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Photographie de Harriet Tubman

Sur la route de la liberté

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

Au milieu du 19e siècle, Harriet Tubman a bravé le destin en abandonnant son statut d’esclave. Faits saillants de la vie d’une Noire qui rêvait d’autre chose pour elle et les siens, le long de l’Underground Railroad.

Pour bien comprendre l’émotion des Afro-Américains le soir de la victoire de Barack Obama à l’élection présidentielle, il faut se rappeler qu’il y a tout juste 150 ans, les Noirs des États-Unis étaient considérés comme du cheptel humain. Parmi eux, une femme a refusé avec véhémence ce statut : non seulement elle a fui la plantation de ses maîtres, mais elle a organisé l’évasion de dizaines d’autres esclaves.

Aujourd’hui une héroïne de la liberté pour tous les écoliers américains, Harriet Tubman est née esclave, de parents esclaves, quelque part entre et (les esclaves n’avaient pas d’acte de naissance). Sa famille « appartenait » à de riches planteurs du Maryland, les Brodess. Sa mère, Rit, était cuisinière, et son père, Ben, un habile charpentier. Le couple a eu environ huit enfants, mais trois des sœurs de Harriet ont été vendues à d’autres propriétaires, une pratique déchirante pour les esclaves mais qui était monnaie courante. La famille ne les a jamais revues.

Quelque temps après cette vente traumatisante, un acheteur a voulu acquérir un des frères de Harriet. Cette fois, leur mère s’est braquée comme une lionne. Elle a caché son fils pendant un mois, puis a menacé son maître et l’acheteur potentiel de leur fendre le crâne s’ils osaient toucher à un autre de ses enfants. La transaction n’a pas eu lieu. Cette résistance farouche de sa mère est demeurée pour Harriet Tubman une inspiration tout au long de sa vie, selon ses biographes.

L’enfance de Harriet a été marquée par de nombreux traumatismes physiques et psychologiques. Utilisée, à l’âge de 5 ou 6 ans, comme « nounou » auprès d’un bébé de la famille des maîtres, elle était fouettée aussitôt que le petit pleurait. Lorsqu’elle a été accusée d’avoir volé un morceau de sucre, la fillette avait si peur d’être battue qu’elle s’est cachée dans l’enclos des cochons pendant cinq jours. Quand elle est rentrée, affamée, une terrible raclée l’attendait. Plus vieille, elle a appris à draper son corps dans plusieurs couches de vêtements pour se protéger des coups.

Double impact

Un jour, alors que Harriet était adolescente, on l’a envoyée faire des emplettes dans un magasin. En y entrant, elle a croisé un esclave d’une autre famille qui tentait d’échapper à l’emprise de son maître. Ce dernier a interpellé Harriet pour qu’elle retienne l’esclave dans sa fuite. Elle a refusé. Il a alors lancé un poids de deux livres en direction du fugitif pour le freiner dans sa course; Harriet l’a reçu en pleine tête. Lorsqu’elle est revenue à la plantation, dégoulinante de sang et souffrante, son maître l’a renvoyée au champ sans même la soigner.

À la suite de ce choc, Harriet Tubman n’a plus jamais été la même. La blessure, profonde, lui a valu des maux de tête, des évanouissements, des absences et des « endormissements spontanés » pour le reste de sa vie. Et lui a imprimé au cœur une révolte insondable. Très croyante, Harriet s’est mise à avoir des visions et à faire des rêves étranges qu’elle prenait pour des messages divins. Des rêves qui l’incitaient à se révolter contre sa condition d’esclave et à sauver les gens de sa race.

Une nuit de , Harriet Tubman, fin vingtaine, a pris la fuite. Elle est partie seule, se promettant de revenir chercher sa famille — un engagement qu’elle n’allait pas tarder à tenir. Son plan : traverser la ligne Mason- Dixon, qui séparait le Maryland de la Pennsylvanie. Au nord de cette frontière, les esclaves noirs n’étaient plus soumis aux règles qui régissaient leur vie dans le royaume sudiste des planteurs.

Dans sa fuite, Harriet a emprunté, essentiellement à pied, une route aujourd’hui connue comme The Underground Railroad (« le chemin de fer parallèle »). Cette route clandestine comportait des relais sûrs pour les fugitifs : des foyers d’anti-esclavagistes où l’on pouvait prendre un repas chaud et dormir avant de repartir, toujours de nuit. Sur l’Underground Railroad, on risquait à tout moment de croiser des « chasseurs d’esclaves », qui pourchassaient les fuyards afin d’obtenir les récompenses promises par les propriétaires. Il fallait ravaler sa peur et suivre l’étoile du Nord.

Quand elle a atteint Philadelphie, après avoir franchi une distance de 150 km, Harriet a ressenti un bonheur intense, tellement qu’elle a eu l’impression d’arriver au paradis. Mais très vite, elle s’est aperçue que les tensions raciales étaient là aussi importantes. Son inquiétude a grandi lorsque le Congrès a entériné la Loi sur les esclaves fugitifs en , qui renforçait les peines à leur encontre, même dans les États non esclavagistes. Pour être pleinement libre, il fallait désormais se rendre jusqu’au Canada, où l’esclavage était interdit depuis . Harriet s’est dès lors donné une mission : briser les chaînes du plus grand nombre d’esclaves possible en devenant guide sur l’Underground Railroad.

Pendant 11 ans, elle est retournée au moins 13 fois dans le Sud au péril de sa vie, pour conduire des convois d’esclaves évadés à travers le Maryland, le Delaware, la Pennsylvanie et l’État de New York jusqu’en Ontario, par le lac Érié. Armée, parfois déguisée en mendiante, elle opérait surtout l’hiver, alors que les routes étaient désertes et noires. La petite femme est devenue un personnage mythique : on la surnommait Moïse, car elle guidait, comme le prophète, son peuple vers la liberté. Elle a mené au moins 70 esclaves au Canada et dans le nord des États-Unis, sans en perdre un seul et sans se faire attraper, en plus de prodiguer des conseils à des dizaines d’autres.

Pendant la période bouillonnante qui a précédé la guerre de Sécession américaine, l’ancienne esclave a été introduite auprès de plusieurs personnalités abolitionnistes du Nord. Quand la guerre a éclaté en , elle a travaillé à leurs côtés comme infirmière, espionne, puis conseillère. Plus tard, elle a milité avec acharnement pour le droit de vote des femmes. Elle a aussi fondé une maison de retraite pour les personnes âgées de couleur dans l’État de New York.

Harriet Tubman, qui s’était mariée en à un vétéran de la guerre de Sécession de 22 ans son cadet, avec qui elle avait adopté une fillette, est morte en , à plus de 80 ans, pauvre, malade, mais entourée de sa famille et… libre. Lorsque, près d’un siècle plus tard, les États-Unis d’Amérique ont élu leur premier président noir, elle ne s’est sûrement pas retournée dans sa tombe. Peut-être a-t-elle simplement souri…

Information supplémentaire et simulation de périple sur l’Underground Railroad À GNU, Wikipédia

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