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Photographie de jeunes filles pauvres

En Inde, près de 36 millions de femmes manquent à l’appel. C’est plus que la population canadienne ! Les avortements sélectifs de fœtus féminins ont plongé le pays dans une crise. Notre envoyée spéciale a enquêté.

Dans la camionnette qui nous mène à Patran, un petit village de l’État du Punjab, Manmohan Sharma me conseille la prudence. « Il te faudra être délicate dans ton approche. Les villageois sont méfiants et n’ont pas du tout envie de parler de cette histoire qui a terni leur réputation », prévient le travailleur social, membre de l’ONG Voluntary Health Association of Punjab.

« Cette histoire », c’est la découverte, en août 2006, de deux puits remplis de 160 fœtus féminins. Un faux médecin y jetait les corps des futurs bébés non désirés. Pritam Singh, un ancien militaire, et son épouse, Amarjit Kaur, auraient même tenté de faire disparaître les preuves de leurs crimes en versant de l’acide sur les dépouilles. Les faiseurs d’anges sont maintenant en prison, où ils attendent un procès qui pourrait leur valoir jusqu’à 10 ans d’incarcération.

« À trois reprises, Pritam Singh m’a demandé d’aller jeter les fœtus dans le puits. Les deux premières fois, je l’ai fait. Mais la troisième fois, il m’a remis le corps d’un bébé d’à peu près six mois de gestation, dont il avait écrasé la tête. À ce moment, j’ai refusé et je suis allée voir la police. »

Celle qui parle ainsi s’appelle Pooja Verma. Avant qu’elle dénonce l’af­faire, elle travaillait comme sage-femme au Sahib Singh Hospital. Enroulée dans une couverture, son fils de 4 ans sur les genoux, la mère de 35 ans relate l’histoire d’horreur. « Les femmes qui venaient ici étaient toujours accom­pagnées du mari ou de la belle-mère. Qui prenait la décision de l’avortement ? Je ne sais pas. Mais c’est une bonne chose que mes anciens patrons soient derrière les barreaux », juge-t-elle. Puis elle se ravise. « Ils n’ont pas reçu le traitement qu’ils méritent. On devrait leur faire la même chose qu’ils ont faite aux fœtus ! »

Après avoir livré son ex-patron, Pooja a été rejetée par ses compatriotes. La pratique des fœticides est soumise à l’omerta… Pendant qu’elle m’ac­corde un entretien, tout le village se réunit dans sa cour; hommes en turban sikh, femmes et enfants ne perdent pas une seule parole. Elle est seule contre tous, son mari étant à l’extérieur ce jour-là. Elle refuse néanmoins de se taire. « Pritam Singh était si arrogant, s’indigne-t-elle. Il était convaincu qu’il ne se ferait jamais prendre. Mais moi, j’ai parlé. »

« Pooja Verma est très courageuse. Il y a peu de femmes qui s’affirment dans cette région, encore moins qui vont jusqu’à porter plainte. Dénoncer les avortements sélectifs, c’est s’attaquer aux valeurs de toute une communauté et à un gros business », soupire Manmohan Sharma lorsque nous sommes de retour dans la camionnette, filant sur la route alors qu’un énorme soleil rouge se couche sur les champs du Punjab.

Le charnier de Patran a braqué les projecteurs du monde entier sur une pratique répandue en Inde : l’avor­tement sélectif des filles à naître. Le plus important génocide de l’histoire de l’humanité, affirment certains médias locaux.

L’avortement à grande échelle

Au minimum, 10 millions de femmes enceintes de fillettes se seraient fait avorter en 20 ans. C’est le chiffre avancé par le Dr Prabhat Jha, spécialiste en santé publique de l’Université de Toronto, après qu’il eut analysé les recensements indiens ainsi que les données d’une enquête nationale menée en 1998 auprès d’un million de foyers. « Il y a des études qui estiment que le nombre d’avortements sélectifs est de l’ordre de 1 à 2 millions par année. D’autres sont encore plus alarmistes. Notre estimation est vraiment conservatrice », précise le chercheur d’ori­gine indienne, qui a publié ses résultats dans la prestigieuse revue médicale The Lancet. Les démographes estiment en général qu’il manque 36 millions de femmes en Inde, si on ajoute aux fœticides les infanticides et les cas fatals de maltraitance.

Si l’avortement est légal en Inde depuis 1971, le Pre-natal Diagnostic Techniques Act, voté en 1994, interdit aux médecins de divulguer le sexe du bébé. Mais jusqu’ici, un seul médecin a été condamné pour y avoir contrevenu. Le Dr Anil Sabhani et son assistante Katar Singh ont été contraints de verser 5 000 roupies d’amende (135 $CA) et de purger deux ans de prison. Le procès a permis de mettre au jour certaines tactiques utilisées pour contourner la loi. Sans divulguer verbalement le sexe de l’enfant à naître, les docteurs écrivent en rouge dans le dossier médical lorsque la mère porte une fille ou invitent les parents à aller acheter des sucreries lorsque le fœtus est masculin.

La préférence pour les garçons de­meure bien ancrée dans la mentalité in­dienne. L’échographie et l’avortement sont devenus une industrie florissante pour les médecins — les vrais comme les faux. À Delhi Sud seulement, un quartier de la capitale, on compte près de 2 000 cliniques d’échographie. Certaines offrent des forfaits incluant les deux « services » pour 3 000 roupies (80 $CA). Si l’enfant à naître est un garçon, le coût de l’avortement est remboursé aux parents. Sinon… « Mieux vaut payer 2 500 roupies maintenant que 250 000 plus tard », clamaient il n’y a pas si longtemps certaines cliniques dans leurs publicités, en faisant allusion à la dot que les parents doivent verser pour marier leur fille. Ce type de réclame est maintenant illégal, mais la pratique persiste.

« Malgré la loi, il se fait encore autant d’avortements sélectifs, une pratique que l’on retrouve dans toutes les communautés, et ce, peu importe la religion. Il n’y a aucune distinction entre les hindous, les musulmans et les sikhs », précise le Dr Prabhat Jha.

Toutefois, le déficit de femmes est particulièrement aigu dans les États du Punjab, du Rajasthan et de l’Haryana. C’est le foeticide belt, la « ceinture des fœticides ». Selon le Fonds des Nations Unies pour la population, entre 1996 et 1998, 81 % des avortements exécutés dans l’Haryana avaient pour but d’éliminer un fœtus féminin !

En me baladant à Asouti, petite bourgade de l’Haryana, dans le nord de l’Inde, une question me vient rapidement à l’esprit. Où sont les femmes ? J’en vois quelques-unes travailler aux champs, solitaires. Pourtant, devant le minuscule magasin général, une vingtaine d’hommes jouent aux cartes, observés par des bambins curieux.

Plus loin, par la porte entrebâillée d’une cour intérieure, j’aperçois une femme costaude trayant ses buffles. Deux jeunes filles s’affairent à préparer le repas; une troisième s’occupe d’un bébé. J’entre. La femme s’appelle Lakshmi Rawat et elle a 42 ans. Après quelques mi­nutes de discussion, elle m’avoue s’être fait avorter à cinq re­prises. Toujours pour se débar­rasser d’une fille. Coût de l’opération : 4 500 roupies (122 $CA). Une for­tune. « Mon beau-père m’a souvent dit que si je ne donnais pas naissance à un garçon, il allait remarier mon époux à une autre femme. Chaque fois que j’avais une fille, j’avais tout le village à dos. J’étais une moins que rien. J’étais si découragée et seule. Que faire ? Je dois respecter mes aînés et ma belle-famille », confie Lakshmi en recouvrant sa tête de son magnifique sari kaki. « J’ai souvent pensé mettre fin à mes jours… » Au terme de sa neu­vième grossesse, Lakshmi a enfin mis au monde un garçon.

« Le jour de la naissance de notre première fille, mon mari et moi avons commencé à travailler comme des fous en prévision de son mariage, raconte-t-elle. J’ai deux filles à marier bientôt. Nous avons mis notre terre en garantie pour payer les dots. Si nous ne payons pas ce que les familles demandent, les parents des mariés vont choisir d’autres filles que les nôtres. Elles ne pourront pas se marier. Nous n’avons pas le choix. Mais si nous ne remboursons pas notre dette, nous perdrons notre terre. »

Arroser le jardin du voisin

En Inde, la naissance d’une fille représente un véritable fardeau financier. « Élever une fille, c’est comme arroser le jardin d’un voisin », affirme d’ailleurs un proverbe bien connu.

Même si la dot est illégale en Inde depuis 1961, les parents de la mariée versent encore un gros montant en argent et en biens aux parents du marié. La valeur du pactole peut représenter jusqu’à cinq fois le revenu annuel familial. Dans ce pays émergent où les valeurs consuméristes montent en flèche, la tradition est devenue un sordide prétexte à marchandage. Les belles-familles exigent désormais tout ce que la modernité peut offrir : téléviseurs, ordinateurs, voitures même. Avoir un fils à marier garantit l’ascension sociale. Bref, la dot est devenue un système économique en soi. Chaque année, près de 7 000 femmes sont brûlées vives pour cause de dot impayée.

En janvier dernier, le centre pour femmes victimes de violence Satya Jyoti Trust, au Rajasthan, hébergeait six femmes, dont deux avaient subi une tentative d’assassinat par la belle-famille pour une dot jugée insuffisante. Mais la dot n’est qu’une partie du problème. C’est le garçon qui prend soin de ses parents dans leurs vieux jours, en l’absence d’un système de sécurité sociale. C’est le garçon qui hérite de la terre, même si le droit civil, en théorie, accorde aussi ce privilège aux filles. « Et la tradition hindoue veut que ce soit le fils qui allume le bûcher funéraire des parents décédés, sinon l’âme ne pourra pas accéder au nirvana », explique la fondatrice du centre, Jyoti Cariappa Saykia.

« On traite les femmes comme des machines à produire des garçons », soupire Shailaja Chandra, directrice du Fonds national de stabilisation de la population, un organisme cha­peauté par le gouvernement. Les Indiennes sont victimes de rejet collectif si elles ne donnent pas naissance à un fils. « Pour être reconnue et appréciée par la communauté, la femme doit accoucher d’un mâle. Cette men­ta­lité est si profondément ancrée dans la psyché indienne que les femmes elles-mêmes l’acceptent. Quand une mère donne naissance à une fille, les infirmières et les sages-femmes quittent la salle d’accouchement sans dire un mot. Pas de félicitations, rien ! En fait, personne ne célèbre l’arrivée d’un bébé fille. »

Après 18 heures de train et 6 heures de jeep sur les routes étroites du Rajasthan, me voilà dans le district de Barmer, à la frontière du Pakistan. Il est 5 h du matin. Une douce lumière dorée enveloppe le vaste territoire désertique. Au loin, un berger promène ses chèvres à la recherche des trop rares bosquets. Le tintement des clochettes des bêtes s’entre­mêle à la légère brise, composant une délicate mélodie. De cet endroit émanent le calme et la paix. Pourtant, je me trouve sur la terre du peuple râjput, de la caste des guerriers, réputé pour son habileté à manier l’épée, son sens de l’honneur… et son machisme.

Les Râjputs ont longtemps glorifié le jauhâr, coutume qui veut que les femmes, en cas de défaite du clan, se suicident en masse sur un bûcher funéraire afin d’échapper à l’ennemi. En 1535, lors d’une bataille contre les musulmans moghols, 13 000 femmes s’immolèrent pour sauver l’honneur des guerriers morts au combat. Heureu­sement, cette pratique a disparu.

Un grand homme d’une soixan­taine d’années arrive, coiffé d’un superbe turban multicolore. Il est le chef du village de Khotda. Dans sa région, les femmes ne représentent que le quart de la population. « C’est beaucoup mieux que par le passé, alors qu’on ne comptait que 10 % de femmes, dit-il. On fait de plus en plus de sensibilisation pour éviter que les bébés féminins soient tués à la naissance. » Si les avortements sélectifs sont rares là-bas, en revanche, les infanticides sont encore pratiqués. « Lorsqu’une fille naît, il arrive parfois que la mère mette du sable dans le nez et la bouche du bébé pour l’étouffer. En moins de deux minutes, l’enfant meurt. Certaines utilisent aussi de la drogue pour mettre fin à la vie de la fillette. Les gens sont pauvres alors c’est difficile pour eux d’avoir une autre bouche à nourrir. De plus, ils ne sont pas en mesure d’accumuler suffisamment d’argent pour payer la dot », résume calmement l’homme au visage buriné par le soleil.

Cette funeste habitude déstabilise l’équilibre démographique de la communauté et provoque moult drames humains. Nombreux sont les hommes qui ne trouvent pas de femme à marier. Bisamsingh, un rési­dant du district de Barmer, est de ceux-là. Malgré ses 50 ans, il est tou­jours céli­ba­taire. « Je n’ai pas été capable de me trouver une épouse. Je suis trop pauvre. Les riches peuvent payer; pas moi. C’est peut-être mon destin de ne pas être marié, mais je peux vous dire qu’aucun homme ne peut vivre sans une femme ! Pour compenser, j’essaie de trouver mon affection auprès de Dieu », complète-t-il d’un air résigné.

Ce phénomène d’hommes céli­bataires a alarmé le juge qui a entendu la première cause touchant le Pre-natal Diagnostic Techniques Act. Dans son jugement, il rappelait les statistiques : 36,25 % des hommes de 15 à 44 ans ne sont pas mariés, selon le recensement de 1991. Dans certaines régions, ce pourcentage grimpe à 44 %, et la situation s’est aggravée depuis. « Il n’est pas loin le jour où nous ne verrons plus de fillettes autour de nous », concluait le magistrat.

Épouses de contrebande

Certains hommes sont prêts à tout pour trouver une épouse. Même à l’acheter. Des réseaux criminels bien organisés s’affairent au trafic de fiancées en provenance de régions voisines où le débalancement démographique se fait moins sentir. « De plus en plus d’hommes paient pour une femme », affirme Rishi Kant, cofondateur de Shakti Vahini, une ONG qui combat le trafic d’êtres humains. « Ils déboursent autour de 600 $, moins que le prix d’un buffle. Ces adolescentes proviennent généralement des États les plus pauvres, comme le Bengale-Occidental, le Bihar et l’Andhra Pradesh, où les parents sont prêts à marchander leurs filles. Il y a aussi beaucoup de trafic en provenance du Népal; les Indiens sont friands des Népalaises, qui ont la peau plus claire. Des êtres humains sont achetés pour des mariages de contrebande. C’est une vraie honte pour notre pays ! »

Selon le Pro­gramme des Nations Unies pour le développement, le déficit démographique est si criant qu’il provoque même des cas de polyandrie. Des frères, incapables de tous se marier, se partagent la même femme.

Rishi Kant m’amène dans un orphelinat surpeuplé de Karnal, dans le nord de l’État de l’Haryana. Au loin, un muezzin appelle les musulmans à la prière alors que les gamins, assis sur le sol, mangent leur riz en silence. Parmi eux, quatre jeunes filles que Rishi a sauvées des trafiquants. Mukesh, 16 ans, est originaire de Calcutta, dans l’État du Bengale-Occidental, à l’autre extrémité du pays. D’un filet de voix à peine audible, le regard fuyant, elle ra­conte comment un jeune homme croisé dans la rue l’a enlevée pour la conduire à Delhi. Là-bas, la jeune musulmane a été mariée à un hindou beaucoup plus âgé qu’elle. Neuf mois après cette union de contrebande, elle a accouché d’un garçon. Sauvagement battue à plusieurs reprises, l’adolescente a été repérée par l’un des 15 000 bénévoles de l’ONG Shakti Vahini et rescapée. Son fils, en revanche, habite toujours avec le père. Mukesh n’a qu’un seul rêve : retourner dans sa famille.

La Commission nationale des droits humains estime que 45 000 enfants sont enlevés chaque année en Inde. Le trafic d’organes y est pour quelque chose, mais la vaste majorité des victimes sont des jeunes filles destinées à des mariages de contrebande ou à la prostitution. Le mariage de mineures est aussi très commun. L’UNICEF estime que 50 % des Indiennes sont mariées avant l’âge de 18 ans. Pourtant, la loi l’interdit.

Réintégrer dans leur commu­nauté les adolescentes qui ont été enlevées n’est pas une tâche facile. « Il y a toutes sortes de tabous en Inde, sou­pire Rishi Kant. Quand une fille a été abusée sexuellement, les parents ne l’acceptent pas. Ils pensent qu’elle est ruinée. Lui offrir une nouvelle vie est tout un défi. » Le travailleur social de 35 ans désigne une adolescente silencieuse, Sumedha, née dans une tribu du Bengale-Occidental. « Elle ne parle même pas le hindi, qui est la langue utilisée ici. Regardez ses yeux. On voit à quel point elle est apeurée. Elle ne peut dire quoi que ce soit. Ces filles ont été trafiquées; ça signifie que les lois du pays ont échoué. C’est la responsabilité du gouvernement de leur redonner une vie ! » Son organisme arrive à financer les opérations de sauvetage, mais n’a aucun budget pour offrir des services d’aide psychologique ou de raccompagnement à la maison.

Bordel en vue

La raréfaction des femmes est loin d’améliorer leur sort. « Le trafic et la violence envers les femmes augmentent, la demande pour des prostituées est en hausse et la transmission du sida est galopante. Les répercussions sont énormes pour l’ensemble de la so­ciété indienne », analyse Manmohan Sharma, de l’ONG Voluntary Health Association of Punjab. Une étude publiée l’an dernier par une commission gouvernementale indienne indique que le nombre de prostituées s’est accru de 50 % au cours de la der­nière décennie, pour atteindre 3 millions dans tout le pays. Environ 35 % d’entre elles ont moins de 18 ans.

Un des centres névralgiques de la prostitution est le Red Light de Delhi : un quartier commercial hyper acha­landé où motos-taxis, charrues à bœufs et voitures se côtoient dans un chaos organisé. Au rez-de-chaussée des im­meubles, les commerces vendent de la machinerie et des outils. À l’étage, des milliers de prostituées s’entassent dans de petits appartements pour y vendre leur corps. De la rue, on peut en apercevoir, derrière le grillage, qui prennent l’air entre deux clients. Ici, 12 % des filles sont séropositives.

En montant l’escalier étroit et sans lumière d’un bordel, je croise quelques clients satisfaits qui retournent à leurs occupations. À l’étage se trouvent 40 prostituées et de nombreux enfants. L’endroit est humide et sombre. « J’avais des problèmes familiaux à la maison, raconte Camla, 35 ans. J’ai rencontré une femme qui vendait des ustensiles et qui m’a dit que je pouvais faire la même chose pour gagner ma vie, mais elle m’a amenée ici. J’avais alors 20 ans. La vie est très difficile. Les clients sont souvent en état d’ébriété et violents. Avec le temps, j’ai appris à les amadouer, mais que faire d’autre ? J’ai eu deux enfants de mes clients et je dois les nourrir. » La pulpeuse jeune femme dit faire six clients par jour à 200 roupies (6 $CA) chacun.

Une « collègue », qui refuse de donner son nom, est entrée au bordel à 14 ans, il y a déjà une décennie. « Quand je suis arrivée, je pensais être en enfer. Recevoir des clients parfois si vieux ! Je savais que je n’étais pas à un bon endroit pour moi. Mais je viens d’une famille très pauvre du Bengale-Occidental où nous n’avions rien à manger. Je suis donc venue travailler ici de mon propre chef pour envoyer de l’argent aux miens. »

Les prostituées constatent qu’effectivement, de plus en plus d’hommes célibataires cherchent auprès d’elles le contact physique qu’ils n’ont pas auprès d’une épouse. « Si tu manges tous les jours, c’est bon; si ce n’est pas le cas, tu t’organises pour manger, illustre une autre fille, sous couvert de l’anonymat. Même chose pour le sexe. Nous rencontrons toutes sortes de clients ici, de toutes les religions, de toutes les castes. Il y a beaucoup d’étudiants. Certains nous disent : “Je ne suis pas marié, viens, partons ensemble !”  »

Dans ce pays de paradoxes où les traditions ancestrales se heurtent à la modernité, l’échographie et l’avortement, des actes médicaux censés contribuer au bien-être des femmes, se retournent contre elles. « Nous nous sommes battues pour le droit à l’avortement afin que les femmes puissent être maîtres de leur corps, et c’était nécessaire, rappelle Shailaja Chandra, du Fonds national de stabilisation de la population. L’interruption de grossesse n’est pas le problème. L’enjeu est le trop peu de valeur accordé aux femmes, qui sont considérées comme une marchandise. L’arrivée de l’échographie n’a fait qu’accentuer cette réalité pour la transformer en crise démographique. »

Le gouvernement semble de plus en plus au fait de la menace. Le 15 août 2006, lors du discours de la fête de l’Indépendance, le premier ministre Manmohan Singh déclarait : « Je rêve d’une Inde où nos mères, nos sœurs et nos filles pourraient vivre dignement et en sécurité. Nous devons mettre un terme aux fœticides féminins. » Deux semaines plus tard, le gouvernement décrétait 2006-2016 la Décennie pour la sauvegarde des filles.

Mais les bonnes intentions ne suffisent pas. Encore faut-il qu’elles se trans­forment en actes. Renuka Chowdhury, ministre de la Condition féminine et de la Famille, m’avait invitée formellement à la rencontrer pour discuter des actions concrètes que le gouvernement entend prendre afin de mater la crise des avortements sélectifs. Son bureau n’a jamais retourné mes nombreux appels…

Ce reportage a été rendu possible grâce à la bourse Nord-Sud, octroyée par la Fédération professionnelle des journa­listes du Québec et financée par l’Agence canadienne de développement international.

Les deux filles du Dr Jha

Les statistiques donnent froid dans le dos. En Inde, on compte 933 nais­sances de filles pour 1 000 garçons. C’est 117 bambines de moins que le ratio moyen établi par les démo­graphes. « Mais ce pourcentage chute dramatiquement lorsque les parents ont déjà une fille. Lorsqu’ils en ont deux, par exemple, le ratio dégrin­gole à 719 pour 1 000 », précise le Dr Prabhat Jha, professeur à l’Université de Toronto.

Le spécialiste en santé publique est revenu dans son pays natal, l’Inde, afin de poursuivre des études démographiques. Dans sa chambre d’hôtel de Delhi, il surveille du coin de l’œil ses deux fillettes, qui jouent calmement à la poupée dans un salon adjacent. Ce qui l’a le plus étonné dans ses recherches ? L’avortement sélectif de fœtus féminins est plus répandu chez les riches éduqués que chez les pauvres illettrés. « Généralement, on imagine que ce qui est mauvais en termes de santé publique est lié à la pauvreté et au manque d’éducation, explique-t-il. Nous avons trouvé complètement l’opposé. Ceux qui ont plus qu’une 10e année d’études ont deux fois moins de filles que ceux qui ne sont pas éduqués. Le problème est donc plus préoccupant chez l’élite urbaine éduquée qui a accès aux échographies. »

L’Association médicale de l’Inde, qui représente près de 2 millions de docteurs, a désavoué en bloc l’étude du médecin canadien. « Les statistiques ont des erreurs. Dans beaucoup de villages, les naissances de petites filles ne sont pas rapportées; elles ne comptent pas aux yeux des familles. Je ne dis pas que les avortements sélectifs ne se produisent plus, mais depuis 1994, cette pratique a été largement freinée », rétorque le Dr Narendra Saini, porte-parole de l’organisation. Paradoxalement, à la sortie de l’immeuble où il travaille, une gigantesque affiche condamne les fœticides…

Prabhat Jha se montre plus inquiet. « Je suis horrifié par ce qui arrive. Pour moi, il n’y a aucune différence entre les garçons et les filles. En même temps, je peux comprendre les familles qui font le choix d’un garçon. Elles ont des raisons de le faire. Je suis en désaccord, mais il faut saisir le problème dans son ensemble. » Le Dr Jha entreprend maintenant une nouvelle étude pour vérifier si les avortements sélectifs de fœtus féminins sont aussi pratiqués dans les communautés indiennes aux États-Unis et au Canada.

Moins de femmes, plus de guerre ?

D’ici 2020, l’Inde pourrait connaître un surplus d’hommes évalué à près de 15 % de la population adulte ! La Chine, elle, comptera 30 millions de célibataires masculins. Ces garçons sans espoir de descendance ont été baptisés « branches nues » par les démographes, en référence aux branches d’arbres sèches et cassantes qui ne donnent jamais de fruits. Ils n’ont jamais été aussi nombreux dans l’histoire humaine. Et leur manque de sécurité affective n’augure rien de bon…

Dans le livre Bare Branches: The Security Implications of Asia’s Surplus Male Population (MIT Press, 2004), deux politicologues, l’Américaine Valerie M. Hudson et la Canadienne Andrea M. den Boer, sonnent l’alarme sur ce drame qui met en danger la sécurité internationale. « Les gouvernements répondent parfois aux déficits démographiques en enrôlant les hommes célibataires dans des campagnes militaires et dans des projets publics à haut risque. Les pays détenant un ratio élevé d’hommes par rapport aux femmes ont tendance à développer des systèmes politiques autoritaires », écrivent les auteures. Le déséquilibre démographique menace la stabilité des deux plus gros pays de la pla­nète, qui regroupent 40 % de la population mondiale. Qu’arrivera-t-il à l’Inde, la plus grande démocratie du globe ? La question reste entière.

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