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Photographie de Mme Yolande Geadah

Après avoir démasqué les intégrismes religieux et dénoncé la « normalisation » de la prostitution, Yolande Geadah récidive avec Accommodements raisonnables. Droit à la différence et non différence des droits. Un court essai anti-dérapages, un appel aux valeurs communes.

Dans un café montréalais cerné par l’orage, Yolande Geadah aborde l’entretien avec la prudence d’une chatte échaudée. Cette femme de nuances a peur des raccourcis dangereux, des vérités-assommoirs qui minent déjà le débat sur les accommodements raisonnables. Peur aussi de l’islamophobie rampante, depuis les attentats de septembre 2001. C’est ce qui l’a incitée à replonger dans l’écriture. « Le débat entourant les vitres givrées du YMCA ou le code de conduite d’Hérouxville avait tendance à déraper et je m’inquiétais de l’antagonisme soulevé dans la population à l’égard des minorités. J’ai senti l’urgence d’essayer de clarifier les enjeux et d’éclairer les pistes de solution. Si on laisse les choses aller, la situation va dégénérer, devenir invivable pour tous. »

« Dans notre société, fondée sur l’immigration, les cultures et les religions se diversifient de plus en plus. Comment gérer cette diversité alors qu’on a besoin de règles et d’institutions communes sans provoquer de crispations identitaires et de tensions sociales ? C’est le grand défi de toutes les sociétés occidentales, et aucune n’a trouvé la solution », admet sans peine l’auteure. Elle propose cependant une première condition : « Je crois profondément que c’est la laïcité qui permet le plus grand respect de toutes les religions et cultures. Pour assurer une cohabitation harmonieuse, il faut d’abord empêcher le religieux d’empiéter sur les domaines social, juridique et éducatif. »

D’après elle, le danger est déjà là. « L’approche juridique actuelle des accommodements raisonnables repose sur une logique individualiste des droits qui vise l’inclusion restreinte des individus à court terme mais qui ignore les objectifs d’intégration des communautés à long terme. » Autrement dit, en invoquant les chartes canadienne et québécoise des droits pour accéder à des demandes d’ordre religieux, autant la Cour suprême du Canada — dans l’affaire du kirpan d’un élève sikh — que la Commission québécoise des droits de la personne et de la jeunesse — dans deux décisions favorables au voile à l’école — sont allées dans un sens qui finira par « porter atteinte aux valeurs et aux structures sociales choisies par la majorité ». Interpréter la liberté religieuse comme un droit individuel aux dépens des implications collectives provoque déjà des dérives : demandes de lieux séparés, surenchère de revendications, pressions morales sur les membres des communautés, etc. Pour l’auteure, la société civile et l’État ont le droit, sinon le devoir, de défendre le modèle actuel, celui d’une société imparfaite mais pluraliste, démocratique, un modèle « fondé sur des valeurs essentielles, telles que l’égalité des sexes et les principes de laïcité ».

Mais pourquoi ce modèle serait-il menacé par quelques fillettes voilées dans une classe, par une salle de prière à l’université, par un poignard sikh bien cousu dans un pantalon ? « Vous me demandez pourquoi une petite fille voilée ne partagerait-elle pas les valeurs des enfants qu’elle fréquente à l’école publique ? Théoriquement, oui, l’école devrait être un creuset de valeurs communes et un lieu d’intégration, et elle l’est dans une large mesure. Mais dans la pratique, il y a souvent marginalisation. J’ai rencontré des enseignants inquiets. Les symboles religieux mettent en évidence les différences et tendent à isoler les enfants qui les portent. Et ils ont un sens, ils ne sont pas détachés de l’idéologie qui les accompagne. » Le hidjab, revendiqué comme symbole de religion ou d’affirmation identitaire par les unes, est vu par les autres — dont l’auteure — comme une marque de soumission, l’outil d’un système patriarcal qui s’en sert pour ouvrir des portes. « Le hidjab […] est généralement suivi d’autres revendications incluant le port du nikab, la ségrégation des sexes dans les lieux publics et le refus d’avoir affaire à des personnes du sexe opposé. » Pour le kirpan, écrit-elle encore, le problème n’est pas le risque réel mais le fait d’accepter à l’école ce symbole de violence : « Cela ne revient-il pas à conforter l’idée qu’on puisse se faire justice soi-même et défendre sa religion par une arme ? »

Contre le risque de voir s’ériger des sociétés parallèles, Yolande Geadah interpelle les modérés de toutes les communautés religieuses ainsi que les médias, trop souvent pyromanes. Et elle demande trois choses à l’État québécois. Affirmer d’abord la priorité de l’égalité des sexes et interpréter ainsi les chartes et les lois, pour contrer les traditions religieuses qui restreignent les droits des femmes. Revoir ensuite le concept d’accommodement et de liberté religieuse : oui, un individu a le droit de ne pas être discriminé à cause de sa religion, mais il n’a pas le droit de manifester toutes les pratiques de sa religion, partout et en tout lieu. Troisièmement, refuser la ségrégation sexuelle dans les institutions, à l’exception de la santé, où la demande de professionnels du même sexe serait parfois justifiable.

Quant au milieu scolaire, Yolande Geadah y va de pragmatisme. Rappelant qu’en France, les signes religieux ostensibles dans les écoles sont interdits par la loi, elle reconnaît qu’une telle mesure est pour l’instant difficile ici, à cause des chartes, de la jurisprudence, du risque de faire fuir les élèves vers des écoles privées confessionnelles. Elle propose plutôt de miser sur l’éducation pour décourager le port du voile ou du kirpan : « Ce n’est pas en interdisant les symboles religieux qu’on favorisera les interprétations les plus larges des religions, c’est par l’éducation. » Par contre, pour les adultes — agents sikhs de la Gendarmerie royale du Canada ou fonctionnaire musulmane —, elle invoque un devoir de réserve : « Au service du public, on ne doit pas afficher ses croyances religieuses plus que ses convictions politiques. » Et les salles de prière à l’université ? « Dans les institutions publiques, elles n’ont pas de raison d’être. C’est différent pour les prisons et les hôpitaux, où des individus vivent 24 heures sur 24. » D’ailleurs, elle considère que les responsables d’institutions publiques devraient adopter des règles de gestion laïque sans nier l’héritage culturel de la société d’accueil : d’une part, conserver la fête et l’arbre de Noël, d’autre part, user de flexibilité relativement aux demandes de congés pour fêtes religieuses.

En matière de droit cependant, elle refuse tout compromis. « L’égalité des femmes est niée dans toutes les religions. C’est pourquoi on ne doit accepter aucune loi ou tribunal religieux. Des lois laïques doivent s’appliquer à tous et toutes, indépendamment de la religion ou de la culture. » À condition, précise-t-elle, de bien expliquer ces lois et leurs valeurs sous-jacentes aux arrivants et aux communautés isolées. C’est là le propos central de l’essayiste. « Quelques bonnes mesures ne suffiront pas à empêcher les tensions. Le Québec doit adopter une véritable politique d’intégration des communautés culturelles et religieuses. Par exemple, la discrimination à l’emploi qui frappe les minorités visibles et les musulmans, surtout depuis 2001, doit cesser. Elle ne fait que renforcer l’enfermement identitaire, le repli sur soi. De vraies politiques de lutte contre la discrimination, d’intégration économique gagneraient beaucoup d’appuis et affaibliraient les tendances les plus intégristes. Les accommodements ne sont pas un problème en soi. Le vrai défi, c’est l’intégration. »

Québécoise d’origine égyptienne, Yolande Geadah travaille en développement international et est membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM. Elle a publié, toujours chez VLB éditeur, Femmes voilées, intégrismes démasqués en 1996 et La Prostitution. Un métier comme un autre ? en 2003.

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