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Image de l'affiche qui a remporté le concours « S'exposer prise 2 »

Les adultes se représentent souvent les ados comme des victimes qui gobent sans distinction les innombrables produits mis à leur disposition par les industries du divertissement et de l’apparence. Erreur. À l’heure de la banalisation de la pornographie, une jeunesse conscientisée et créative travaille à une contre-attaque, mettant du même coup un peu de baume au cœur à tous les adultes inquiets de son épanouissement.

la Maison des jeunes de Bordeaux-Cartierville, à Mont­réal, les sofas sont envahis par des piles de la populaire revue Safarir dont la couverture expose les atours disproportionnés de Natacha, la secrétaire des Têtes à claques. C’est en réaction à ce type de représentation des femmes que Laurence, 15 ans, a décidé de collaborer à la création du magazine Authentik. Créé par des filles pour leurs pairs, ce magazine est l’aboutissement d’un projet de sensibilisation à l’hypersexualisation mené par quelques écoles secondaires et la Maison des jeunes. Distribué gratuitement aux quatre coins du Québec en février 2007, le premier numéro d’Authentik proposait autant des textes de fond et d’opinion que des quiz savoureux et pleins d’humour. On y trouvait aussi une entrevue avec Léa Clermont-Dion, une jeune militante féministe très active âgée de 15 ans. Celle qui a l’honneur de figurer en couverture d’Authentik y explique que l’hypersexualisation concerne autant l’exploitation du corps des femmes à des fins commerciales que la pression ressentie par certains garçons pour coucher avec des filles et « performer ».

Collaborer à Authentik a permis à Laurence, Mélissa et Gabrielle-Jade de sensibiliser les jeunes au problème de l’hypersexualisation. Comme l’explique Gabrielle-Jade : « Venant de nous, ça a plus d’impact. Même le gars le plus macho de l’école m’a dit en cachette que le magazine était vraiment bon, que c’était bien que les filles puissent dire non aux gars ».

Laurence ne lit plus de revues pour ados — « chus plus capable ! ». Mélissa renchérit : « Et il y a aussi les vidéoclips. Tu regardes ça et tu te dis : “OK, il faut que je danse comme ça, que je sois comme ça.” Ça te rentre dans la tête, ça mine ta vie. Il y a une petite partie d’hypersexualisation en chacune de nous, mais beaucoup moins depuis qu’on a fait le magazine. »

À propos du Collège Mont Notre-Dame de Sherbrooke, dont les élèves ont débarrassé la bibliothèque des magazines féminins pour ados, Gabrielle-Jade s’exclame : « Moi, je ne pourrais pas me passer des magazines comme Cool, mais j’ai compris que les mannequins, c’est pas la vraie vie. »

Vive les cours de morale !

« Une fillette de 9 ans sur trois fait des efforts répétés pour perdre du poids, ça n’a pas de bon sens ! » lance Charlotte, du Collège Mont Notre-Dame. « Un jour, le prof de morale nous a montré des photos de femmes “posées” de façon dégradante : des publicités, des reportages de mode, etc. On a fait un débat. Il nous a expliqué les signaux envoyés, les impacts, parce que les femmes vont s’identifier à elles. » C’était la première fois que l’élève de 2e secondaire était exposée à une telle réflexion. « J’avais jamais pensé à ça, parce que nous, les jeunes, on est tellement sollicités par les médias qu’on trouve ça normal. »

Avec des amies, elle a organisé un référendum visant le retrait des revues pour ados de la bibliothèque scolaire. « On trouvait ça paradoxal de les trouver là alors qu’on était opposées aux images. » Surprise : 90 % des 600 élèves du collège ont voté OUI !

En décembre 2006, Charlotte et ses complices ont aussi fait circuler une pétition de La Meute contre la publicité sexiste, un réseau international féministe très engagé. Fières représentantes de Mont Notre-Dame, elles ont reçu une mention spéciale du Prix Droits et Libertés 2006, décernée par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour l’ensemble des projets du Collège en matière d’hypersexualisation. Aujourd’hui, Charlotte souhaite continuer à faire entendre un point de vue qu’elle considère féministe dans les médias et dans des conférences. Grâce à cet engagement, elle a gagné beaucoup de confiance en elle.

Au printemps 2007, plusieurs élèves du cours de morale de la Polyvalente Montignac de Lac-Mégantic ont remporté des prix au concours S’exposer prise 2, organisé par le CALACS Estrie. Le clip de Kathryn et Ariane, lauréates dans la catégorie Réalisation audio, souligne l’importance de ne pas se laisser influencer et de respecter ses propres limites quand vient l’heure de faire des choix. Ariane soutient que depuis qu’elle a réalisé ce projet, ses habitudes ont changé : « Je suis écœurée de voir toujours les mêmes stéréotypes, alors j’ai carrément arrêté de regarder MusiquePlus. »

Vincent, Jean-Félix et Marc-Antoine, eux, ont reçu le prix de la meilleure affiche. Leur création présente un groupe de termes liés à l’hypersexualisation, certains assez directs, comme éjaculation faciale ou pénétration double. Par-dessus ce montage-choc, le slogan « Trouvez l’amour » émerge en grosses lettres rouges. Marc-Antoine trouve important de sensibiliser aussi les gars, surtout que les cours de formation professionnelle et sociale (FPS) ont été supprimés. « C’est pas dans toutes les maisons qu’on parle de sexualité à l’heure du souper. Les jeunes cherchent à se renseigner, et tout ce qu’ils voient, c’est les vidéos à MusiquePlus. »

Comme le souligne avec humour Charlotte du Collège Mont Notre-Dame, « la télé ne montre pas la réalité : c’est assez rare qu’un homme s’installe dans son fauteuil et que quatre filles en maillot arrivent ! Les garçons qui pensent que ça va se produire : désolée ! Encore une fois, les filles qui voient ces femmes vont s’identifier. C’est important qu’elles sachent qu’elles n’ont pas besoin de se mettre en maillot et de se trémousser pour se trouver un chum ».

Et la sexualité des femmes?

Paradoxalement, Simone estime qu’on ne parle pas assez de la sexualité des femmes. « Si une fille se trouve belle, c’est toujours en rapport avec les hommes. » Elle identifie plusieurs problèmes concernant la représentation des femmes à la télévision : « On n’y montre qu’un seul type de corps, il n’y a pas de discussion, on y présente une façon unique d’être sensuelle. Les filles dans les magazines sont sexy, mais c’est une façade : elles n’ont pas de sexualité, elles sont juste un objet de désir. »

Pour contrer ce phénomène préoccupant, Simone, qui a aujourd’hui 19 ans, a mis sur pied le Tupperware Party, un groupe de discussion non mixte. Autour d’un repas préparé en groupe, les jeunes membres abordent des thèmes liés à la sexualité féminine. Roxanne, 17 ans, explique : « Ma sœur a 13 ans et une mentalité différente. Je peux lui expliquer des trucs. À son âge, je ne m’occupais pas de la façon dont je m’habillais. Je pensais plus à m’amuser, à jouer au ballon. Maintenant, les préoccupations des filles sont vraiment axées sur les garçons. »

La vague roule encore…

Sur la Côte-de-Beaupré, des habituées de la Maison des jeunes de Boischatel se sont même mobilisées à l’insu des intervenantes pour réaliser une réjouissante parodie de Candy Shop du rappeur 50 Cent. Le gag de leur vidéo, c’est que les filles qui se trémoussent autour du chanteur sont affublées d’habits de neige — même dans le bain ! — tandis que le gars se démène en boxer, l’air piteux, raconte une des intervenantes, Mélanie Bourdeau-Giroux, qui a été très émue par cette initiative. Une véritable « paye du cœur », résume-t-elle.

Si une foule de projets sont nés grâce à des activités de sensibilisation à l’école ou en milieu communautaire, les jeunes savent aussi créer leurs propres stratégies de résistance face à la sexualisation effrénée de leur environnement. Ils font preuve d’un esprit critique aiguisé, d’une créativité et d’un dynamisme hors pair. Et vlan dans les dents pour les préjugés.

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