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Image d'une mère avec son enfant

Anne-Marie Ambert est professeure retraitée de sociologie à l’Université York de Toronto. La chercheuse a mené de nombreuses études sur le thème de la famille, notamment pour l’Institut Vanier de la famille du Canada.

Les études sur le développement de l’enfant semblent plus culpabilisantes pour les mères que pour les pères. Est-ce une impression ?

Non. Il en a toujours été ainsi. Schizophrénie, homosexualité : on a lié tellement de problèmes ou de caractéristiques à un comportement inadéquat de la mère ! Évidemment, les mères sont plus souvent à la maison que les pères, donc plus facilement joignables. La plupart parlent aisément de leur enfant, parce qu’en général, elles le connaissent plus. Elles s’inquiètent aussi davantage lorsqu’il traverse une période difficile. Tout cela contribue à ce que les projecteurs se braquent sur les femmes. On oublie que si « la mère est trop ceci ou pas assez cela », c’est peut-être parce que le père ne l’épaule pas suffisamment. Certaines recherches reflètent une vision dépassée de la parentalité, en laissant presque sous-entendre que parent est synonyme de mère.

L’implication moindre du père le rendrait donc « invisible » dans les recherches, le mettant ainsi à l’abri des reproches ?

Exactement. Il ne peut pas être trop ou pas assez sévère : il n’est pas là ! Bien sûr, les jeunes pères s’engagent davantage que ceux d’hier, mais toujours pas autant que les mères. Tant qu’il en sera ainsi, ils seront considérés comme moins essentiels dans le développement de l’enfant.

Les prochaines études confirmeront probablement que si le père prend soin de l’enfant, exerce une partie de la discipline, lui apprend des choses, ce dernier se portera mieux à tous points de vue.

Attention : il ne s’agit pas d’en arriver à faire autant de reproches aux pères qu’aux mères. Dieu nous en garde ! On touche ici à la question centrale : pourquoi accuser les parents ? Quand les enfants ont des problèmes de développement, c’est la société qui devrait se retrouver en haut de la liste des accusés. L’éducation d’un enfant dépasse largement la responsabilité des seuls parents.

La mère ne retire-t-elle pas certains bénéfices à être considérée comme le parent-expert ?

Certes. Assumer un rôle de parent aide généralement à stabiliser sa personnalité et renforce le sens des responsabilités. Cela dit, les femmes auront de la difficulté à développer leurs autres forces si on les cantonne dans ce rôle ! Des femmes à qui on a accordé la garde des enfants m’ont confié qu’elles auraient préféré une autre modalité de partage, mais n’ont pas osé la réclamer de peur de passer pour de mauvaises mères. Les pères ne subissent pas ce genre de pression.

Pères et mères jouent-ils des rôles interchangeables ou complémentaires ?

Plutôt interchangeables. Je vois davantage de similitudes que de différences. Il faut surtout retenir que plus un enfant a de sources d’attachement avec différents adultes, mieux il se développe. Même chose si les parents s’entendent et le soutiennent bien. Une mère ou un père qui élève seul son enfant ne court pas nécessairement à la catastrophe, mais bon, le contrat sera plus ardu à remplir.

Diane Dubeau est directrice du Département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais. Elle scrute depuis plus de 15 ans le thème de la paternité.

Les études sur le développement de l’enfant semblent plus culpabilisantes pour les mères que pour les pères. Est-ce une impression ?

En partie. Depuis qu’on a commencé à examiner le rôle des pères, les recherches n’ont pas été tendres avec eux non plus ! Elles ont pour la plupart fait ressortir l’image du père inadéquat, incompétent, absent, violent. En fait, on s’est contenté de les transposer dans un rôle habituellement rempli par la mère. La tendance est de niveler les différences pères-mères. J’estime au contraire que chacun apporte quelque chose de différent.

Certaines recherches ont des échantillons de parents pour le moins débalancés. Dans une récente étude, on avait interrogé 3 148 mères… et 953 pères !

C’est vrai. Mais il n’y a pas si longtemps, on interrogeait uniquement les mères. Depuis les années 1970, on intègre les pères. Les chercheurs éprouvent encore des difficultés à avoir des échantillons équilibrés, mais ça viendra.

Le livre Le bébé et l’eau du bain : comment la garderie change la vie de vos enfants (de Jean- François Chicoine et Nathalie Collard, Québec Amérique, 2006), qui mettait en doute la pertinence de la garderie en bas âge, a provoqué un tollé. Plusieurs mères se sont senties accusées. La réaction a été nettement moins forte chez les pères. Pourquoi ?

Parce qu’elles sont encore reconnues comme les expertes à cet âge de la vie. Le discours officiel inclut les pères mais, plus ou moins consciemment, les femmes considèrent encore les très jeunes enfants comme leur chasse gardée. Et plusieurs spécialistes de cette période de vie sous-entendent clairement « mère » lorsqu’ils utilisent le vocable parent. C’est injuste pour les pères et trop lourd à porter pour les mères. Gare au backlash, au retour à la maison des jeunes femmes qui se sentiraient coupables.

Où en est la recherche sur l’apport spécifique des pères ?

Les thèses évoluent. Cependant, beaucoup de questions n’ont pas encore trouvé réponse. Quel modèle théorique appliquer ? Quelle méthodologie utiliser ? Plus on en saura, plus on pourra mesurer l’impact du père sur son enfant.

On a déjà un bon aperçu des effets positifs de l’engagement paternel : moins de problèmes de comportement, meilleur cheminement scolaire, plus grande persévérance à la tâche, etc. Certains jugent tout de même qu’on ne devrait pas favoriser l’engagement de pères en difficulté (toxicomanes, prisonniers…). À mon avis, c’est à évaluer au cas par cas. On est moins sévère pour les mères dans la même situation.

Vous faites référence aux avantages d’être perçue comme le parent principal ?

Oui. Ce n’est pas rien ! Quand les choses dérapent, le titre est lourd à porter, mais la majorité des enfants vont plutôt bien. Prenez les modes de garde : la justice évolue, mais elle confie encore beaucoup l’enfant à la mère. Autre exemple : parce que la société tend encore à percevoir les pères comme parents secondaires, ces derniers éprouvent souvent de la difficulté à obtenir leur juste part du gâteau en termes de services d’aide et de soutien. Toutes proportions gardées, les ressources ciblant les mères en difficulté sont beaucoup plus nombreuses que celles destinées à aider les pères dans la même situation. Tant dans le secteur de la santé et des services sociaux (CLSC, organismes communautaires, etc.) que pour l’aide aux pères sans logement, par exemple. Bref, il est très difficile de faire évoluer la perception qu’on a des pères, de leur capacité à prendre soin d’un enfant. La société est rarement tendre envers eux.

Si les pères en viennent à jouer un rôle plus important auprès de leur enfant, la recherche saura-t-elle en prendre acte ?

Bien sûr. Mais il faut aussi dépasser la notion de parentage quand il est question du développement de l’enfant et prendre en compte d’autres aspects : l’environnement social et culturel, les facteurs génétiques, etc. Intégrer toutes ces composantes à l’intérieur d’une même recherche n’est pas simple. C’est pourtant indispensable : autrement, comment avoir une vision juste de la réalité ?

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