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Photographie d'un père et son fils

Plus de la moitié des pères utilisent le congé de paternité de cinq semaines instauré en 2006. Une mini-révolution !

Blottie dans les bras de son papa, la petite Charlotte lance des sourires à la ronde. Éric Latraverse la regarde tendrement. « Tout le monde m’a trouvé bien chanceux de pouvoir prendre un congé de paternité, dit-il. Ma mère était enchantée. Mes anciens collègues baby-boomers étaient même jaloux… »

L’entrée en vigueur du nouveau Régime québécois d’assurance parentale, il y a 18 mois, a provoqué une petite révolution. Certes, il y a eu ces 82 500 bébés en 2006 qui ont porté le Québec en tête du championnat de la natalité au Canada. « Et la tendance se confirme pour 2007 », dit Denis Latulippe, président du Conseil de gestion de l’assu­rance parentale. Mais s’il y a un phénomène à scruter attentivement, c’est bien celui de l’utilisation du congé de paternité et ce qu’il signifie pour les papas québécois du 21e siècle.

En 2006, un peu plus de la moitié des nouveaux pères, soit 35 851 hommes, se sont prévalus de ce congé de cinq semaines — non trans­férable à la mère —, moins généreux que celui de leurs homologues islandais (trois mois !), mais tout de même plus long que celui de leurs cousins français (deux semaines). « Et une fois sur trois, ils profitent d’une partie du congé parental », précise M. Latulippe.

Impossible pour l’instant de tracer le profil des utilisateurs masculins de ce programme encore jeune. Mais maintes études indiquent que les pères veulent bien en faire plus… à condition qu’on le leur permette ! « La popularité du programme québécois en témoigne », dit la sociologue Andrea Doucet. Professeure et chercheuse à l’Université Carleton, à Ottawa, elle vient d’amorcer une enquête comparative sur les avantages que les pères tirent des régimes d’assurance parentale offerts au Québec et en Ontario. « Mes recherches précédentes tendent à démontrer que lorsqu’ils travaillent dans un environnement flexible, qui ne leur tiendra pas rigueur de prendre un congé de paternité, les pères s’investissent dans l’éducation de leur nouveau-né », soutient l’auteure de Do Men Mother? (University of Toronto Press, 2006), un ouvrage qui fait le point sur les pères à la maison (voir entrevue page 21).

Jean-François Picard se réjouit encore de la chance qu’il a eue d’accompagner jour après jour sa petite Lili au cours des trois premières semaines de son existence. « Mes parents étaient jaloux, raconte le graphiste multimédia de 31 ans qui habite à Montréal. Quand je suis né, ma mère avait eu trois mois de congé, mon père deux jours. » Autre temps, autres mœurs…

À la maison, les tâches se sont définies au fil du temps et des besoins. « Équitablement », confirme la mère, Raphaëlle Mercier : à papa le soin de faire manger Lili matin et soir, de l’amuser, de lui donner le bain, de la coucher. Maman est responsable de la maisonnée le jour. Le couple se partage le ménage et la cuisine. Au terme de son congé de maternité d’un an, la traductrice décide de faire de la pige quelques heures par semaine. Son conjoint assume la relève le soir et la fin de semaine chaque fois qu’elle s’enferme dans son bureau.

Comment devient-on père ? Avec le temps, résume Jean-François Picard. « Pendant que Raphaëlle faisait pousser un bébé dans son ventre, moi je faisais pousser un papa dans ma tête, dit-il. S’il devait y avoir seulement une raison pour justifier ce congé de paternité, ce serait la prise de conscience qu’il permet de faire. C’est pratique d’avoir du temps pour encaisser le choc de la paternité. »

En fait, peu de jeunes papas — moins de un sur cinq — sont capables d’identifier un modèle de père idéal, rapportait une étude sur la paternité et l’immigration publiée en 2000 par Nathalie Dyke, chercheuse indépendante, et Jean-François Saucier, psychiatre à l’Hôpital Sainte-Justine. La réponse type des participants à leur enquête ? « Surtout pas mon père ! » « Ces pères démunis sont donc obligés de se construire eux-mêmes un modèle de père vu que “l’intergénérationnalité” ne fonctionne plus pour eux », concluaient-ils. Ces hommes âgés de 25 à 35 ans, une douzaine de Québécois de souche, reprochaient principalement à leur père respectif d’avoir été absent, négligent ou de s’être peu intéressé à eux. En revanche, de jeunes pères d’origine haïtienne et vietnamienne ont dit voir un modèle chez leur propre père. Il s’agit là d’observations préliminaires, reconnaît cependant le Dr Saucier. « Il faudrait un échantillon plus représentatif pour approfondir cette problématique. »

Son modèle, David Leblanc n’est pas allé le chercher très loin. L’hospitalisation prolongée de sa mère l’a obligé, dès l’âge de 8 ans, à s’occuper de son frère cadet et à préparer les repas de la famille. « Il a toujours été très paternel », confirme sa conjointe Cindy Guillemette.

« Je prends mon rôle très au sérieux », renchérit le papa de la petite Yulika — « fleur de lys » en japonais —, née il y a neuf mois. Le Lévisien de 28 ans, qui travaillait dans l’industrie hôtelière, a carrément changé d’emploi quand il a appris que sa conjointe était enceinte, ses horaires de nuit étant incompatibles avec le nouveau rôle qu’il entendait jouer. Son nouvel employeur, Desjardins Groupe d’assurances générales, ne lui a pas fait de misères quand il s’est prévalu de son congé de paternité peu de temps après sa formation et son stage. « Je pense que toute la publicité qu’on a faite autour de ce programme a beaucoup aidé à préparer les esprits, note-t-il. Mes proches auraient trouvé ça bizarre que je n’en profite pas ! »

L’arrivée de Yulika n’a rien changé au partage des tâches, puisqu’il s’occupait déjà de tout, sauf des repas. Mais, depuis son retour au travail, il ne manque pas une occasion de passer du temps avec sa fillette. « Je viens dîner à la maison tous les jours. Chaque fois que je suis à la maison, c’est moi qui la fais manger. Le soir, je lui donne son bain et la mets au lit. Quand il faut aller à la clinique, je prends congé parce que je tiens moi aussi à accompagner Yulika. Et durant mon congé de paternité, je restais debout la nuit pour accompagner Cindy pendant l’allaitement ou pour langer la petite. »

« Mon père dit souvent à ma mère que, dans sa jeunesse, les hommes n’en faisaient pas autant que mon chum, dit Cindy Guillemette. C’est peut-être parce que les femmes ne leur laissaient pas autant de place… »

Parfois, même quand les circonstances jouent contre eux, les nouveaux pères font des pieds et des mains pour occuper cet espace-temps. C’est le cas d’Éric Latraverse, qui ne se serait pour rien au monde privé de son congé de paternité… même si la naissance de sa deuxième fillette, à l’automne 2006, coïncidait avec une réorientation professionnelle majeure : de pharmacien à l’emploi de l’Hôpital Brome-Missisquoi-Perkins, à Cowansville, il devenait propriétaire d’une pharmacie à Bromont. Mais la famille d’abord ! Il a encaissé d’un coup ses cinq semaines de congé de paternité, plus une semaine de congé supplémentaire offerte par son employeur, puisqu’il était encore à l’emploi de l’hôpital lorsqu’il a acheté son commerce. Il mettrait les bouchées doubles après ! « C’est 40 heures de plus que je pouvais consacrer à ma famille, ce n’est pas rien ! » explique le papa de 38 ans en caressant le dos de la petite Charlotte, assise sur la table de la salle à manger.

Comment sa conjointe aurait-elle pu surmonter seule certaines complications liées à l’accouchement et tenter d’apaiser le sentiment d’abandon vécu par l’aînée Raphaëlle ? « Ce congé permet à la mère de se concentrer sur l’allaitement, qui est une véritable job à temps plein », ajoute M. Latraverse. Aujourd’hui, il se fait un point d’honneur de passer le plus de temps possible à la maison, en dépit de son horaire chargé d’employeur et de commerçant. Et croit toujours que la famille passe avant tout.

Olivier Coullerez est dans les affaires depuis 20 ans. Et depuis 20 ans, il ne comprend toujours pas les réticences des employeurs à l’égard des exigences familiales des travailleurs. Quand il a fondé la firme Espresso communication et design, il souhaitait déjà créer un milieu de travail flexible, faute d’avoir les moyens d’offrir les gros salaires de ses concurrents.

Au cours des deux dernières années, une dizaine de naissances a changé le quotidien de cette boîte où œuvrent moins d’une trentaine d’employés. Dont la venue au monde de Lili, puisque Jean-François Picard et Raphaëlle Mercier sont tous deux à l’emploi d’Espresso. « Quand j’ai annoncé mon congé de paternité, dit M. Picard, mon patron m’a simplement dit : “On va s’arranger. Profite de la présence de ton bébé.” »

Denis Loubier, un technicien en instruments de contrôle de Québec, aurait bien aimé que son patron lui tienne le même langage quand, en 1993, il a fait part de son intention de prendre deux semaines de congé de paternité. La réaction fut tout sauf compréhensive : « Je ne peux pas t’empêcher de prendre ton congé, mais tu ne seras pas obligé de revenir. On va engager quelqu’un d’autre… » Dans son entourage, les avis étaient partagés. Finalement, sa conjointe et lui ont fait contre mauvaise fortune bon cœur : il allait rester au travail. « Mais si c’était à refaire, je prendrais le congé, dit-il, amer. Quitte à poursuivre l’employeur en cas de congédiement. »

Pour Olivier Coullerez, lui-même père de deux enfants, tout n’est qu’une question de bonne volonté et d’imagination. Dernièrement, lors d’une grève dans les centres de la petite enfance, lui et ses employés d’Espresso ont créé de toutes pièces une crèche temporaire. Ils ont loué un local, fourni des jouets et embauché des éducatrices ! « Les gens n’ont pas besoin d’un gym au bureau », dit-il en faisant allusion à ces firmes branchées qui offrent à leurs employés tout l’attirail nécessaire pour leur faciliter la vie… au travail. « Les gens veulent avant tout du temps ! Si on veut une société qui a plus de bon sens pour nos enfants, les entreprises doivent aussi assumer un rôle d’agent de progrès social. »

Tout le monde est pour la vertu, laisse tomber Louise Mercier. « Les employeurs ne vous le diront pas, mais le nouveau congé de paternité, c’est un emmerdement », dit cette représentante de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) qui a relevé les mêmes réticences lorsqu’elle a participé aux séances d’information sur l’équité salariale. « Mais ça va finir par passer dans la culture des entreprises. »

Il faudra bien qu’un jour elles s’y mettent, dit Diane-Gabrielle Tremblay, économiste et professeure-chercheuse à la Téluq. Car une tendance se confirme partout en Occident, celle des ménages à deux revenus. La seconde ? Les ménages à 1,5 revenu. Ça fait beaucoup de parents au boulot. Les temps ont changé, mais « les grandes organisations ont encore peur de créer des précédents en mettant de l’avant des programmes formels d’aménagement du temps de travail », observe Mme Tremblay. Or, ajoute-t-elle, le soutien de l’État ne suffit pas à créer un environnement favorable aux familles. « Il faut garder en tête que les politiques de conciliation travail- famille au Québec se résument en pratique au régime d’assurance parentale et aux garderies à sept dollars. »

Parmi les obstacles à l’épanouissement des parents, l’inégalité des revenus en reste un de taille, avance le sociologue Jean-Philippe Pleau, qui s’est intéressé à la conciliation travail-famille chez les jeunes pères. Selon lui, comme l’homme gagne en général un salaire supérieur à celui de sa conjointe, c’est elle qui prend le congé parental et qui, au final, consentira à sacrifier sa carrière pour élever les enfants. « Il y a là une incompatibilité structurelle défavorisant à la fois les hommes qui veulent s’occuper plus de leurs enfants et les femmes qui souhaitent en faire moins à la maison et être davantage sur le marché du travail. »

Du reste, une petite révolution dans le discours et l’environnement des services offerts aux familles serait aussi bienvenue, croit le sociologue. Au fil de ses recherches, il a relevé des absurdités qu’il conviendrait de corriger, histoire de mettre papa dans le coup. Le suivi postnatal dans les CLSC ? De 9 h à 17 h la semaine. « Rien le soir et les week-ends ! Comment veux-tu qu’un père au travail trouve le temps d’accompagner sa conjointe et leur enfant ? Pourquoi des directeurs d’école appellent encore systématiquement la mère au lieu du père quand un enfant est malade ? Un père a-t-il le droit de franchir les portes d’un “centre mère-enfant” ? Je persiste à croire qu’une structure doit porter le nom des services offerts. »

L’ironie du sort veut que, futur papa, Jean-Philippe Pleau subisse maintenant les contrariétés qu’il dénonçait dans son mémoire de maîtrise Services manquants, pères manqués ? « Je nous prends un rendez-vous à l’hôpital, on me répond : “Très bien, j’inscris madame pour 14 h…” C’est pourtant moi qui ai pris le rendez-vous pour nous deux ! C’est comme si je n’existais pas ! »

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