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Image d'un dépotoir

Globe-trotters humanitaires

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Ils sont jeunes, dégourdis, curieux et n’ont pas froid aux yeux. Des bidonvilles du Pérou aux orphelinats d’Haïti, des Québécois et Québécoises de 15 à 18 ans racontent comment ils ont contribué de leur grain de sel pour changer le monde. Et si c’était le monde qui les avait changés?

Il le dit lui-même, c’était LE moment rough de son voyage au Nicaragua. Avec ses camarades, Pierre-Alexandre Guernon venait de marcher deux heures sous un soleil de plomb. Les réserves d’eau étaient épuisées. Devant lui, un immense dépotoir où il n’y avait pas que des ordures : en plus des chèvres et des bœufs qui faisaient partie de cet absurde paysage, des enfants travaillaient sans relâche à fouiller les immondices en quête d’un bout de métal à revendre. Insupportable, l’odeur des déchets cuisant sous la chaleur donnait la nausée. « Dans ces moments-là, on ne sait pas comment on se sent. Il y avait des gens qui pleuraient. C’était une vision d’horreur », se rappelle le jeune homme de 17 ans qui étudie maintenant en sciences humaines, profil Monde au Collège Édouard-Montpetit.

Au printemps 2006, Pierre-Alexandre a passé deux semaines à Nandaime, une ville pauvre du sud-ouest du Nicaragua. Pendant toute l’année scolaire précédant le voyage, 12 élèves du Collège Durocher de Saint-Lambert et lui ont reçu des formations sur la mondialisation, la dette du tiers-monde, le commerce équitable, l’histoire, la géographie, la politique et même le climat du Nicaragua. Une sorte de préparation avant de faire le grand saut. Pour payer le voyage, ils ont mené des campagnes de financement, amassé des fonds à coup de soupers spaghetti et de séances d’emballage dans des supermarchés.

De plus en plus nombreux sont les jeunes qui partent à l’aventure sur les sentiers cahoteux du tiers-monde. Presque impensables il y a quelques générations, les programmes de stages de solidarité internationale et de coopération à l’étranger se multiplient. Grâce aux cégeps, aux écoles secondaires et aux scouts, les portes du monde sont désormais grandes ouvertes. « Il y a toujours beaucoup d’élèves intéressés, confirme Mélanie Cadieux, responsable du projet Eldorado au Collège Durocher. L’an dernier, la réunion d’information a attiré environ 70 jeunes. On n’en a choisi que 15. »

Pourtant, les voyages que font ces ados en quête de sensations fortes ne sont pas de tout repos. Il y a des digues à construire, des populations à soigner, des champs à cultiver, des orphelins à aimer. « Nous, on a aidé des enfants âgés de 3 à 12 ans dans des bidonvilles en banlieue de Lima, au Pérou. On a joué avec eux, on a fabriqué des marionnettes et on leur a raconté des légendes », raconte Alexandre Legault, pionnier chez les scouts de Sainte-Catherine-de-Sienne, qui est parti en Amérique latine au printemps dernier.

Mission : s’ouvrir au monde

Non, vraiment, rien à voir avec le tourisme kid kodak de ceux qui se la coulent douce dans les îles grecques ou mangent dans les meilleurs bistros de Paris. Ici, ce qu’on veut vivre, c’est la misère. Coucher dans des huttes de boue et de paille, vivre dans des camps sans électricité ni eau courante, marcher des heures jusqu’à l’orphelinat à 42 degrés à l’ombre, se débrouiller dans une langue que l’on baragouine. Mais pourquoi prendre plaisir à se donner tant de mal ? « Je pense que c’est parce qu’on entend tellement parler de ce qui se passe ailleurs. La pauvreté, la misère… On veut voir ça de nos propres yeux, connaître la réalité de ces gens et se faire une meilleure idée. Après ça, t’es plus criti­que face au monde qui t’entoure », explique Geneviève Guérin-Bergeron, étudiante au Cégep de Saint-Hyacinthe.

Critique, cette jeune collégienne intéressée par l’histoire l’est devenue malgré elle, après avoir séjourné au Mali l’été dernier dans des conditions plutôt difficiles. Ses trois semaines à vivre dans une famille polygame de 10 enfants, à dormir dans une hutte infestée de chauve-souris, à se laver au seau et à suer au champ du matin au soir n’ont pas manqué de la remuer intérieurement. Et de lui ouvrir les yeux.

« J’étais révoltée. Comment les femmes pouvaient-elles tolérer la polygamie ? Elles m’ont expliqué qu’avec toutes les tâches ménagères qu’elles ont à faire en plus de s’occuper des enfants et de cultiver le mil, une deuxième femme dans la famille amène un certain soutien », avance Geneviève qui, lors de son séjour, a construit des diguettes contre l’érosion et donné des ateliers dans les écoles sur les effets du déboisement.

Dans ce village de brousse du sud du Mali où l’excision est encore pratiquée, les femmes lui étaient apparues sans recours et sans voix. « Mais, finalement, elles arrivent toujours à faire valoir leur point de vue dans les prises de décision. Leurs maris ne leur donnent simplement pas toujours le crédit », remarque la jeune femme qui est aussi violoniste. « Ça ne fait que 12 ans que l’éducation est obligatoire dans ce village. Avec le temps, l’écart va arrêter de se creuser. »

En novembre 2006, Andréanne Nault a travaillé bénévolement auprès d’orphelins en Haïti lors d’un stage de solidarité internationale organisé par la Polyvalente Le Boisé de Victoriaville. Durant son séjour de deux semaines à Godey, elle a été étonnée de la grande place qu’occupent les femmes dans la société haïtienne. « Là-bas, elles travaillent autant que les hommes [aux champs]. Ce n’est pas parce que tu es une femme que tu ne peux pas faire des choses d’homme », affirme la jeune rouquine de 17 ans qui fait un DEP en cuisine. Elle a cependant été choquée par la façon dont les hommes considéraient les femmes et par les regards qu’ils leur adressaient. « La sexualité semble très forte là-bas. Ce n’est pas pour rien qu’il y a autant de sida. »

N’empêche, tout bon choc culturel amène du positif, croit-elle. Côtoyer autant de pauvreté et de dénuement l’a dégoûtée de l’hyperconsommation des sociétés du Nord. D’ailleurs, le vrai « choc », c’est à son retour qu’elle l’a vécu. « C’était Noël. Je me rendais compte que les cadeaux à 200 $, je n’en avais pas besoin. J’aurais préféré avoir l’argent et faire un chèque à un organisme », lance Andréanne dans un cri du cœur. « Je suis écœurée de la société de consommation. On est trop capitalistes. J’ai le goût de revenir à la base et de vivre avec peu. Nos grands-parents vivaient heureux avec beaucoup moins. »

Depuis qu’il est revenu du Pérou, Alexandre Legault est parfois nostalgique. Si la ceviche et les poissons frits lui manquent parfois, ce n’est rien comparé à ses amis des bidonvilles et aux enfants de l’orphelinat, à qui il pense « à toute heure du jour ou de la nuit ». Au moins, grâce à Internet, le monde demeure à portée de main. Deux semaines après son retour, un séisme avait ravagé les villes voisines de Lima et un des villages qu’il avait visités. « J’ai écrit un courriel à un ami pour savoir si tout était correct. Personne n’avait été blessé », raconte-t-il, du soulagement dans la voix.

Ça ne change pas le monde, sauf que…

Avec une troisième langue en poche, Alexandre souhaiterait maintenant faire carrière dans l’hôtellerie. « Ce voyage-là, ça a été une chance. Parler l’espagnol, ça ouvre des portes sur d’autres cultures et visions du monde », note-t-il. Son séjour l’a-t-il transformé ? « On a peut-être changé la vie des gens, mais c’est bien plus eux qui nous ont changés. »

Pierre-Alexandre se sent lui aussi privilégié. « Peu de gens ont la chance de connaître ça », remarque-t-il en faisant allusion à son expérience au Nicaragua. « Évidemment, il y aura toujours des “me, myself and I” qui ne pensent qu’à faire de l’argent et à magasiner. » Bien qu’il soit revenu plus calme et réfléchi, certains commentaires le font encore rager. Par exemple, dans son cours d’économie, à la question « pourquoi les pauvres sont pauvres ? », un gars a répondu que c’était parce que les pauvres étaient paresseux et qu’ils préféraient profiter du système. « Ça m’a tellement choqué ! J’ai tout de suite répliqué que c’était parce qu’ils n’avaient pas accès au travail et à l’éducation, la base de la richesse », lance-t-il.

Sans que son expérience ait complètement changé sa vie, Pierre-Alexandre reconnaît que « ça a mis les points aux bonnes places ». « Ça a surtout changé la perspective que j’avais de moi-même. Revenir à soi, c’est un peu ça le but du voyage », dit-il sagement. Comme dans ces moments de forte intimité avec son père d’accueil au Nicaragua qui, en plus de travailler jour et nuit comme gardien dans un centre communautaire, lui a montré à tisser un hamac, un soir. « Il était tard et j’étais super fatigué, mais je n’ai pas pu refuser. Ça a pris du temps. Je faisais des erreurs et il me corrigeait. On riait ensemble. Le plaisir que j’ai ressenti à apprendre à faire ça et l’échange qu’on a eu… C’était ça l’important, au fond. »

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