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Photographie d'Alexandra David-Neel

La patronne des voyageuses

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

Près d’un siècle avant que les femmes n’obtiennent les droits leur permettant de faire ce qu’elles entendent de leur vie, la Française Alexandra David-Neel a repoussé les frontières et inventé son destin sur les routes poussiéreuses de l’Inde, de la Chine et du Tibet.

Il y a 40 ans s’éteignait dans le sud de la France une petite femme bourrue et malcommode, pétrie de rhumatismes, qui s’apprêtait à fêter son 101e anniversaire.

Quelques jours avant de mourir, elle a demandé à sa dame de compagnie d’un air torve :

– Que diras-tu de moi quand je serai morte ?

– Je dirai que vous étiez d’une intelligence extraordinaire, que vous aviez un esprit vaste comme les galaxies, madame Alexandra.

– Que diras-tu encore ?

– J’ajouterai que vous étiez un océan d’égoïsme et un Himalaya de despotisme !

Le regard soudain lumineux et serein, la vieille dame conclut :

– Bien. Je sais que je peux compter sur toi pour dire la vérité.

À la fin de sa vie, Alexandra David-Neel était une gloire nationale en France. Elle avait traversé l’Himalaya à pied, vêtue de haillons et mendiant pour se nourrir, afin de devenir la première Occidentale à pénétrer dans Lhassa, ville interdite du Tibet. Orientaliste et ethnologue respectée, elle avait écrit une vingtaine d’ouvrages sur le bouddhisme et les peuples d’Orient, en plus de traduire des dizaines de textes tibétains. Yishé Tö-mé, le nom tibétain qu’on lui avait octroyé, signifiait « lampe de sagesse ». Mais Alexandra David-Neel ne s’était jamais raconté d’histoires. Sous sa carapace de mystique aventurière, elle était restée toute sa vie une petite fille triste à la recherche de sérénité.

Le désir de fuir

La reine des exploratrices est née à Paris en , première enfant d’un couple formé d’un bourgeois calviniste et d’une austère catholique se détestant ouvertement. Alexandra décrira ses parents comme « deux statues qui sont restées plus de cinquante ans en face l’une de l’autre […], toujours fermées l’une à l’autre, sans aucun lien d’esprit et de cœur ». L’envie de fuir cette famille lui prend très tôt. À cinq ans, elle a déjà deux fugues à son actif ! Elle aime aussi s’évader dans les romans d’aventures de Jules Verne. À 15 ans, à l’insu de ses parents, elle part pour de vrai : elle explore la Hollande et une partie de l’Angleterre jusqu’à ce qu’elle n’ait plus le sou.

Alexandra n’est pas une adolescente comme les autres. Elle a pour meilleur ami un vieil anarchiste, géographe de métier, qui l’initie à l’histoire et à la philosophie. Elle lit le philosophe stoïcien Épictète et des biographies de saints ascètes, qui l’encouragent à s’exercer au jeûne et aux privations. À 20 ans, elle rédige une brochure intitulée Pour la vie, qui sera publiée 10 ans plus tard et qu’elle considérera, à 100 ans, comme son « testament ». « L’obéissance, c’est la mort. Chaque instant dans lequel l’homme se soumet à une volonté étrangère est un instant retranché de sa vie », écrit-elle, s’en prenant aux puissants de son temps, aux religions, à l’armée.

Bientôt, Alexandra part vivre à Londres, où elle se lie avec les membres d’une société d’études qui s’intéresse aux philosophies et aux religions orientales. La découverte de ces systèmes de pensée change sa vie. De retour à Paris, elle s’inscrit à l’université en auditrice libre. Elle suit des cours de sanscrit, de chinois, de civilisations asiatiques sans se préoccuper des examens ou des diplômes.

À 23 ans, elle reçoit un petit héritage et part une année en Inde afin d’approfondir sa connaissance de l’Orient. Là, elle rencontre de grands sages, dont un vieil ascète de Bénarès qui vit nu dans un jardin de roses.

Du mariage au voyage

À son retour de l’Inde, Alexandra doit gagner sa vie. Ayant des dispositions pour la musique, elle est embauchée comme chanteuse à l’opéra et part en tournée à Hanoi, à Athènes, à Tunis.

À Tunis, elle fait la rencontre d’un ingénieur des chemins de fer de 39 ans, Philippe Neel. Après quatre ans de fréquentations houleuses, ils se marient, ce qu’Alexandra regrette aussitôt. Elle écrit à son mari : « Je te l’avais bien dit d’avance : je ne suis pas jolie, je ne suis pas gaie, je ne suis pas une femme, l’on ne saurait s’amuser auprès de moi… Pourquoi as-tu persisté, t’es-tu entêté ? »

Au cours des premières années de leur mariage, Alexandra prépare des ouvrages sur la pensée chinoise ancienne. La publication de ses livres, la tenue de ses conférences, ses fréquentations de groupes féministes et de loges maçonniques (depuis peu accessibles aux femmes) sont entrecoupées d’épisodes dépressifs. Philippe lui suggère de partir en voyage pour se changer les idées. Le , à 43 ans, Alexandra monte à bord d’un paquebot à destination du Sri Lanka, où elle espère refaire le plein de choses à dire et à écrire sur l’Asie. Elle prévoit revenir dans quelques mois. Elle sera partie pendant 14 ans.

C’est durant ce long voyage en Asie qu’Alexandra devient une lamina : une femme ronde au visage buriné par l’air des montagnes, en large robe tibétaine. « Lampe de sagesse » parcourt l’Inde, où elle rencontre de grands moines. Au Sikkim, elle engage un jeune serviteur, Yongden, qui deviendra son fils adoptif. Alors que la Première Guerre mondiale déchire l’Europe, elle se retire du monde pour vivre dans une caverne pendant deux ans, suivant les enseignements d’un maître bouddhiste. Puis, elle conçoit le projet de sa vie : entrer dans la mystérieuse cité sainte de Lhassa.

Pour ne pas finir assassinés ou emprisonnés comme d’autres étrangers s’étant risqués à Lhassa avant eux, Alexandra et Yongden se transforment en mendiants pendant plusieurs mois. Ils traversent les villages de nuit pour ne pas se faire repérer, dorment dehors, demandent l’aumône pour manger et pénètrent à Lhassa en . Alexandra se décrit « à l’état de squelette » à son mari, demeuré son fidèle correspondant. Ils y restent deux mois incognito, à visiter temples et monastères comme des pèlerins tibétains. Alexandra, la mi-cinquantaine, décide ensuite qu’il est temps pour elle de rentrer en France.

Le jour de son retour, sur le quai du Havre, journalistes, éditeurs et représentants du gouvernement l’attendent pour l’honorer. Alexandra devient une grande célébrité. Elle donne des conférences partout, écrit beaucoup. Publié dans plusieurs langues, son Voyage d’une Parisienne à Lhassa connaît neuf éditions successives. Elle s’achète une maison à Digne, dans le sud de la France, où elle vit avec son fils adoptif; quand elle n’est pas en voyage, elle y rédige son œuvre.

À 100 ans, Alexandra David-Neel n’oublie pas de faire renouveler son passeport, arrivé à échéance. Elle n’a jamais pu vivre sans savoir qu’elle pouvait repartir. Parce que ce n’est qu’au bout du monde qu’elle est parvenue à « se trouver elle-même, à trouver sa propre vérité », écrit son biographe, Jacques Brosse.

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