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Photographie de Isabelle Dos Santos

Trop souvent cantonnées dans des rôles stéréotypés — quand elles ne sont pas carrément absentes de nos écrans –, les actrices de couleur n’ont pas la vie facile.

« Mes spécialités sont “femme de ménage” et “réfugiée politique” », lance à la blague l’actrice Isabel Dos Santos, arrivée du Portugal en 1990. Ces temps-ci, elle incarne une domestique dans la série Providence à Radio-Canada. Dans la vie, elle est une intellectuelle, une féministe, une amoureuse du théâtre et des contes traditionnels ainsi qu’une conseillère municipale à Montréal… Loin des clichés associés aux rôles qu’on lui donne !

Fabienne Colas, elle, a choisi de s’établir à Montréal en 2002. Grande vedette à Haïti, elle est passée par les plateaux de Watatatow et de L’Auberge du chien noir, entre autres. Mais le téléphone sonne moins souvent que dans son pays natal. Son problème ? Certainement pas la beauté : elle a été sacrée Miss Haïti en 2000.

On accuse la télévision d’être trop montréalaise. Mais dans les faits, elle est loin de refléter la diversité de la métropole, et même du Québec en entier. Alors que le débat sur la place des immigrants fait rage au Québec, Isabel Dos Santos s’inquiète : « Nos scènes ne représentent plus la cité. Des gens comme Michel Tremblay et André Brassard ont pris la langue de la rue et l’ont mise sur scène. Pourquoi leur génération ne nous montre-t-elle plus la rue comme elle est, dans toute sa diversité ? »

Une double discrimination

Dans le domaine des arts, les hommes s’en tirent mieux que les femmes depuis longtemps. Selon une étude récente de l’Union des artistes, les femmes n’ont obtenu que 42 % des contrats accordés en 2006, même si elles représentaient 47 % des membres de l’association. À la télévision, et encore plus au cinéma, c’est une réalité incontournable : les rôles de premier plan sont surtout masculins. En plus, le cachet type d’une femme est de 883 $, contre 920 $ pour les hommes. Le revenu global des membres féminins de l’UDAest quant à lui inférieur de 20 % à celui des hommes.

Pour ce qui est des femmes des minorités culturelles, difficile de trouver des données fiables. Une étude portant sur la place des minorités visibles à l’écran a été réalisée en 2004 à la demande de l’Association canadienne des radiodiffuseurs, qui regroupe les chaînes privées de radio et de télévision. Les résultats concernant le Québec étaient — étonnamment — assez bons pour les dramatiques, mais désastreux pour les émissions d’information. L’enquête comportait toutefois des faiblesses méthodologiques importantes : réalisée en mai, après la haute saison de télévision, elle excluait les chaînes publiques et ne distinguait pas les hommes des femmes.

Une autre étude de la firme Hill Strategies réalisée pour le ministère du Patrimoine canadien nous apprend qu’en 2001, les artistes des minorités visibles, hommes et femmes confondus, ne représentaient que 5 % de l’ensemble des artistes au Québec. Dans la région de Montréal, ce chiffre s’élevait à peine à 7 %. L’étude révèle aussi que le revenu des artistes des minorités visibles était inférieur de 19 % à celui des autres artistes.

Ainsi, les comédiennes qui n’ont ni l’accent ni le teint « pure laine » font face à une double discrimination : être femme et appartenir à une minorité. Constat désolant pour Isabel Dos Santos : « L’art devrait être en avance sur la société, mais ce n’est pas ce qu’on voit. »

Le plafond de verre

Les actrices des minorités culturelles se font servir toutes sortes d’explications pour justifier leur difficulté à décrocher des rôles. La plus fréquente ? La crainte de perdre le public, surtout celui des régions. Denis Robitaille est l’agent d’actrices et d’acteurs de plusieurs origines, comme Linda Malo, Mireille Métellus et Didier Lucien (tous les trois noirs). À son avis, « la perception qui veut que mettre un acteur de couleur dans une production implique un risque commercial existe encore, et les producteurs ne veulent pas perdre d’argent ». Selon lui, il ne s’agit pas de racisme pur et dur, mais il constate au quotidien que les réticences subsistent.

Fabienne Colas rejette ce raisonnement : « Si les producteurs se préoccupaient vraiment des régions, les téléséries ne se passeraient pas toutes à Montréal ! » Un autre argument qu’on lui a servi est celui de l’accent. Argument qui sonne creux — son accent est faible — et qui est même insultant pour elle : l’actrice a connu Chicoutimi avant Montréal et vit aujourd’hui à Saint-Lambert, tout près de Longueuil, donc loin des quartiers haïtiens.

D’ailleurs, si c’était l’accent qui posait problème, comment expliquer les étranges expériences qu’ont vécues de jeunes actrices comme Myriam De Verger, Amélie Chérubin-Soulières ou Francesca Bárcenas ? La première, née de parents haïtiens, a été élevée à Rouyn-Noranda; la seconde, elle aussi de parents biologiques haïtiens, a été adoptée et a grandi à Grand-Mère, près de Shawinigan; la troisième est née au Venezuela et vit ici depuis l’âge de 6 ans. Elles ont toutes un accent québécois parfaitement standard. Ironiquement, les trois artistes ont vécu une situation paradoxale où on leur a demandé de PRENDRE un accent. « Je jouais une serveuse d’origine mexicaine dans la série Un homme mort, diffusée à TVA, raconte Francesca Bárcenas. On m’a demandé de prendre un accent latino très prononcé. J’ai dit à l’équipe : “Oubliez ça, les filles de mon âge n’ont pas un accent aussi fort, même si leurs parents sont latinos.” Mais ils ont voulu que je le garde, le rôle était écrit comme ça. »

Ce qui montre une autre facette du problème : les rôles sont encore très stéréotypés. Hynda Benabdallah, née de parents algériens, l’a vite constaté à sa sortie de l’École nationale de théâtre du Canada en 2001 : « À une ou deux exceptions près, toutes les auditions que j’ai faites étaient liées à mon ethnicité. » Comme cette audition pour L’Âge des ténèbres, de Denys Arcand, en vue de jouer le rôle de l’épouse d’un terroriste recherché… Difficile à avaler pour une jeune femme qui ne parle pas l’arabe, qui est arrivée au Québec à l’âge de 1 mois et qui a passé son enfance sur le plateau Mont-Royal — « il ressemblait alors bien plus au Plateau de Michel Tremblay qu’aujourd’hui ! » précise-t-elle. « Il y a trois ou quatre ans, j’étais vraiment en ta…, je voulais tout laisser tomber et partir pour Marseille. Là-bas, la communauté algérienne est bien implantée. C’est à cause de mon chum que je suis restée ici. »

Myriam De Verger affirme que 90 % de ses auditions sont « typecastées », comme on dit dans le milieu, c’est-à-dire que les rôles exigent un acteur aux caractéristiques (souvent physiques) très précises. Par exemple, on cherche une jeune femme noire pour jouer la blonde d’un chef de gang de rue ou un homme asiatique âgé pour tenir le rôle d’un propriétaire de dépanneur. Fabienne Colas se demande : « Pourquoi je ne jouerais pas la blonde d’un Québécois “de souche” sans que le scénario aborde le racisme ou les gangs de rue ? »

Mais qui donc est responsable de cette situation ? Interrogé sur cette question, Vincent Leduc, vice-président de la maison de production Zone3, affirme : « Je ne peux pas écrire à la place des scénaristes. » D’accord. Mais parmi les scénaristes qui travaillent pour Zone3, y a-t-il des femmes ? « Pas beaucoup », répond M. Leduc. Y a-t-il des minorités culturelles ? « Pas beaucoup. » Bien que Zone3 ne fasse pas si mal en matière de diversité, ses auteurs sont très majoritairement masculins et blancs. M. Leduc, comme plusieurs autres, refuse d’y voir du racisme. Mais il semble bien que les actrices des minorités visibles se frappent à un plafond de verre, phénomène d’entrave à la carrière que les femmes en général connaissent trop bien.

De la fiction à la réalité

Toutes les actrices rencontrées s’accordent à dire que le métier est difficile pour tout le monde. La compétition est féroce, même pour les hommes, même pour les Blancs. Mais il y a des réalités qu’elles n’acceptent pas. Par exemple, que la situation soit beaucoup plus avancée du côté anglo-saxon. Plusieurs citent la série Grey’s Anatomy (Dre Grey. Leçons d’anatomie), où les Noirs et les Asiatiques jouent des rôles « normaux », non stéréotypés. Même les offres de rôles de publicités anglophones sont moins stéréotypées. Du côté francophone, on prend soin d’indiquer « ouvert aux ethnies » lorsqu’on en cherche; si ce n’est pas le cas, les chances qu’une personne de couleur obtienne le rôle sont minces.

Voilà la réalité que ces actrices veulent changer. Leur rêve est de pouvoir jouer n’importe quel rôle, sans égard à leur apparence. Par exemple, Amélie Chérubin-Soulières adore la mythologie grecque; elle aspire à jouer des rôles tragiques. En attendant, elle se rabat sur le théâtre jeunesse. Elle essaie, avec sa troupe, de trouver du financement pour monter une version pour enfants de L’Odyssée. Et s’il y a de l’espoir, c’est bien de ce côté : les émissions jeunesse montrent mieux la diversité québécoise que les émissions pour adultes. Hynda Benabdallah résume : « Les jeunes ont un rapport différent à l’immigration, ils se mélangent beaucoup plus. J’ai hâte qu’ils soient scénaristes et metteurs en scène, et qu’ils viennent brasser la cage ! »

En cette période de débat intense sur le « eux » et le « nous », le mot de la fin revient à Myriam De Verger : « On ne fait pas partie de l’imaginaire collectif. Or pour qu’on existe dans le monde, il faut qu’on existe dans la fiction. »

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