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Photographie d'une femme au Togo

Agricultrices illettrées mais futées, les Nanas Benz ont dominé le commerce des tissus au Togo pendant 20 ans. Leur empire s’est écroulé, mais leurs filles éduquées ont hérité de leur indépendance.

À Lomé, capitale du Togo, le marché est une affaire de femmes. Sous un soleil de plomb, des cuisinières écrasent le manioc et l’igname. Des vendeuses étalent leur marchandise à même le sol. Des marchandes ambulantes, qui portent sur leur tête d’immenses plateaux chargés de produits, se disputent les clients. Dans ce brouhaha, comment me frayer un chemin jusqu’à la reine du marché ?

Mme Creepy m’a donné rendez-vous au cœur du bazar, dans un sombre immeuble en béton. Sans tous ses étalages de tissus multicolores, l’endroit serait lugubre. Mais Mme Creepy trône devant le sien, l’air fier, telle une souveraine dans son royaume. D’un œil, elle surveille sa fille qui discute au téléphone cellulaire, couchée sur un stock de textiles. L’entreprise familiale commercialise le tissu pagne, qui sert à fabriquer les habits traditionnels africains. Avec ses quatre employées et son chiffre d’affaires d’environ 500 000 $CA par an, Ets Creepy et filles occupe une place de choix parmi les grossistes en tissu du marché de Lomé.

Cette entrepreneure aguerrie ne badine pas avec le protocole. Pour la rencontrer, il faut s’asseoir près d’elle et attendre son bon vouloir. À mon arrivée, elle fixe le vide d’un œil sévère pendant plusieurs minutes, bien qu’elle ne soit pas occupée. Puis, d’un signe de tête, elle m’invite à la saluer. Respectant les coutumes locales, je tends la main en baissant légèrement les yeux et la tête, et je murmure un timide « bonjour ».

À 71 ans, Dédé Rose Creepy est une légende vivante. La présidente des Nanas Benz, c’est elle. « Les Nanas Benz sont des femmes qui ont aidé l’Afrique avec leur acharnement au travail. Elles ont toujours eu des moyens de transport très puissants. Elles achetaient des Mercedes-Benz, d’où leur nom », explique-t-elle, avec la voix lasse de celles qui se sont battues toute leur vie.

Il y a quatre décennies, Mme Creepy et ses compagnes posaient ici même les premiers jalons d’un gigantesque empire commercial. Dans les années 1970 et 1980, une vingtaine d’agricultrices illettrées — mais futées ! — ont fait du marché de Lomé la plaque tournante du commerce des tissus en Afrique de l’Ouest. Mythe ou réalité ? On dit qu’elles contrôlaient alors 40 % de l’économie informelle du Togo. « Le chiffre d’affaires annuel d’une Nana Benz frôlait le milliard de francs CFA [2,4 millions $CA] », affirme-t-elle.

À l’indépendance du Togo, en 1960, de nombreux marchands avaient délaissé leur métier pour occuper des postes dans la nouvelle administration publique. Les femmes ont profité de ce vide pour se lancer en affaires. Ce sont elles qui ont compris la manne que pouvait représenter le wax hollandais, dont les motifs sont imprégnés de cire avant le bain de teinture. Développé à la fin du 19e siècle, ce textile de qualité était produit à Amsterdam pour être revendu dans les colonies africaines. En décidant des motifs et des couleurs avec les compagnies hollandaises, les Nanas Benz ont contribué à créer des étoffes adaptées aux goûts locaux, qui allaient séduire tout le continent. Elles ont alors signé des contrats d’exclusivité, prenant le contrôle de la distribution du tissu pagne dans de nombreux pays qui n’ont pas accès à la mer, tels le Burkina Faso, le Mali, le Niger ou le Tchad, mais aussi en Côte-d’Ivoire, au Bénin, au Nigeria et au Congo.

Véritables poumons de l’économie togolaise, les Nanas Benz étaient indépendantes de fortune, faisaient vivre leur mari, s’impliquaient en politique. Et quand l’État du Togo accueillait des politiciens étrangers, il empruntait même leurs Mercedes ! « Lorsque le général Eyadema recevait des dignitaires, les Nanas Benz offraient leurs voitures, car le gouvernement n’avait pas les moyens de s’en payer autant », raconte Kayi Lawson, qui dirige au marché de Lomé l’entreprise de tissu pagne Manatex, fondée par sa mère. « C’est d’ailleurs ma mère qui a acheté la première Mercedes-Benz, symbole suprême du luxe et de la réussite sociale. »

À l’époque, il allait de soi d’appuyer le dictateur Gnassingbé Eyadema, au pouvoir de 1967 à 2005. On murmure qu’en retour, le président offrait aux entrepreneures quelques avantages fiscaux…

« L’avènement des Nanas Benz, c’est le début de l’émancipation de la femme africaine », formule Évelyne Trémou. Cette gérante de 54 ans est à la tête de l’entreprise textile Dœ-Bruce, qu’elle a héritée de sa mère. La compagnie emploie quatre personnes et a un chiffre d’affaires d’environ 450 000 $CA par année. « Au début, les hommes ont montré une réticence, parce que dans notre culture, une femme indépendante est arrogante. C’était une honte qu’une épouse contribue au revenu familial à plus de 50 %. Mais grâce aux Nanas Benz, petit à petit, les hommes ont accepté que les femmes les aident à payer l’éducation des enfants et les autres dépenses du ménage. »

Dans ce pays où les agriculteurs, qui représentent 65 % de la population, ont un salaire moyen de 1 $ par jour, la vie reste difficile. Beaucoup de Togolaises doivent donc contribuer à nourrir leur famille. L’entrepreneure désigne d’un geste les vendeuses postées derrière leurs étals de tissus, qu’elles achètent auprès des Nanas Benz et revendent à leur compte. « Vous voyez ces femmes ? Leur mari ne travaille probablement pas. Elles viennent ici à 6 h du matin, triment toute la journée, et en rentrant à la maison, elles ont de quoi payer la nourriture aux enfants. Elles travaillent fort et sont indépendantes. On doit encourager la nouvelle génération à suivre l’exemple des Nanas Benz. »

Évelyne Trémou a étudié le commerce dans des écoles privées en France. Aujourd’hui, sa fille étudie à l’Université de Montréal. La plus belle réussite des Nanas Benz aura été d’inspirer des générations de jeunes Togolaises. Elles ont permis à leurs filles et à leurs petites-filles de faire des études universitaires, de devenir indépendantes financièrement, de revendiquer leurs droits. Elles les ont initiées dès leur jeune âge à la vente du tissu pagne, une affaire de femmes. On a même trouvé un nom aux descendantes des Nanas Benz qui ont entre 20 et 30 ans : les Nanettes.

À 30 ans, Simovey Creepy — la fille de la présidente des Nanas Benz, Dédé Rose Creepy — est une Nanette typique. « Toute petite, je côtoyais ces femmes, je les regardais travailler. Elles étaient très respectées. Après mes études en commerce à Lyon, j’ai choisi de revenir à Lomé pour travailler avec ma mère. Pour moi, reprendre l’entreprise, c’était un peu l’aboutissement d’un rêve. »

Cependant, plusieurs Nanettes préfèrent occuper un poste dans une grande entreprise plutôt que d’aller quotidiennement au marché vendre des tissus. Elles ne roulent plus en Mercedes. Aujourd’hui, les jeunes femmes de la bourgeoisie togolaise préfèrent les voitures de marque Opel et BMW, la Benz étant devenue banale à leurs yeux…

Tous les empires finissent par s’écrouler. Au début des années 1990, les Nanas Benz ont vu d’autres femmes d’affaires africaines s’immiscer dans leurs réseaux de fournisseurs et ont perdu leurs ententes d’exclusivité avec les compagnies hollandaises. Leur monopole sur le wax est tombé. Lomé a vécu de sanglantes répressions liées à l’avènement du multipartisme; le franc CFA a subi une sévère dévaluation. Tout cela a contribué à éroder la fortune des impératrices du textile.

« Des dizaines d’entreprises fondées par les Nanas Benz ont dû fermer leurs portes, regrette Évelyne Trémou. Dans les années 1970 et 1980, les fournisseurs nous envoyaient 10 conteneurs de tissu par mois. Aujourd’hui, ils n’en envoient plus que 2. »

Le coup de grâce, c’est la Chine qui va le porter. Depuis environ cinq ans, ce pays s’empare du marché des tissus en Afrique. En plus de vendre chemises, chandails et pantalons de style occidental, les Chinois commercialisent maintenant des copies du wax hollandais. « Ils reproduisent nos dessins, nos couleurs. Au début, leurs tissus n’étaient pas de bonne qualité, mais plus ça va, plus ils le sont », soupire Dédé Rose Creepy.

En 2005, plus de 70 entreprises chinoises ont investi au Togo, réalisant un chiffre d’affaires d’environ 45 millions $CA. La Chine entretient d’étroites relations diplomatiques avec ce pays africain, boudé par la communauté internationale à cause de sa mauvaise gouvernance (Faure Gnassingbé, fils de l’ex-dictateur Eyadema, a été élu président dans des circonstances douteuses). « Le gouvernement voudrait bien aider les commerçantes, mais il est dépendant de l’aide chinoise depuis que les pays européens ont plus ou moins mis l’embargo sur le Togo, analyse Kayi Lawson. Les Chinois pourraient faire leurs propres dessins au lieu de copier les nôtres ! »

Mince consolation : la contrefaçon a démocratisé la tenue traditionnelle africaine, autrefois réservée aux gens plus aisés. Les Chinois vendent leur tissu environ 5 000 francs CFA (11,80 $CA) pour quatre mètres — de 5 à 10 fois moins cher que le wax hollandais. Les gens moins fortunés peuvent donc s’acheter un pagne plutôt que d’aller dans des friperies pour se procurer des vêtements usagés provenant d’Occident.

Ma petite enquête sur l’empire togolais du textile se termine abruptement. Je m’apprête à photographier une Nana avec sa Benz quand les responsables de la sécurité du marché, ayant compris que j’étais journaliste, me chassent des lieux. Je tente d’expliquer que je ne fais qu’un article sur le commerce du tissu. « Les journalistes étrangers cachent toujours leurs intentions de faire des reportages sur la politique », me répètent les responsables, un peu énervés. Par ici la sortie… Avant de quitter le Togo, je passe chez Mme Creepy pour une séance de photos. Sa grande maison à étages contraste avec les fragiles constructions du bidonville voisin. Pendant que la reine du marché suit le journal télévisé, son mari me fait la conversation, vantant l’ampleur du travail réalisé par sa femme. Celle-ci daigne sourire à quelques reprises. Puis soudain, se détournant du téléviseur pour venir à ma rencontre, elle fait un geste ordonnant à son mari de se taire. Celui-ci obtempère sans broncher. Même dans l’intimité, la présidente des Nanas Benz reste indépendante et souveraine.

Ce reportage a été réalisé grâce à la participation financière de l’Agence canadienne de développement international.

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1 Réaction

  1. Elly

    That’s a geenuinly impressive answer.

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