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Photographie de Mao serra la main d'une Garde rouge

Le féminisme selon Mao

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

« Les femmes soutiennent la moitié du ciel », a dit Mao Zedong. Pour réaliser les réformes colossales qu’il voulait pour son pays, il avait justement besoin de bras. Féministe, Mao ?

Au lendemain du 1er octobre 1949, la vie des Chinoises bascule. De sous-êtres qu’elles étaient, elles deviennent les égales des hommes sous la révolution communiste dirigée par Mao Zedong.

Fondateur de la toute jeune République populaire de Chine, Mao est-il vraiment sensible à l’égalité des sexes ? Difficile à croire, vu la façon dont le président traite les femmes de sa vie. Mari volage, il a notamment abandonné sa deuxième épouse — et leurs trois enfants — et l’a laissée se faire exécuter sans lever le petit doigt.

Faute d’éprouver de la tendresse et de la compassion pour les femmes, Mao a compris une chose essentielle : elles représentent la moitié de la force de travail de son pays. Il a besoin d’elles.

Toutefois, au milieu du 20e siècle, les Chinoises ne sont pas organisées pour mettre l’épaule à la roue. Si elles ne se bandent plus les pieds depuis quelques décennies, elles sont toujours soumises aux hommes, selon la vieille logique confucéenne. À la naissance, elles doivent obéissance à leur père, après le mariage, à leur mari et, une fois veuves, à leur fils. Elles sont tellement peu considérées que beaucoup ne reçoivent pas de prénom. On les appelle avec des numéros : « fille numéro un de Wei », « fille numéro deux de Wei »…

La première loi promulguée par Mao porte sur le mariage. Une véritable révolution ! Ce texte met fin aux unions arrangées par les parents, cause de tristesse et de frustration dans les chaumières depuis des siècles. Il abolit le système d’épouses et de concubines, surtout répandu parmi les élites, auquel il substitue la monogamie. Mieux encore, la loi établit l’égalité de droits des époux. Les filles sans nom doivent sûrement se pincer pour y croire !

Après le mariage, Mao s’attaque à la prostitution, qui prend deux visages : d’un côté, les courtisanes, appréciées pour leur culture et leurs chants; de l’autre, les femmes qui officient dans les fonds de ruelles et les fumeries d’opium, méprisées et infectées de maladies vénériennes. Le président frappe fort : il ferme toutes les maisons closes du pays. Les prostituées ont alors droit à des soins de santé et à des stages de « rééducation idéologique ». Puis, on les envoie à l’usine ou au champ.

Autre problème qui nuit à la contribution des femmes dans le projet communiste de Mao : l’éducation. Neuf femmes sur 10 ne peuvent ni lire ni écrire. Dans la foulée de sa réforme des caractères chinois, qu’il a simplifiés pour les rendre plus faciles à apprendre, le président ouvre des dizaines de milliers d’écoles. Elles offrent le cours élémentaire aux enfants et aux adultes des deux sexes, avec des horaires adaptés à ceux du travail.

Parce que, désormais, les femmes ne restent plus à la maison ! En 1958, Mao a lancé une grande campagne de publicité pour les « libérer » des tâches domestiques. À cette époque, il a engagé le pays dans le « Grand Bond en avant », une série de mesures visant à stimuler la production industrielle. Les Chinoises entrent en masse dans les manufactures. La vie est réorganisée en communes populaires : les cuisines sont partagées, les enfants élevés à la crèche. Sur les affiches de propagande, les travailleuses ont les joues rouges et un grand sourire.

La réalité est cependant loin d’être aussi belle. Il apparaît bientôt évident que les réformes économiques sont un fiasco. Non seulement les taux de production espérés ne sont pas atteints, mais les matières premières pour les industries manquent. Les récoltes étant négligées, des pénuries de nourriture surviennent. La famine qui sévit en Chine de 1958 à 1962 fait entre 20 et 70 millions de morts. Il s’agirait de la pire du 20e siècle.

La vie devient un enfer. Non seulement les Chinois manquent de tout, mais ils sont constamment épiés et n’ont pas le droit d’exprimer leurs opinions. Pour déménager, travailler, se marier, étudier, enfanter, ils doivent obtenir l’accord de l’État, c’est-à-dire du petit potentat local qui représente le parti communiste. Les abus de pouvoir se multiplient. Les arrestations arbitraires et la torture sont monnaie courante.

Sans raison valable, on sépare les couples pour plusieurs mois en les faisant travailler dans des communes distantes de centaines de kilomètres. Lorsqu’ils sont ensemble, les époux ne peuvent se démontrer aucune affection. L’amour pour les enfants doit aussi se faire discret. Ces sentiments sont vus comme égoïstes et anti-révolutionnaires; ils devraient plutôt être canalisés pour servir la révolution.

Dans cette Chine de plus en plus prude où on doit marcher dans le droit chemin, la féminité n’a plus sa place. Une poitrine volumineuse est source de honte. Les femmes sont désormais des « camarades », tout comme les hommes. Elles font les mêmes travaux qu’eux, portent le même habit : pantalon de toile épaisse et chemisier informe, souvent bleu. Un bijou, une robe, toute velléité de coquetterie est ridiculisée.

Une vie de peine et de misère : c’est ce qu’ont connu les femmes sous Mao, bien qu’elles aient vécu sous les premières lois féministes de l’histoire de Chine. Au moins, 31 ans après la mort du président, elles peuvent se consoler : leurs filles et leurs petites-filles ont désormais accès à l’éducation et au marché du travail.

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