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Photographie de Mme Marie-Sissi Labrèche

Femmes de plume

par 

Journaliste et éditorialiste de nombreuses années au quotidien Le Devoir, elle a écrit sur de nombreux enjeux de société, notamment ceux touchant les jeunes et les femmes. Son secteur de prédilection reste l’éducation. Depuis 2002, elle est directrice des publications à l’Université de Montréal. J

Les auteures féministes des années 1970 ont eu une influence considérable sur le monde de l’écriture. Elles ont bravé les tabous et ouvert la voie pour les générations suivantes : désormais, tout pourrait être dit. Les écrivaines d’aujourd’hui, elles, vivent leur féminisme différemment; à l’ère de l’individualisme forcené, elles fuient les étiquettes comme la peste.

La guerre, le deuil, la famille, la religion et, bien entendu, l’amour — toujours l’amour : aucun thème n’est aujourd’hui étranger aux écrivaines. Elles ratissent large, elles embrassent le monde. De sorte qu’il serait périlleux d’associer leur prose à certaines sphères pour en exclure d’autres, car rien ne leur résiste.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Les auteures n’étaient ni nombreuses ni visibles jusqu’à ce qu’un groupe de pionnières défonce les portes du monde de l’écriture dans les années 1970, avec ses revendications féministes.

Entre 1974 et 1979, un groupe d’écrivaines s’impose. Elles dénoncent la société patriarcale, brisent la prison sociale dans laquelle elles sont enfermées, expriment le désir et le langage du corps féminin. Lorsqu’il le faut, elles inventent un nouveau style d’écriture. Pendant que les auteurs masculins dénoncent l’oppression politique du Québec, les écrivaines combattent l’oppression des femmes.

Ces pionnières provoquent un tel électrochoc qu’au cours de la décennie suivante, la production littéraire des femmes croît de façon exponentielle et s’impose dans les maisons d’édition. En mettant en scène des personnages féminins, complexes, ambitieux, insatisfaits et désireux d’embrasser des mondes nouveaux, ces écrivaines reflètent une réalité sociale à laquelle leurs lectrices s’identifient. Les ouvrages de l’époque sont un cri de révolte, mais aussi un cri de vie. Qu’on ouvre les fenêtres !

« C’est venu tout seul par des lectures. Nous lisions des femmes, des Françaises, des Américaines. Nous avons été happées par un mouvement », raconte Madeleine Gagnon, qui publie en 1974 Pour les femmes et tous les autres. Nicole Brossard suit en 1975 avec La Partie pour le tout et France Théoret, l’année suivante, avec le collectif La Nef des sorcières et Bloody Mary. On entre dans une ère de littérature féministe de revendication. De l’autre côté de l’Atlantique, Annie Leclerc avait donné le ton en publiant le magnifique Parole de femme, sorte de texte fondateur d’une écriture intime qui laisse parler le corps et le cœur.

En fait, on cherche alors à inventer un nouveau langage pour mieux traduire la condition des femmes. Louky Bersianik publie L’Euguélionne. Denise Boucher crée une polémique sans précédent dans le monde du théâtre avec Les fées ont soif, qui dénonce la femme mythique, irréelle, parfaite, sans corps. Dans le but avoué de déboulonner la « femme métaphore », l’auteure s’en prend à l’image de la Vierge Marie et fait scandale. « Il y a ce qu’on est et ce qu’on doit être », dit simplement Denise Boucher. Voilà 30 ans, elle et bien d’autres avaient entrepris de rétrécir la distance entre les deux.

Les grands-mères… et Marguerite Duras

Les années 1970 sont celles des remises en question généralisées. La pilule anticonceptionnelle est désormais accessible, les appareils électroménagers sont plus performants, l’essor économique permet de voyager, l’accès à l’éducation universitaire pour les femmes s’élargit. Tout cela crée un ensemble de conditions favorables à l’avènement d’un discours féministe révolutionnaire… Comme le résume Denise Boucher : « Pendant que la machine à laver fait son travail, tu as plus de temps, tu t’interroges, tu deviens autre. » Et tu écris, pourrait-on ajouter.

« Dans les années 1980, ajoute Madeleine Gagnon, des dizaines de femmes arrivèrent à l’écriture. Cela a profondément changé la représentation que les femmes pouvaient avoir d’elles-mêmes et de leur place dans la société. »

Une fois embarquées dans le grand voyage de l’écriture, les femmes rattrapent le temps perdu avec fureur : entre 1960 et 1985, la production littéraire féminine au Québec est multipliée par huit.

Au tournant des années 1960, Anne Hébert, avec Les Chambres de bois, Adrienne Choquette, avec Laure Clouet, et Claire Martin, avec Douxamer, avaient annoncé, chacune à leur façon, le mouvement de libération qui allait s’amorcer, rappelle Isabelle Blais, professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke, dans son ouvrage Ouvrir la voie/x.

Les écrivaines s’insèrent invariablement dans une lignée, en rendant hommage à celles qui les ont précédées, qu’elles soient célèbres ou anonymes. Toutes celles à qui nous avons parlé saluent leurs aînées qui ont pris la plume dans les années 1940, 1950 ou 1960.

En effet, contrairement au mouvement des automatistes ou à celui de Refus global, qui se sont inscrits en rupture totale avec leur époque, les poètes, romancières et essayistes féministes ont pris le relais de celles qui les ont précédées. Plus près de nous, les auteures à qui nous avons parlé, jeunes ou moins jeunes, de Madeleine Gagnon à Suzanne Jacob, en passant par les membres du Show d’vaches au Bitch Club Paradise, saluent unanimement le courage de leurs grands-mères.

« Ce sont mes grands-mères qui m’ont le plus influencée. Elles, quand elles décidaient de ne pas faire à manger, personne ne mangeait », se rappelle Suzanne Jacob.

Mme Jacob rend aussi hommage à Marguerite Duras, née en 1913. D’ailleurs, de manière un peu surprenante, plusieurs écrivaines saluent le travail de Duras, qui n’a pourtant jamais brandi le drapeau féministe. Mais elle incarne la modernité comme nulle autre, avec ses héroïnes au regard à la fois proche et lointain, immobile et toujours changeant, porté par un rythme très féminin, où la répétition renvoie à la vague sur l’océan. Et puis, Duras est dans l’amour, avec un grand A.

Dans Borderline, publié en 2003, Marie-Sissi Labrèche cite aussi Duras, qui écrit dans L’Amant : « Je lui dis que dans mon enfance le malheur de ma mère a occupé le lieu du rêve. Que le rêve c’était ma mère et jamais les arbres de Noël, toujours elle seulement… »

En entrevue, nous revenons sur Duras. « Duras, c’était… c’était un homme », laisse tomber Marie-Sissi Labrèche de sa voix chantante. « C’était un monstre. Elle avait une telle force de caractère. Elle avait sa manière de penser à elle. Elle agissait en féministe extrême », dit l’écrivaine, qui avait même entrepris à un moment une biographie de l’auteure. Marie-Sissi Labrèche, qui n’a jamais caché sa fragilité, dit avoir trouvé chez Duras une estime de soi rarement associée aux femmes.

Pour sa part, Suzanne Jacob, dont le récent Histoires de s’entendre donne une fois de plus la mesure de son talent, se méfie de l’étiquette féministe. Et elle a ses raisons. À la parution de Laura Laure en 1983, qui lui a valu le Prix du Gouverneur général, des porte-parole féministes ont été choquées par le fait que le personnage de Laure choisisse de disparaître. « Elles disaient que ce dénouement n’offrait pas un bon modèle pour les femmes », raconte-t-elle 25 ans plus tard, avec la même incrédulité.

L’histoire se répète en 1991 lorsque paraît L’Obéissance. « Ce roman a rencontré une forte opposition des féministes. Il semblait que l’on n’avait pas le droit de parler de la mauvaise mère. J’ai répliqué que ce livre était en lui-même une bonne mère puisqu’il apportait un certain éclairage, et cela, même s’il parlait d’une mauvaise mère », poursuit l’auteure, un brin de malice dans le regard.

Histoires individuelles et liberté sexuelle

Cela dit, Suzanne Jacob et celles qui ont suivi les féministes plus engagées des années 1970 s’insèrent fièrement dans la grande histoire des écrivaines.

Lori Saint-Martin, professeure de théorie littéraire et d’études féministes à l’Université du Québec à Montréal, qualifie de « métaféminisme » la littérature des femmes à partir de 1980, et surtout celle de la relève. Ce terme décrit un féminisme qui a survécu et qui s’est naturellement intégré à l’écriture des Québécoises. Les thèmes féministes ne constituent plus nécessairement les principaux sujets des livres mais ils y figurent, présentés de différentes manières, souvent avec humour. Et au moyen d’histoires personnelles plutôt que collectives.

« Aujourd’hui, les écrivaines ne font pas des revendications collectives mais bien individuelles, dit Mme Saint- Martin. Il y a des auteures qui se disent féministes, même parmi les plus jeunes, alors que d’autres n’emploient pas l’appellation mais sont manifestement portées par un désir d’égalité et de liberté sexuelle dans leurs textes. »

Par ai l leurs, cette même liberté sexuelle n’est pas toujours glorifiée. Chez Marie-Sissi Labrèche, par exemple, le sexe peut devenir aliénation. Dans Borderline, elle trace le portrait lucide d’une jeune femme qui souffre parce qu’elle croit n’avoir rien de mieux à offrir que son corps.

Nous sommes très loin de la libération des interdits sexuels des années 1970. La prose provocatrice de Nelly Arcan, dans Putain, n’est guère rassurante non plus avec son image de la poupée parfaite s’abîmant dans l’industrie du sexe. Marie-Sissi Labrèche et d’autres auteures exposent un autre type de carcan : la liberté sexuelle prend plus souvent qu’à son tour des allures d’asservissement.

Le corps reste néanmoins un thème majeur, prétexte à tous les excès. Après avoir dénoncé la soumission sexuelle, clamé la jouissance du corps de la femme, réclamé la liberté sexuelle, les écrivaines de la relève présentent souvent la sexualité comme une fuite en avant débridée, une arme à deux tranchants. Un corps où le plaisir n’est pas nécessairement très présent.

Bienvenue aux hommes

À l’image des enseignes des tavernes coiffées d’un « Bienvenue aux dames », la production artistique des femmes arbore un « Bienvenue aux hommes » symbolique.

« Nous n’utilisons pas le terme féministe de manière explicite parce qu’il y a un mouvement féministe associé à une attitude très dure envers les hommes », souligne Érika Gagnon, une des vibrantes comédiennes du Show d’vaches au Bitch Club Paradise, qui a été présenté à Québec à trois reprises et produit par les Productions Chacun cherche sa chatte.

« Notre objectif, poursuit-elle, était plutôt de parler des femmes, mais en recréant des ponts avec les hommes afin de relancer la discussion. Nous avons voulu, en quelque sorte, prendre la relève des Folles Alliées (un cabaret féministe des années 1980), qui ne convenaient plus. » Le Show d’vaches présente une succession de tableaux menés par des personnages féminins tous plus savoureux les uns que les autres… et habités de contradictions.

De l’humour, les f i l les du Show d’vaches en ont à revendre, et il est assaisonné d’une dose de tendresse qui donne à l’ensemble un ton festif. Le regard sarcastique posé sur les travers des femmes est surtout plus libérateur. On pense au clin d’œil fait à la femme qui se plaint de tout et de tout le monde, tout le temps. Ou encore au sketch de la superwoman qui a évolué pour se rapprocher de la femme à la maison.

« Notre superwoman dernière mouture se réapproprie son rôle à la maison. Et elle fait des tartes. La société avait mis au ban certaines choses (comme la cuisine) élevées au rang de symboles de la servitude domestique. Nos mères ne faisaient pas de tartes, mais nous, oui ! » dit Érika Gagnon.

Réhabiliter l’intime

Nous ne pouvons terminer ce texte sans évoquer Nancy Huston, cette Canadienne vivant à Paris, lauréate du prix Femina 2006, qui a abondamment réclamé la valorisation de la sphère intime, et des tâches et petites choses traditionnellement associées aux femmes.

Dans son hommage à Annie Leclerc, Passions d’Annie Leclerc, publié en 2007, la romancière et essayiste s’interroge : « À quoi est due notre dévalorisation instantanée, évidente, automatique, de la sphère intime qui est le socle même de toute civilisation, le théâtre de nos premiers attachements, le lieu privilégié de notre initiation à l’humain ? »

Avec Professeurs de désespoir, publié en 2004, elle proposait une explication au fait que les grands auteurs du 20e siècle prônaient le désespoir et crachaient sur l’attachement, les liens et la transmission, comme si les belles choses de la vie n’étaient qu’un leurre. En dénonçant haut et fort cette façon d’appréhender le monde, Nancy Huston donne au discours féministe une facture contemporaine et inspirante.

Nancy Huston — et elle n’est pas la seule — ramène la littérature féministe sur le front domestique, mais avec une perspective bien différente de celle des années 1970, alors que la cellule familiale prenait souvent des allures d’enfermement. Ce nouveau regard permet de prendre la mesure du chemin parcouru par les écrivaines en 35 ans.

Pour faire entendre leur voix, les écrivaines ont en effet bravé de nombreux tabous, dénoncé les inégalités sociales dont elles étaient la cible et embrassé le langage jusque-là silencieux du corps avant de dénoncer, plus tard, son asservissement. À travers les années, elles ont fait la lumière sur le rôle et la condition des femmes dans la société, en évitant les certitudes qui aveuglent et en cherchant à demeurer au plus près de l’essentiel. Ce n’est pas un hasard si elles réhabilitent aujourd’hui la sphère intime du foyer, lieu fondateur de la famille et de la construction de tout être humain. Les écrivaines n’ont pas fi ni de nous surprendre.

Avant la lettre

Louky Bersianik fut la première auteure féministe à atteindre un large public avec L’Euguélionne, en 1976. Dans ce récit, elle innovait en pratiquant la féminisation de la langue.

Cet ouvrage — érudit, éclaté, rempli d’humour et de poésie — révèle et dénonce les valeurs patriarcales de la société en remontant dans le temps et en proposant, notamment, une lecture au féminin de la Bible. Avec versets, s’il vous plaît.

Des extraits de L’Euguélionne et d’autres récits majeurs de l’auteure ont été publiés en 2007 aux éditions Sisyphe, sous le titre L’Archéologie du futur. Ce livre est préfacé par l’écrivaine France Théoret, qui lui rend hommage : « Son écriture possède l’éclat des expressions claires et précises, de la connaissance pointue et raffinée du sens des mots. »

Lori Saint-Martin, professeure de théorie littéraire et d’études féministes, abonde dans le même sens : « Louky Bersianik a produit une sorte de somme de la condition de la femme de l’époque. »

L’auteure elle-même explique : « J’écris pour une archéologie du futur, pour que la mémoire du futur s’inscrive dans le présent, de façon à ce que ce présent devienne une chose ancienne et dépassée. »

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1 Réaction

  1. Elaine Hémond

    Bravo pour cette rétrospective importante. Oublier est si facile… Confondre les genres l’est encore plus… Merci pour ce brillant inventaire des écrits (et visions) des femmes qui ont accompagné le cheminement des femmes de ma génération.

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