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Illustration du dossier Révolution : État des lieux.

Révolution : état des lieux

par  et

Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

La question du féminin et du masculin était au cœur du colloque La Révolution inachevée, tenu en décembre lors des Entretiens Jacques Cartier, à Lyon. Compte rendu des faits saillants par deux organisatrices de cet événement enflammé.

Tous les mois de décembre depuis 20 ans, la belle ville de Lyon accueille les Entretiens Jacques Cartier, des échanges d’intellectuels français et québécois. En 2007 s’est glissée, entre des colloques très pointus sur les grandes caisses de retraite ou les nanotechnologies, une discussion de deux jours sur le masculin et le féminin : La Révolution inachevée. De l’égalité telle que la perçoivent les ados montréalais et bourguignons à la vision philosophique de Michela Marzano, le programme ne manquait pas d’air.

Nous y étions, à cette rencontre outre-mer. Nous l’avions même co-organisée*. Tenter de résumer des heures de propos passionnants serait un exercice périlleux. Nous vous en proposons plutôt un survol en différé…

Vu de l’Observatoire

Emmanuelle Latour est secrétaire générale de l’Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes, directement rattaché au Service du premier ministre, à Paris. Elle lance le bal et accuse avec un bel aplomb : en France, la nouvelle répartition des rôles entre hommes et femmes, qui progresse dans l’emploi, piétine dans la sphère domestique, où les femmes continuent d’être les pour­voyeuses du care (comme disent les Français !), c’est-à-dire des soins aux autres. Au lieu de multiplier les modèles, au lieu de mieux partager les responsabilités, on valorise les rôles binaires, complémentaires, stéréotypés des hommes et des femmes, avec la complicité d’une science partiale en faveur du biologique. Et puis, ajoute-t-elle, il y a cet « universalisme républicain bien français, prétextant que chacun est égal » : à quoi bon, alors, faire de l’analyse différenciée selon les sexes quand on veut mesurer les effets des politiques publiques, par exemple ?

Ah ! ces ados !

La Québécoise Christine Fréchette et la Française Christine Burtin Lauthe ont poussé bien des exclamations en compilant les résultats de deux démarches similaires qu’elles ont menées auprès de 400 jeunes de 14 à 16 ans, une moitié bourguignonne, l’autre québécoise. Leur objectif : découvrir comment ces jeunes perçoivent l’égalité des sexes dans leur société respective et les images renvoyées par les médias. Leur récolte préliminaire étonnera autant les quelque 150 participantes du colloque !

Les plus grandes divergences ? La famille apparaît plus égalitaire au Québec qu’en France. Les jeunes Québécois, gars et filles, y seraient traités de manière plus équitable, y compris sur le plan de l’encouragement dans une voie professionnelle. Un exemple bien précis : les métiers non traditionnels, mieux acceptés par les jeunes d’ici. Leurs homologues français notent le peu d’ouverture de leurs familles et de leurs institutions scolaires à encourager les filles à choisir des métiers autrefois réservés aux garçons. Pour Christine Burtin Lauthe, ce n’est pas sans conséquence et l’Éducation nationale devrait le comprendre : « Dans 5, 10, 15 ans, ces jeunes Françaises seront peut-être seules avec leurs enfants. Elles peineront à atteindre une autonomie financière si on les a poussées dans des filières féminines étriquées, généralement moins bien rémunérées et souvent peu adaptées aux futurs besoins du marché. »

Les ressemblances, maintenant ? Au Québec comme en France, les jeunes accolent au féminisme une image négative et considèrent ce mouvement égalitaire comme dépassé. Paradoxalement, ils expriment le même ras-le-bol devant les images stéréotypées, empreintes de domination et copiées de la porno, que leur déversent clips et jeux vidéo. « Les gars et les filles en ont marre de tout ce sexe mur à mur, de cette profusion de caricatures dévalori­santes et réductrices des deux sexes », notent les deux Christine, qui ont bien senti la fatigue et le désarroi palpable des jeunes. « Les parents doivent intervenir, leur prêter main-forte. »

La présentation suivante étonne autant, alors que Fanny Lignon, professeure de cinéma à Lyon, décortique, images à l’appui, un jeu vidéo populaire meublé de lutteurs sanguinaires et de lutteuses hyper musclées. Des tonnes de stéréotypes, une violence codifiée, une sexualisation caricaturale… Mais en même temps, souligne-t-elle, ce type de jeu offre au jeune, gars ou fille, la possibilité libératrice de jouer tous les rôles ! La discussion avec la salle aurait pu continuer trois heures durant…

  • Christine Fréchette et al., Mémoire sur l’égalité entre les femmes et les hommes, Commission des affaires sociales, Assemblée nationale du Québec, 25 janvier 2005
  • Fanny Lignon, L’Image de la femme dans les jeux vidéo de combat, L’Harmattan, 2005

Les nouvelles règles

Dans les sphères privée et publique, les rôles sont-ils répartis plus également qu’auparavant entre les sexes ? Trois sociologues et une psychologue sont vite tombés d’accord avec Emmanuelle Latour, de l’Observatoire : c’est dans la vie privée — entre autres dans la parentalité et la sexualité — que les masques tombent et que se reproduisent, comme de pervers petits lapins, les pires comportements. Même les politiques publiques, supposées appuyer l’égalité formelle, ont souvent comme effet pernicieux de conforter les stéréotypes, constate le sociologue Thierry Bloss. « Par essence, les femmes sont ceci et les hommes cela : la même idée imprègne les individus, les fonctionnaires et les politiques publiques. Pour les employées de l’État aussi, les femmes sont les parents les plus compétents… »

Au Québec également, les mentalités évoluent moins vite que les lois, rappelle Francine Descarries, sociologue à l’UQAM. Malgré une « mixité sociale sans précédent », trop de zones d’incertitude persistent : choc des modèles, déconstruction des familles, violences sexuelles, pauvreté. La famille demeure une valeur refuge, mais le partage des tâches entre le père et la mère y demeure virtuel. La chercheuse glisse deux chiffres foudroyants : « En 1998, les Québécoises consacraient à ce travail invisible 580 heures de plus que leur conjoint par année, les Françaises, 680 de plus… Sept ans plus tard, les dernières études disent que ça n’a pas bougé. » Et seulement 10 % des nouveaux pères partagent vraiment le congé parental d’un an. « Ceux qui ne le partagent pas gardent argent et pouvoir, mais perdent beaucoup d’intimité avec leur enfant. »

Il y a asymétrie parentale mais aussi amoureuse, ajoute Michel Bozon, sociologue et auteur, pour qui « la sexualité est l’interprète des inégalités du monde social, le bastion même de l’asymétrie ». Rien d’organique ou de psychologique là-dedans : selon les études qu’il cite, c’est d’abord à cause de la culture ambiante qu’hommes et femmes de tous âges continuent de percevoir différemment l’amour, le sexe, le désir. Et c’est pourquoi ça change si peu : les hommes persistent à vouloir du sexe sans amour, plus de jeunes consomment de la porno, les filles ont encore un premier rapport sexuel par amour (trop tôt, disent-elles ensuite), et les garçons par curiosité. Et les femmes, fréquemment, baisent sans désir.

Coïncidence ? Annick Houel, psychologue sociale, utilise aussi le terme asymétrie dans son analyse des crimes soi-disant passionnels : « Des hommes (plus de 80 % des cas) qui tuent pour ne pas être quittés, des femmes qui tuent pour n’être plus maltraitées. » Elle a observé que les meurtres conjugaux surviennent le plus souvent chez des couples dont les deux parte­naires fonctionnent sur un modèle d’inégalité entre les sexes, ont intériorisé cette asymétrie dite « naturelle ». Des hommes très traditiona­listes, autoritaires, attachés au travail, à la virilité, à l’honneur, pour qui la femme doit rester dans la sphère domestique. Des femmes élevées dans le même genre d’environnement sexiste, autoritaire, sinon violent. Et cela, précise-t-elle, peu importe la culture d’origine.

  • Thierry Bloss
    • Les Liens de famille. Sociologie des rapports entre générations, PUF, 1997;
    • La Dialectique des rapports hommes-femmes (dir.), PUF, 2001
  • Michel Bozon, La Formation du couple : textes essentiels pour la sociologie de la famille, La Découverte, 2006
  • Francine Descarries, Espaces et temps de la maternité (dir.), Les éditions du remue-ménage, 2002
  • Annick Houel, Crime passionnel, crime ordinaire, PUF, 2003

Au nom de la culture

On ne pouvait l’éviter, cette question ! Quelle est la part de la culture, de la tradition, du poids religieux ou colonial dans l’accès à l’égalité et à la liberté ? Par leur réflexion costaude, trois intervenantes ont suscité le débat.

La cinéaste et journaliste Nadia Zouaoui, du Québec, connaît bien les réalités du Maghreb. Elle parle avec éloquence du « défi de se reconstruire une identité de femme libre et indépendante quand on vient d’une culture où les femmes ont intériorisé leur infériorité, où leur identité vient des hommes — fille de, femme de… –, où un code social strict les enferme à la maison ». L’extrait de son documentaire Le Voyage de Nadia (ONF, 2006), boudé en France, bouleverse tellement l’assistance qu’on devra le diffuser en entier à l’heure du lunch.

La Belge Paule Bouvier, professeure de sciences politiques et spécialiste de la colonisation de l’Afrique, secoue à son tour l’auditoire en dénonçant les effets pervers des images médiatiques. On victimise à l’excès les femmes africaines, « victimes de conflits armés, de pratiques ancestrales rétrogrades, etc., dit-elle. Bien sûr, c’est une part de la réalité, mais c’est davantage une falsification de la réalité, car l’immense majorité d’entre elles sont les piliers de l’économie. Ce sont des femmes impliquées, dotées d’une expertise et d’un savoir-faire que les pouvoirs locaux et internationaux refusent de leur reconnaître ».

Sociologue de Toulouse et spécialiste des rapports sociaux de sexe, Nicky Le Feuvre rappelle ensuite les grandes variations socio-historiques entourant l’égalité. Quel que soit le contexte culturel, le sexe des individus est LE critère utilisé pour structurer les activités quotidiennes dans le marché de l’emploi, la sphère privée et l’expression de la citoyenneté. Partout et toujours. « Tant et aussi longtemps que la prise en charge de la dépendance — enfants en bas âge, malades, personnes âgées ou handicapées — est assignée de manière prioritaire aux femmes, dit-elle, tant que le filtre de la complémentarité naturelle va dominer les esprits, les débats, les actions, la révolution égalitaire a peu de chances d’aboutir à une réelle transformation des relations entre les sexes. »

  • Paule Bouvier, Le Dialogue intercongolais, L’Harmattan, 2004
  • Nicky Le Feuvre, « Le Genre comme outil d’analyse sociologique », dans Le Genre comme catégorie d’analyse : sociologie, histoire, littérature, L’Harmattan, 2003

La science et nous

Comment la biologie, la philosophie et la psychologie envisagent-elles la question du féminin et du masculin ? Les réponses sont cette fois plus contrastées que complémentaires; il y aura même quelques flammèches. C’est que le débat désormais centenaire entre nature et culture, poids du cerveau et poids des traditions demeure bien sensible.

Pour Catherine Vidal, célèbre neurobiologiste de l’Institut Pasteur, le cerveau n’a pas de sexe, et son poids ne détermine pas l’intelligence plus que les comportements. La variabilité est d’abord individuelle, explique-t-elle à l’aide de l’imagerie cérébrale et de méta-analyses récentes : nous sommes tous uniques, 90 % des synapses se forment après la naissance et c’est l’expérience qui modifie le cerveau, étonnamment plastique. Envoyez votre garçon jouer dehors, il aura plus d’habiletés spatiales. Laissez votre fille parler des heures avec ses poupées, elle développera vite son langage. Bref, les différences entre les sexes sont d’abord socioculturelles, forgées par les classes sociales et les idéologies — quoi qu’en ait dit une science souvent partiale, dans le passé, à l’égard des Noirs, des pauvres, des femmes.

« Non, l’explication doit impliquer la biologie », riposte le psychologue québécois Richard Cloutier, pour qui les différences biologiques sont réelles et l’effet de genre fondamental en psychologie. Armé lui aussi d’études et de données statistiques, il rappelle qu’hommes et femmes ne socialisent pas, ne s’expriment pas, ne luttent pas de la même façon. En détresse, par exemple, les femmes se replieront vers la dépression, alors que les hommes, « analphabètes émotionnels », multiplieront les conduites antisociales : toxicomanies, délinquance, suicide, accidents. Plus vulnérables parce qu’ayant intériorisé le stéréotype du pouvoir masculin, les mâles de l’espèce seraient aussi plus nombreux à développer certaines maladies.

Maria Nengeh Mensah, professeure et chercheuse à l’UQAM, amène le point de vue de ce qu’elle nomme la troisième vague du féminisme. Plusieurs jeunes femmes, influencées par les idéologies « post » (-féminisme, -modernisme, queer, etc.) et souvent branchées sur les nouvelles technologies, font éclater les catégories. Elles revendiquent une identité plus complexe, multiple, fragmentée. Finis les schémas uniformisants, les vieilles dichotomies : elles redéfinissent « leur » féminisme, mais aussi leur rapport au corps en explorant une pluralité de pratiques et d’identités sexuelles.

La « querelle du dualisme », avec ses oppositions binaires — corps-esprit, raison-émotion, masculin-féminin… –, a aussi été entretenue par les philosophes au prix de « l’effacement du corps et de la femme », admet volontiers Michela Marzano. Comment sortir de ces oppositions réductrices ? Comment combattre l’inégalité en protégeant la différence ? Pour la philosophe et auteure du Dictionnaire du corps, si le genre est construit, le sexe est donné. On peut déconstruire le premier en décortiquant les stéréotypes de la porno hard ou la norme hétérosexuelle, mais on ne peut pas déconstruire le sexe. Ce serait nier le corps, qui est à la fois soi et à soi.

  • Richard Cloutier, Les Vulnérabilités masculines, une approche biopsychosociale, Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine, 2004
  • Maria Nengeh Mensah, Dialogues sur la 3e vague féministe, Les éditions du remue-ménage, 2005
  • Michela Marzano, Dictionnaire du corps (dir.), PUF, 2007
  • Catherine Vidal
    • Hommes et femmes : avons-nous le même cerveau?, Le Pommier, 2007;
    • Féminin/Masculin. Mythes et idéologies (dir.), Belin, 2006

Hypothèse confirmée

Après deux jours de fiévreuses discussions, le diagnostic est plus clair que jamais : cette révolution fabuleuse, cette lutte pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes est inachevée. Et c’est d’abord dans l’intimité de nos couples, de nos amours, de nos maisons qu’il faut la poursuivre, avec vigilance, passion et humour. Nous valons bien cela.

Des artistes qui explorent

Avec le colloque, nous voulions créer un lieu de débat énergique et original : une quinzaine d’artistes côtoyaient donc chercheuses et penseurs dans un véritable regard croisé. « Slameuses », gens de théâtre et de multimédia, musiciens et danseuses hip-hop ont exploré à leur façon les rapports mouvants de pouvoir, de méfiance et d’affection entre femmes et hommes. Ruptures de ton parfois déstabilisantes, ces performances ont entraîné l’esprit dans des directions inattendues.

Dialogue à l’aveuglette

C’était un pari fou. Deux dramaturges, la Montréalaise Fanny Britt et le Lyonnais Frédérick Houdaer, ont accepté d’écrire à quatre mains une histoire transatlantique, sans que jamais photo ou coup de fil ne soit échangé entre eux. Traversé par l’air de Trenet « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? », élaboré par courriel au fil de l’automne, leur texte criant de vérité est lu en trois temps, la seconde journée du colloque. Le cœur serré, on suit une heure de la vie d’un couple sur le point de rompre, interprété par Frédérick Houdaer et la jeune actrice québécoise Christine Bellier, installée à Paris. La femme se prépare à un avortement, sans en parler à son conjoint désillusionné qui, elle l’ignore, s’apprête à la quitter ce jour-là. Le pari, risqué, est relevé avec brio. Et cette chanson légère sur le bonheur ne résonnera plus jamais de la même manière à nos oreilles.

« Slameuses » de choc

Leurs noms, déjà, intriguent. Barbie tue Rick, une Française blonde et faussement frêle, mitraille les jeux de mots à la Sol pour dénoncer radicalement le capitalisme d’airain, le libéralisme sexuel qui nous floue, les images de « geishas pornographiées », les « académie-chiens » et cette « primiparité » qui l’éloigne de la parité… jusqu’à rêver, entre le masculin et le féminin, d’un « interstice où des liens se tissent ». En alternance, la brune Québécoise D. Kimm, orfèvre du spoken word et directrice du Festival Voix d’Amériques, scande, authentique et sans pudeur, l’espérance d’une vraie rencontre amoureuse, toutes différences acceptées.

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