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Stéréotypes : une affaire classée?

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Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Les filles sont comme ci, les gars sont comme ça… Facile de tomber dans le piège des stéréotypes lorsqu’on est ado et en pleine crise identitaire. Le dernier numéro spécial de la Gazette des femmes, conçu pour les jeunes, sonnait l’alarme à propos des stéréotypes et de leurs travers. Qu’en ont pensé les principaux intéressés?? La Gazette des femmes est retournée sur les bancs d’école pour recueillir leurs réactions.

« Les filles sont bonnes pour faire la bouffe ! » « Elles conduisent mal ! » Et les garçons, eux ? « Ils rapportent l’argent à la maison et sont paresseux ! » Dans la classe pour élèves en difficulté d’apprentissage de Guylaine Plourde à l’École secondaire Vanguard Interculturelle, des jeunes de 17 à 19 ans semblent se livrer à un véritable combat des sexes. Attention, ça chauffe. L’objectif ? Partir à la chasse au stéréotype, le débusquer et… l’éliminer.

« À leur âge, parce qu’ils se cherchent et se posent des questions sur leur place dans la société, les jeunes sont très touchés par les stéréotypes. Les filles sont obsédées par la minceur et manquent d’estime de soi tandis que les garçons veulent tous ressembler aux chanteurs et aux vedettes. Peu d’ados ne se préoccupent pas du tout de leur apparence », dit Guylaine Plourde, enseignante depuis plus de 15 ans dans cette école de Westmount. À partir du numéro spécial jeunes de la Gazette des femmes (décembre 2007) et de matériel pédagogique, elle a conçu une activité pour sensibiliser ses élèves aux stéréotypes sexuels, susceptibles de déformer l’image de l’homme et de la femme, ainsi qu’aux préjugés qui en découlent et qui conduisent tout droit vers la discrimination et l’injustice.

« Un homme, c’est quoi ? » demande haut et fort Guylaine à ses élèves afin de dresser au tableau une liste de stéréotypes. Les réponses fusent de toutes parts. Surtout chez les filles, qui ne se gênent pas pour cuisiner ces messieurs. « Coureurs de jupons ! » « Vantards ! » « Ils aiment le fast-food, les voitures et l’alcool », avance une brunette. « Ils se pensent cool et ne réfléchissent pas avant d’agir », souligne une autre. Les garçons s’insurgent gentiment en tentant de réfuter cette décharge de caractéristiques dont on les affuble. Ça rue dans les brancards. « Ils sont forts, courageux et protecteurs », lance une élève du fond de la classe comme pour tenter de calmer le jeu.

Au tour des filles maintenant ! Les garçons ne se font pas prier. « Elles sont peureuses. » « Ce sont des princesses capricieuses. » « Chialeuses et gaffeuses ! » ricanent-ils. Les filles elles-mêmes en rajoutent. « Elles sont plus faibles physiquement et parfois superficielles », dit l’une d’elles en levant la main. « Elles aiment se maquiller, adorent les beaux vêtements et veulent être minces », renchérit sa voisine. « Elles ne réfléchissent pas non plus avant d’agir », admet finalement une autre.

Entre l’image et la réalité

Les filles aiment le rose, les garçons le bleu. Une fille, c’est sensible et un garçon, c’est bien connu, ça ne pleure pas ! Les jeunes de la classe de Guylaine comprennent vite que les stéréotypes sont des qualités ou des défauts qui contaminent l’image qu’on a d’une personne et réduisent celle-ci à quelques attributs. « Une fille qui aime bouger est taxée de garçonne, de garçon manqué ou de tomboy tandis qu’un gars plutôt doux et discret sera immanquablement traité de femmelette ou de tapette », peut-on lire dans le petit document pédagogique qui leur a été remis. Mais est-ce bien la réalité ? Une hésitation se fait aussitôt sentir.

« Plus ou moins », dit sagement Bruno Saint-Jean-Desjardins. « Il y a des gars qui pensent juste aux filles et d’autres, à leur avenir. » Quant à Mélanie Martin, elle ne croit pas que la force et la témérité soient réservées aux garçons. « Il y a des filles pompières qui sont très courageuses », avance-t-elle en ajoutant qu’autant les garçons que les filles peuvent posséder les traits de caractère listés au tableau. « Il y a des gars qui soignent leur apparence autant que les filles. Même plus que moi ! » lance Daphnée du fond de la salle. La classe pouffe de rire. « Non, ce n’est pas réaliste », conclut pour sa part Jean-François Martin-Schieman avant de poursuivre : « Si on avait toutes ces caractéristiques-là, ce ne serait pas vivable. »

Peu à peu, un constat général se dégage : la réalité des garçons et des filles ne colle pas en tout point à l’image qu’on se fait d’eux. Dans la vraie vie, les rôles « établis » par une vision stéréotypée des sexes se trouvent parfois inversés. « Ma sœur travaille dans une compagnie d’aviation : elle peint des avions », nous apprend Éric Sauvé. La sœur de Daphnée est ingénieure, celle de Vanessa Cloutier étudie en techniques policières. Et le copain de la sœur de Bruno fait les tâches ménagères, prépare les repas et la traite aux petits oignons. « Moi, je cuisine », affirme sans gêne Kevin Li. « C’est moi qui tonds le gazon chez nous », renchérit Vanessa.

Préjugés : attention, danger !

N’empêche, quand on n’a pas atteint l’âge adulte et que l’identité est fragile, le désir est grand d’entrer dans le moule de ce que doivent être une femme et un homme. Et en pleine mer de clichés, il devient encore plus difficile de nager à contre-courant. Interrogée sur les risques que court une personne qui ne se conforme pas aux stéréotypes attribués à son sexe, Lauriane Ujvari répond sans hésiter : « Le rejet. Par exemple, une femme qui souhaite travailler dans le domaine de la construction risque d’être jugée. » « Les hommes ne la prendront pas au sérieux et vont tenter de la séduire », renchérit sa camarade.

Le danger avec les stéréotypes, c’est qu’ils peuvent conduire aux jugements de valeur que l’on appelle préjugés, souligne l’enseignante à ses élèves. « Pouvez-vous en nommer ? » demande-t-elle. « Un gars qui est coiffeur, c’est un gai », lance-t-on du fond de la classe. « Dire que les blondes sont connes, c’est un stéréotype », reconnaît pour sa part Jean-François. C’est l’occasion pour Vanessa de confesser qu’elle avait cru à tort que l’une des concurrentes d’Occupation double, cette populaire émission de téléréalité, était « nunuche » parce qu’elle était blonde. « Mais c’était la plus intelligente de la gang. Elle étudiait en sciences de la santé », rectifie-t-elle. Comme quoi il est facile de se laisser influencer par les idées préconçues…

Même son de cloche au Collège Regina Assumpta, une école secondaire privée du quartier Ahuntsic, à Montréal. Les élèves de deuxième secondaire du cours d’enseignement moral et religieux de Carole Bergeron y apprennent qu’il ne faut pas toujours se fier aux apparences. En regardant des cartons sur lesquels on a collé des photos d’hommes et de femmes découpées dans des magazines à grand tirage, Camille McInnis et Stéphanie Duong remarquent à quel point les hommes et les femmes sont cantonnés dans des rôles d’après leurs caractéristiques physiques. « Les Blancs ne sont jamais vus comme des gangsters, mais le Noir, c’est toujours le bad boy », dit l’une d’elles en commentant les photos. « Le bel homme riche a un look italien », constate une autre. « Les filles sont représentées comme des femmes soumises, angéliques et naïves ou très sexy », ajoute sa voisine.

L’activité pédagogique a été conçue par la travailleuse sociale Marie Bellavance et la sexologue Cathie Gaudreault. Elle fait partie d’un vaste programme de sensibilisation des adolescents de tout le secondaire sur les thèmes des relations amoureuses et de la sexualité, auquel la direction de l’école a donné son feu vert. Le cours de bio s’occupe d’enseigner la « mécanique » de la sexualité; les ateliers de Cathie et Marie, eux, parlent d’amour, d’intimité et de relations égalitaires.

La pub : un nid de clichés

Des canons de beauté aux lèvres pulpeuses qui annoncent des produits cosmétiques jusqu’aux hommes chic et ténébreux qui commercialisent du parfum, en passant par la jeune mannequin à demi nue qui sert à vendre une paire de jeans, les magazines regorgent de publicités et de clichés qui n’échappent pas aux ados. Pour être une vraie fille, il faut être une bombe sexuelle belle, riche, gentille et prête à tout, conclut la classe lors d’un retour sur l’activité. « Quand je regarde une revue et que je vois ces photos-là, je sais bien que je ne ressemble pas à ça. Mais ça finit quand même par me trotter dans la tête », admet Camille McInnis.

Pour les élèves, à en croire la pub des grands magazines et l’image que projettent les vedettes des films hollywoodiens et de la télévision, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Les filles sont blondes de préférence — parce que plus belles que les brunes (!) — et les garçons doivent être musclés et riches, cela va de soi ! Fait étrange, déplore Catherine Ayoub, « personne n’est pauvre ou handicapé, ne porte de lunettes ou ne souffre d’obésité. Ce n’est pas la vraie vie ».

Ce genre de commentaire réjouit les deux conceptrices de l’atelier. « On veut justement aider les jeunes à devenir plus critiques par rapport aux modèles de performance et de richesse que leur présentent les médias. On veut qu’ils se recentrent sur ce qu’ils sont intérieurement, qu’ils voient que l’identité, c’est pas juste de quoi t’as l’air. Ça peut être autre chose que le sexe et l’habillement », soutient Cathie Gaudreault.

Lors d’un atelier, un ado a fait sourire les deux spécialistes en lançant un commentaire à brûle-pourpoint. À la question « Pensez-vous que ces images d’hommes et de femmes que vous voyez dans les publicités des magazines reflètent la réalité ? », l’élève a répondu : « Je vais dire non parce que c’est ce que vous voulez entendre, mais je pense que oui, c’est réaliste. En tout cas, j’aimerais ça ressembler à ça. » Cathie Gaudreault admet que cette affirmation l’a fait réfléchir. « Il n’est pas le seul à ressentir que c’est un modèle négatif. Mais ça l’attire quand même. Ça prouve que la pression est très forte sur les jeunes, note-t-elle. Nous, on veut leur montrer qu’il existe d’autres modèles que ceux-là. Mais rien n’empêche que beaucoup d’entre eux continueront à vouloir s’y conformer. »

Des modèles qui collent à la peau

Après avoir passé au crible 13 groupes de l’école Regina Assumpta, les deux spécialistes ont remarqué que les filles ont plus tendance à se laisser bercer par le lot d’illusions de la pub que les garçons. « Les filles sont plus conscientes des stéréotypes, mais ils ont plus d’impact sur elles », relève Cathie Gaudreault. Ainsi, même si elles n’osent l’avouer d’emblée, les filles font davantage d’efforts pour ressembler à leurs idoles des magazines.

« Pourquoi ces modèles collent-ils aux filles ? » demande la journaliste. La question embête un peu. Quelques élèves risquent une réponse. « Parce qu’on veut se faire remarquer », dit une jeune fille avec un léger accent espagnol. « Pour se démarquer », répond une de ses camarades. C’est la travailleuse sociale Marie Bellavance qui tranchera : « Le besoin de plaire à 13, 14 ans est plus présent chez les filles que chez la plupart des garçons du même âge. » Elle ajoute que si les filles utilisent souvent leur apparence ou une attitude hypersexualisée pour séduire, c’est entre autres parce qu’elles représentent une clientèle très payante et de plus en plus ciblée par les grandes compagnies. « Les nom­breuses publicités et les revues destinées aux filles les incitent à croire que c’est en consommant qu’elles deviendront belles et que c’est en devenant des objets de désir qu’elles deviendront de vraies femmes. »

N’empêche, les hommes sont plus nombreux qu’avant à subir la pression de la culture populaire. Mèches, épilation, parfum, de plus en plus de garçons prennent soin de leur apparence. Cathie Gaudreault a remarqué que les publi­cités — par exemple celles des montres Tag ou des déodorants et gels douche Axe, qui ont pour slogan « Plus t’en mets, plus t’en as » — touchent les garçons plus qu’ils ne le laissent croire. « Les jeunes achètent et se mettent du Axe. Ils me disent que la publicité n’a aucun impact sur eux sauf que dans les classes que j’ai visitées, 85 % des garçons ont avoué l’utiliser pour sentir bon et plaire aux filles, constate-t-elle. Ils n’en sont pas toujours conscients. Le fait de montrer le phénomène du doigt et d’en parler peut contribuer à désamorcer bien des choses. »

Pour elle, les filles sont plus promptes à décoder le stéréotype de la blonde plantureuse et sensuelle. « On en parle depuis plus longtemps. Elles sont davantage sensibilisées que les garçons, qui commencent à peine à se rendre compte des effets de ces modèles publicitaires », pense-t-elle. L’image de la « fille-objet » est décriée d’emblée par les groupes féministes. « Mais il commence à être temps qu’on parle de l’homme-objet. Les pubs en font de plus en plus état. Les garçons ne sont pas à l’abri », souligne la sexologue.

Autres temps, autres croyances

Une fille à qui on refuse l’entrée dans l’équipe de football de son collège, une employée payée deux fois moins que son collègue, un garçon qui fait rire de lui parce qu’il souhaite travailler dans le domaine de l’esthétique… Les histoires d’injustice et de discrimination liées aux stéréotypes abondent.

De l’avis de plusieurs adolescents, les rôles consacrés de l’homme et de la femme sont bien moins cristallisés que par le passé. « Aujourd’hui, les stéréotypes sont bien plus ancrés chez les baby-boomers que chez nous, les jeunes », affirme Bruno Saint-Jean-Desjardins, sûr de lui. Mais pourquoi la tendance serait-elle en train de s’inverser ? « Les filles sont tannées de faire les tâches ménagères, elles ont trop vu leurs mères les faire », analyse-t-il sommairement. L’enseignante Guylaine Plourde met un bémol. « Les élèves dont les parents auront adopté les rôles traditionnels tomberont plus facilement dans les stéréotypes. L’autre moitié s’en émancipera », note-t-elle.

La travailleuse sociale du Collège Regina Assumpta croit pour sa part qu’à l’adolescence, il est normal de vouloir se distancier des premiers modèles qu’on a eus : nos parents. « Les jeunes veulent se tourner vers d’autres exemples et se chercher une identité ailleurs. Le problème, c’est que les modèles qu’on leur propose ne sont pas toujours réalistes et diversifiés » déplore-t-elle.

Cathie Gaudreault et Marie Bellavance pensent néanmoins avoir réussi à mettre en garde les jeunes du Collège Regina Assumpta contre l’influence insidieuse des stéréotypes dans la vie de tous les jours. Se construire une personnalité par rapport à l’argent et à la performance demeure superficiel, ont-elles essayé de les convaincre. Ce qui n’aura pas été une mince tâche. Guylaine Plourde, de l’école Vanguard, l’a aussi constaté. « Mais je ne suis pas découragée. Même si pour certains, ça n’a rien changé, je pense que la majorité a compris le message. Ils ont compris que les stéréotypes sont partout et que certaines personnes sont mal dans leur peau à cause de ça », dit-elle en souhaitant pousser plus loin la réflexion avec ses élèves, notamment sur les stéréotypes liés à la religion.

« Et l’égalité entre hommes et femmes, par exemple pour les salaires, vous êtes d’accord avec ça ? » demande la journaliste en disant au revoir au groupe de l’école Vanguard. La question lui brûlait les lèvres depuis le début de la séance. « À compétences égales, une fille a le droit d’être payée autant qu’un garçon pour le même travail », affirme sans équivoque François Lamanque sous les murmures d’approbation de ses camarades. « Fiou ! » rigole la journaliste dans le cadre de porte en faisant un clin d’œil à l’enseignante.

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