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Photographie d'une femme vivant de l'industrie des déchets

À Payatas, aux Philippines, quelques centaines de femmes vivent de l’industrie des déchets. Expulsées par la municipalité des dépotoirs où elles habitent, certaines quittent maison et travail, avec malgré tout l’espoir d’améliorer leur sort.

Il fait un soleil de plomb. Le front en sueur, les mains noires de saleté, Dioreta Aballe fouille dans les ordures qu’un camion vient de décharger au dépotoir de Payatas, situé à Quezon City, dans la région métropolitaine de Manille. Dioreta est scavenger, c’est-à-dire éboueuse. Chaque jour, elle escalade la montagne de débris. La revente de matériaux recyclables est sa seule source de revenus. Elle devra bientôt lui dire adieu. Dioreta et ses sept enfants, ainsi que 250 autres familles, devront quitter le site sur l’ordre de Quezon City.

D’une superficie de 22 hectares, Payatas est l’un des trois dépotoirs de la région. En moyenne, 418 camions viennent y décharger quotidiennement leur cargaison. Près de 2,2 millions de mètres cubes de rebuts sont enfouis là chaque année. Comme Dioreta, des centaines de familles se sont établies à quelques pas, sur une ancienne montagne de déchets aujourd’hui recouverte de terre. Appuyée par le gouvernement philippin, Quezon City souhaite déloger ces squatteurs pour transformer en électricité le méthane généré par la décomposition des déchets.

Un projet-pilote démarré en 2004 permet déjà de produire 100 kW. Selon le Payatas Operations Group, gestionnaire du site, le dépotoir de Payatas dégage suffisamment de méthane pour créer 1 MW d’électricité pendant les 10 prochaines années. À première vue positive, cette récupération du méthane s’inscrit dans le programme Mécanisme pour un développement propre du Protocole de Kyoto, dont les Philippines sont signataires.

Pour la majorité des résidents qui devront s’exiler, les déchets sont l’outil de la survie. Dioreta Aballe, 47 ans, chef de famille monoparentale, passe souvent près de 12 heures par jour à arpenter le dépotoir pour dénicher de quoi nourrir ses enfants. Tout ce qu’elle trouve, elle le glisse dans un grand sac qu’elle juche ensuite sur sa tête, pour la descente. Les junk shops achètent sa récolte. À très bas prix : 14 pesos philippins (0,33 $ CA) pour un kilo de plastique et 4 pesos (0,09 $ CA) pour un kilo de boîtes de conserve. Alors qu’un kilo de riz lui coûtera à elle 25 pesos (0,58 $ CA).

« Ça rapporte moins qu’avant, remarque-t-elle en tagalog, l’une des principales langues parlées aux Philippines. L’an dernier, je gagnais environ 100 pesos par jour (2,32 $ CA). Aujourd’hui, 100 pesos, c’est le maximum. Parfois, ça descend jusqu’à 50 pesos. » La décision des autorités municipales de répartir les déchets entre différents sites, à la suite d’un effondrement qui a enseveli des dizaines de maisons et près de 200 personnes en 2000, a fait chuter les revenus des scavenger. De 2004 à 2006, le nombre annuel de camions à Payatas est passé de 168 098 à 152 571.

Une misère irrespirable

Marivic Erato, elle aussi scavenger, a enrôlé ses enfants. « À moins de 15 ans, ils n’ont pas le droit d’aller sur la montagne de déchets, précise-t-elle. Mais ils ramassent des choses autour de la maison et trient ce que je rapporte. » Sa cabane est construite sur l’ancien dépotoir, enterré il y a 35 ans et ironiquement baptisé Lupang Pangako, « terre promise » en tagalog. Les barong-barong houses s’entassent les unes sur les autres, bricolées avec des feuilles de tôle, de contreplaqué, de gypse et quelques planches de bois, des matériaux le plus souvent amassés dans les débris. Seules les maisons les plus spacieuses ont un revêtement de sol. Les autres sont érigées directement sur la terre. Elles ne sont munies ni d’électricité ni d’eau courante.

Dans les cours arrière, pas de fleurs, d’arbres ou de jardin. Mais encore des ordures. La couche de terre uti­lisée pour les recouvrir s’amincit chaque année, à la saison des pluies. Les sacs de plastique, les briquets, les emballages de croustilles jonchent le sol. Couverts de boue et de poussière, les enfants s’y promènent pieds nus, s’amusant avec la première chose qui leur tombe sous la main. Un vieux baril de métal devient une cachette; une clôture, un appui pour se balancer; une ampoule cassée munie d’une corde, une toupie. Les problèmes de santé abondent. Difficultés respiratoires, tuberculose, fièvre dengue et malnutrition frappent régulièrement. « Nous ne possédons pas de données précises sur l’impact du dépotoir, mais il est certain que la présence des déchets favorise le développement de problèmes respiratoires, motif de 90 % des visites à la clinique », expose le Dr Melchior J. Gabagat, médecin depuis 13 ans au Payatas Health Center.

Beaucoup de familles de Lupang Pangako sont monoparentales, femmes et enfants ayant été abandonnés par le père, parti chercher une vie meilleure. C’est ce qui vient de se produire dans l’une des maisons du quartier. Marivic Empin est en pleurs. Son mari l’a quittée il y a quelques jours. Mère de trois enfants, elle voudrait le forcer à lui verser un peu d’argent. Dans un autre pays, elle pourrait demander le divorce et réclamer une pension. Pas aux Philippines. Le divorce est illégal. Ses chances d’avoir gain de cause sont donc minces.

Depuis que la Ville a décidé de réduire la quantité de déchets enfouis à Payatas, les mères ont de plus en plus de peine à subvenir aux besoins de leur famille. Lors de notre première rencontre, Dioreta Aballe creusait dans sa cour avec deux de ses neveux. Pioches à la main, noirs comme la suie, ils tentaient de trouver des produits recyclables, enfouis là il y a près de 30 ans. « Il n’y a plus assez de matériaux sur la montagne de déchets pour nous permettre de vivre », explique-t-elle, sans trop se soucier des risques d’explosion entraînés par le méthane prisonnier du sol. Plusieurs font comme elle. À Lupang Pangako, des trous d’une profondeur allant jusqu’à deux mètres parsèment les cours des maisons.

L’espoir d’un ailleurs meilleur

Dioreta, Marivic et les autres doivent maintenant plier bagage. Le projet de « relocalisation » flottait dans l’air depuis quelque temps. L’hiver dernier, les résidents de cette partie de Payatas apprenaient que quelques centaines d’entre eux devraient bientôt partir. Certains y sont établis depuis près de 30 ans.

En novembre, 39 familles avaient déjà été déplacées. Le gouvernement philippin a offert à chacune l’équivalent de 400 $ CA. La Fondation Virlanie, un organisme non gouvernemental français établi à Payatas depuis 2000, doit les aider à acquérir un terrain et à se construire une maison à Montalban, une ville située à quelques kilomètres de Quezon City. « C’est un développement vraiment simple, explique le colonel Jameel Jaymalin, directeur du Payatas Operations Group, gestionnaire du dépotoir. Il n’y a qu’à ouvrir quelques rues. »

Certaines familles sont retournées en province, là où elles habitaient avant de s’établir à Payatas. D’autres sont allées rejoindre des parents ou des amis résidant dans des secteurs qui ne sont pas touchés par la « relocalisation ». Le projet ne fait pas l’unanimité chez les habitants. Certains n’ont pas envie de retrouver le village qu’ils ont quitté, incapables d’y gagner leur vie. D’autres, au contraire, voient dans ce déménagement forcé l’espoir d’améliorer leur condition.

Dioreta Aballe est de ceux-là. « Ça changera notre mode de vie, affirme-t-elle. J’espère que nous aurons d’autres opportunités, que nous pourrons par exemple créer de petites entre­prises. »

« Ce sera positif pour les enfants, ajoute Imelda Sario, une mère de 37 ans. Ils vivront dans un environnement plus sain. Et ils ne deviendront pas scavenger à leur tour. »

Déjà, la Fondation Virlanie aide les femmes à développer de nouvelles sources de revenus. L’une d’elles tient un petit dépanneur dans le local de l’organisme. D’autres ont appris la couture. « Notre programme vise à rendre les familles autonomes, indique Aurélie Hager, une enseignante française qui travaille sur les lieux. Ce n’est pas facile. Des mères ont appris à fabriquer des uniformes scolaires. Mais, aux Philippines, on trouve des vêtements dans les marchés pour une somme dérisoire. Après avoir acheté le fil et le tissu, les femmes ont de la difficulté à rivaliser. »

L’organisme encourage également les mères de famille à créer leur petite entreprise. « Nous les incitons à faire des économies en mettant de côté un peso par jour, précise Emma R. Soksco, qui supervise le programme de la Fondation Virlanie à Payatas. Avec cet argent, elles pourraient par exemple acheter une petite épicerie. »

S’en sortiront-elles, ces femmes qui partent de si loin ? « Je n’ai même pas d’argent pour acheter des chaussures », soupire Dioreta Aballe, pieds nus sur le tas d’ordures fumantes.

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse Nord-Sud de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, financée par l’Agence canadienne de développement international.

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