vie. Cela veut dire que même si une personne arrête pendant une période où elle se sent mieux, elle peut revenir en tout temps. Cette ouverture inconditionnelle engendre cependant une liste d’attente.

Selon de récentes recherches, une personne sur cinq souffre de maladie mentale au Québec. Que diriez-vous de la situation actuelle ?

Mon commentaire sera celui d’une observatrice et non d’une spécialiste. Je côtoie des personnes atteintes de maladie mentale depuis 15 ans. Je constate des progrès. Je crois que les traitements administrés et les soins prodigués par les soignants, les médecins et les psychiatres sont de qualité et donnent des résultats tangibles. Évidemment, tout n’est pas parfait, mais la volonté du gouvernement d’inclure la santé mentale dans ses priorités est un pas dans la bonne direction.

Il faut faire des efforts de sensibilisation pour que la maladie mentale soit mieux comprise, mais aussi pour que nous assumions mieux la fragilité que tout être humain peut vivre à un moment ou un autre de sa vie. Dans une société branchée sur la haute vitesse, nos appareils nous permettent de nous occuper de trois ou quatre choses à la fois. C’est une manière d’être efficace, mais qui a des effets sur notre hygiène mentale ! La folie est dans ce rythme effréné. L’art ne guérit pas tout, mais je crois au rôle de l’art dans une société. La création est une ressource de l’humain qui lui permet de retrouver un équilibre.

En , vous avez été nommée chevalier de l’Ordre national du Québec, la plus haute distinction décernée par le gouvernement québécois aux hommes et aux femmes d’exception qui contribuent à l’édification d’une société créative, innovante et solidaire. Qu’avez-vous ressenti en recevant cet honneur ?

C’est un grand moment de vie que j’ai partagé avec mon conjoint et ma famille (trois enfants, cinq petits enfants). J’ai vu cet honneur comme une marque de reconnaissance extraordinaire sur le plan personnel. Cette médaille, je la dédie également aux Impatients. J’ai eu la chance de partir gagnante dans la vie, entourée comme je l’ai été. C’est ma façon de redonner. S’il y a une chose qui demeure importante dans tout ce qu’on essaye pour améliorer les choses, c’est bien l’amour. Alors, si on essayait d’aimer ?

À lire, à voir et à toucher, le coffret des Impatients : Mille Mots d’amour, tome 4, Éditions Les Impatients, Pour en savoir plus sur les services offerts en art-thérapie au Québec : Association des art-thérapeutes du Québec :Association des art-thérapeutes du Québec

L’art une aventure vers la santé

« Il n’y a pas de doute, l’art est plus que jamais “une voie royale” vers la conscience, voie qui part des zones les plus éloignées du rêve en s’élargissant vers la pleine lumière. Le spectateur n’a plus qu’à lire l’expérience. Encore faut-il que le spectateur soit aux aguets à son tour; jamais le chasseur ne pourra immobiliser l’oiseau entre nuage et terre, il y aura toujours un coup d’aile imprévisible. »

Dr Bruno Cormier, premier psychiatre à avoir parlé d’art-thérapie au Québec. Extrait de « L’œuvre picturale est une expérience », publié en dans Refus global de Paul-Émile Borduas.

« Le seul fait de s’exprimer leur permet [aux personnes souffrant de problèmes psychiatriques] de quitter cet univers inaccessible où elles se sont réfugiées et de se joindre à la communauté dite normale. »

Dr Pierre Migneault, psychiatre affilié à l’Hôpital Douglas, partenaire de cœur du centre Les Impatients.

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