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Photographie de Louise Arbour

Où sont les femmes à l’ONU

par 

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

Quand on pense à l’Organisation des Nations Unies, des mots comme paix, diplomatie, développement nous viennent en tête. On s’imagine une grande salle dont les sièges sont occupés par de hauts responsables… majoritairement vêtus de complets-cravates. Paix, diplomatie, développement… égalité?

Les Québécoises Louise Arbour, haute-commissaire aux droits de l’homme, et Louise Fréchette, ex-vice-secrétaire générale des Nations Unies, sont deux des rares femmes à avoir respiré l’air des hauteurs de la diplomatie onusienne. L’ascension est difficile pour les dames : même si elles parviennent au camp de base en proportion égale par rapport aux hommes — elles occupent 50 % des postes moins élevés –, elles ne représentent que 15 % du groupe qui escalade le sommet.

Pourtant, lorsqu’il a été nommé secrétaire général des Nations Unies en , Ban Ki-moon a affirmé sa volonté de « diriger par l’exemple », soulignant l’importance d’une meilleure représentation des femmes dans les instances de l’ONU, notamment aux échelons élevés. Croit-il qu’il faut les solliciter davantage ou dégager la route des obstacles qui l’obstruent? La question demeure entière.

Reste que Ban Ki-moon n’a rien inventé. Cette priorité a été votée par les pays membres de l’ONU dès l’Assemblée générale de . L’adoption d’une résolution avait permis de mettre sur pied le bureau du Point focal pour les femmes à l’ONU, mandaté par l’Assemblée générale pour suivre la question de la parité au sein de l’Organisation. Mais elle avait surtout permis d’écrire noir sur blanc que les Nations Unies devaient jouer un rôle de leader pour les États membres avec une représentation exemplaire des femmes dans tous les emplois.

L’objectif fixé : une représentation de 50 % dans toutes les catégories de postes pour l’an , sauf celles des rangs supérieurs, pour lesquels l’échéancier était établi à . Mais au rythme de croisière actuel, la parité dans l’ensemble de l’Organisation ne sera atteinte qu’en , soit dans 112 ans!

Météo politique

Au Secrétariat de New York comme dans tous les organismes et instituts spécialisés de l’ONU, les postes les plus élevés sont soumis au vote des États membres, tandis que ceux des catégories inférieures sont pourvus par une direction des ressources humaines. Y aurait-il une corrélation entre la faible représentation des femmes aux postes les plus élevés et le fait que les titulaires sont désignés par les États membres?

Lobbying, jeux de coulisses et autres pressions politiques sont monnaie courante dans cette organisation qui compte 192 pays et autant d’intérêts divergents. Conséquence : à l’approche des hauteurs, un vent favorable peut souffler pour un candidat, qui gravira plus aisément une marche ou deux dans la hiérarchie onusienne. Sans faire la pluie et le beau temps de l’Organisation, les États membres peuvent tout de même agir sur le temps qu’il fera, particulièrement dans les bureaux où les décisions sont prises.

« Si l’objectif de l’an n’a pas été atteint, c’est tout simplement parce que les Nations Unies sont le miroir de la représentation des femmes dans les différents systèmes politiques du monde », constate Anick Druelle, docteure en sociologie et auteure de la thèse Mouvements de femmes et mondialisation capitaliste : pratiques et discours au sein des Conférences mondiales des Nations Unies sur les femmes, . Une vision que partage la chef du bureau du Point focal pour les femmes à New York, Aparna Mehrotra: « Dans plusieurs domaines, l’ONU reflète l’attitude de la planète. Manifestement, le monde n’est pas encore arrivé à l’étape où l’égalité est une valeur prédominante. »

« Les pressions politiques peuvent jouer un grand rôle dans les nominations même si la décision finale revient toujours au secrétaire général. Je crois toutefois que nos systèmes administratifs et de justice peuvent aider à atteindre un niveau d’égalité de loin supérieur à ce qui prévaut actuellement », ajoute Mme Mehrotra.

Les moyens de ses ambitions

« Il est faux de dire qu’il n’y a pas de femmes à l’ONU », affirme énergiquement la Québécoise Louise Fréchette, bras droit de Kofi Annan de à . « J’ai travaillé avec des femmes admirables comme Gro Brundtland, qui était à la tête de l’Organisation mondiale de la santé, et Thoraya Obaid, une Saoudienne qui dirige le Fonds des Nations Unies pour la population. »

Première vice-secrétaire générale, Mme Fréchette a été pressentie lors de la création du poste par le secrétaire général en personne, qui est venu la chercher pour l’avoir à ses côtés. « Il peut décider que c’est sa priorité et remuer mer et monde pour trouver des femmes comme principales collaboratrices, mais ce n’est pas toujours facile de dénicher des candidates », mentionne la diplomate de formation, aujourd’hui titulaire d’une chaire de recherche au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale à Waterloo, en Ontario.

« Dans le réservoir des candidatures, le nombre de femmes est nettement inférieur à celui des hommes », poursuit l’ex-numéro deux de l’ONU. Autrement dit, les pays ne présentent pas, ou peu, de candidatures féminines. Une explication à laquelle adhère Mme Mehrotra : « Il semblerait qu’effectivement, les États membres ne mettent pas suffisamment de femmes sur les listes. En même temps, certaines ont été portées à l’attention des dirigeants mais n’ont pas été choisies! Soudainement, n’importe quel autre facteur devient important. Selon l’attitude du gestionnaire, l’implantation des politiques égalitaires se retrouve, bien souvent, au bas de la liste des priorités », dénonce celle qui croit aussi que les femmes ne font tout simplement pas partie des réseaux de décideurs.

« Le nombre de femmes ayant l’expérience recherchée pour certains postes est limité, renchérit Mme Fréchette. Que ce soit dans les pays développés ou en développement, on trouve relativement peu de femmes ayant occupé des postes de ministre ou de sous-ministre. Et les “bons” pays ne sont pas toujours ceux auxquels on pense », insiste-t-elle, faisant allusion à des nations comme l’Allemagne ou la France, peu exemplaires en matière de représentation diplomatique féminine comparativement à d’autres, notamment certains pays de l’ex-URSS.

Il n’y aurait donc pas suffisamment de femmes qualifiées pour occuper ces postes? Pour Aparna Mehrotra, cette explication ne tient pas debout. « C’est ce que les gens disent, mais regardez l’exemple de la Norvège, où l’on a servi le même argument pour justifier le manque de femmes dans les conseils d’administration. Lorsque le gouvernement a rendu la parité obligatoire, on les a trouvées! »

L’explication traditionnelle selon laquelle les femmes suffisamment qualifiées ne sont pas prêtes à plier bagage en direction d’un bureau ou un autre des Nations Unies est aussi mentionnée pour justifier les disparités. « C’est le problème des postes à haute responsabilité, aux Nations Unies ou ailleurs. On ne peut pas faire du 9 à 5. On n’est pas diplomate en restant à la maison! C’est un défi autant pour les hommes que pour les femmes », croit Mme Fréchette.

Un rapport sur l’« amélioration » de la situation des femmes à l’ONU entre le et le révèle que « dans les organismes des Nations Unies comme au Secrétariat, une stagnation de la représentation des femmes a été constatée chez les administrateurs et fonctionnaires de rang supérieur, caractérisée par une amélioration négligeable et parfois même une régression ». Il ressort notamment de l’enquête que nombre des personnes interrogées estiment que les politiques visant l’égalité entre les sexes et la parité au sein de l’Organisation favorisent indûment les femmes.

La controverse autour de cette question permet de comprendre les autres diffi­cultés qui nuisent à la réalisation de la parité. Parmi elles, on mentionne que les directeurs n’ont pas l’obligation de rendre des comptes et que les chefs de division et de bureau se déresponsabilisent par rapport à l’atteinte des objectifs fixés par les fonctionnaires. Quant aux mesures visant à concilier carrière et vie personnelle, elles sont toujours consi­dérées incompatibles avec la promotion professionnelle et perçues comme un obstacle à l’effica­cité et à la productivité. Les mesures insuffisantes pour faciliter la mobilité des fonctionnaires de sexe féminin figurent aussi au nombre des obstacles évoqués.

Nouveautés encourageantes

Même si le pourcentage de représentation des femmes y est moindre aux postes supérieurs, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a globalement atteint la parité, explique la directrice de la Division pour l’égalité des genres du Bureau de la planification stratégique, Saniye Gülser Corat. « Ce que je vois à l’UNESCO me donne beaucoup d’espoir. Non seulement du côté de la haute direction, mais aussi des États membres, qui posent beaucoup de questions au sujet de la représentation des femmes dans l’Organisation. »

Mme Corat est optimiste : « On vient d’adopter la stratégie à moyen terme pour à . L’égalité des genres y a été reconnue comme l’une des deux priorités glo­bales de l’UNESCO. » Les Ressources humaines ont élaboré un plan d’action détaillé afin que l’objectif du 50-50 soit atteint d’ici . De plus, la Section pour l’égalité des genres a récemment été promue au titre de division, l’un des principaux chevaux de bataille de Mme Corat, qui a été récom­pensée en obtenant la direction de cette dernière.

« L’égalité des genres est intimement liée aux objectifs du Millénaire pour le développement adoptés par les États membres des Nations Unies. » Ceux-ci ont convenu de huit objectifs essentiels à atteindre d’ici . Plusieurs touchent directement les femmes, comme la promotion de l’égalité et de l’autonomisation des femmes, l’atteinte de la parité à l’éducation au primaire et la diminution de la pauvreté. « Surtout que l’on sait que la majorité des 980 millions de personnes vivant dans une situation de pauvreté sont des femmes », ajoute Mme Corat.

Une femme en tête?

Voir un jour une femme secrétaire générale est-il un espoir que toutes les interrogées chérissent?

« Je crois que c’est possible d’avoir une femme à la tête de l’ONU, mais je ne crois pas que ce soit au haut de la liste des priorités des États membres », répond Mme Mehrotra avant d’ajouter : « En fait, je ne pense pas que l’on puisse même considérer cela comme une priorité! »

Mme Corat partage son avis. « Même si je crois que c’est très important de voir une femme occuper ce poste, je pense qu’il est encore plus important de s’assurer que cette personne, homme ou femme, ait une sensibilité à l’égard des questions de genre, puisque ce ne sont pas toutes les femmes qui se préoccupent de ces questions. »

Une idée illustrée par Mme Fréchette : « Les femmes ne sont pas nécessairement toutes désignées pour traiter des questions de femmes. Ce ne sont pas toutes des mère Teresa! »

« Ce ne sont pas tant les chiffres, la présence ou l’absence des femmes dans certains postes qui m’ennuient, conclut Mme Corat. C’est plutôt que la question est souvent abordée avec nonchalance. Nous devrions avoir déjà dépassé ce stade! Ce ne devrait même plus être une question négo­ciable! » Et pourtant…

Les femmes ne sont pas légion

Les postes de haute responsabilité aux Nations Unies sont souvent pourvus par d’anciens diplomates ou élus au sein des ministères des Affaires étrangères des différents pays.

Dans l’armée des envoyés outre-mer, les représentantes du gouvernement canadien ne sont pas légion. Mais le Canada se classe parmi les chefs de file à ce chapitre. Selon Louise Fréchette, ex-vice-secrétaire générale des Nations Unies, elles sont aujourd’hui nombreuses — voire majoritaires — à grossir les rangs de la fonction publique canadienne comme agentes du service extérieur.

Avant d’applaudir au débarquement d’un détachement plus important de femmes dans les postes de chef des différentes missions canadiennes à l’étranger, il faudra toutefois s’armer de patience. Plus de 20 ans de carrière comme fonctionnaire précèdent souvent l’accès à ces fonctions.

Au Canada

Il y a 133 postes de chef de mission au ministère des Affaires étrangères : 32 sont occupés par des femmes, 93 par des hommes et 8 sont vacants. Ils se répartissent dans les ambassades, les hauts-commissariats, les consulats généraux et les consulats.

Dans l’histoire du Canada, deux femmes ont été ministres des Affaires étrangères (poste créé en sous le nom de ministre des Affaires extérieures) : Flora MacDonald de à et Barbara McDougall de à .

Au Québec

Les missions à l’étranger prennent la forme de délégations générales, de délégations et de bureaux du Québec à l’étranger.

La répartition des femmes parmi le personnel des missions est la suivante :

Délégués généraux : 2/7

Délégués : 2/4

Chefs de poste, bureaux du Québec à l’étranger : 6/18

Deux femmes ont été ministres des Relations internationales depuis la création de ce ministère québécois il y a 40 ans : Louise Beaudoin de à et Monique Gagnon-Tremblay, actuellement en poste.

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