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Image de deux personnes faites à partir de billet de 20 dollars

Pas facile de gérer les finances dans un couple, surtout quand monsieur gagne plus que madame. Hélène Belleau, sociologue de la famille à l’Institut national de la recherche scientifique, a enquêté dans les foyers québécois pour savoir si couple et argent faisaient bon ménage.

Les longues vacances sont déjà à nos portes. En même temps qu’elle rêve avec plaisir à ces plages de nonchalance plus que méritées, Marie se débat contre de grosses bouffées de stress. Elle continue à payer toute seule le camp de musique que sa grande fréquente, son conjoint ne considérant pas cette dépense comme prioritaire. Sa voiture est en phase terminale. Les travaux sur la maison ont coûté plus cher que prévu. Comment expliquer à son Jules qu’elle n’aura pas les moyens de séparer moitié-moitié les dépenses de leur voyage en Italie Question d’en rajouter, elle se sent honteuse d’envier les dépenses personnelles somptueuses de son amoureux, qui gagne beaucoup plus qu’elle. Jusqu’ici, quelques discussions ponctuelles sur un achat ou un autre suffisaient dans son couple. Aujourd’hui, il lui faut le reconnaître, un vrai tête-à-tête s’impose…

L’époque où l’homme était le seul travailleur rémunéré de la maisonnée et où la femme se dévouait tout entière aux soins des enfants et aux tâches ménagères est bien révolue. On assume désormais conjointement le rôle de pourvoyeur dans les couples. Pourtant, les perceptions sont loin d’avoir bougé autant que l’égalité entre les sexes le laisse supposer, comme le démontre l’enquête de type qualitatif La Gestion de l’argent au sein des couples du Québec, menée par Hélène Belleau, sociologue de la famille à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Grâce à des entrevues individuelles avec des femmes et des hommes d’origine canadienne-française, mariés ou conjoints de fait et répartis au sein de 38 couples hétérosexuels et parentaux, l’équipe de sociologues a pu relever les différentes logiques qui sous-tendent la gestion de l’argent. Dans la moitié de ces couples, les deux conjoints ont été interrogés, ce qui a permis d’observer les divergences et les convergences dans les perceptions des partenaires. De plus, dans 15 des 38 couples, les femmes gagnaient davantage que leur conjoint, une proportion de plus de 39 %, alors que dans la population, c’est le cas de 25 % des couples. Ce choix visait à vérifier si les modes de gestion de l’argent diffèrent en fonction du genre du conjoint dont la rémunération est la plus élevée. Cette piste s’est avérée féconde.

L’enquête d’Hélène Belleau et de son équipe démontre que deux ten­dances se dessinent dans la manière dont les hommes et les femmes décrivent la gestion de l’argent dans leur ménage. Elles sont associées au genre, mais aussi aux écarts entre les revenus respectifs des conjoints.

Mon salaire, nos revenus

La première tendance se manifeste davantage dans le discours des hommes, qui considèrent pour la plupart que leur salaire leur appartient personnellement. Ils en placent une partie ou la totalité (particulièrement quand leurs revenus sont maigres) au service du ménage. Lorsque l’homme gagne plus que sa conjointe, la gestion de l’argent est plus fréquemment décrite comme un partage des dépenses.

L’autre tendance se révèle surtout chez les femmes, qui associent volontiers leur salaire à un avoir collectif. C’est dans les couples dont la conjointe gagne un salaire plus élevé que la gestion financière est le plus souvent présentée comme une mise en commun des revenus. Ces différences, on le comprend, ne sont pas anodines.

Dans un couple québécois, avoir un revenu moindre ne se traduit pas systématiquement par un pouvoir décisionnel diminué quant à la gestion financière, comme c’est le cas aux États-Unis et en Suède. Les personnes dont les revenus sont moins importants que ceux de leur douce moitié peuvent donc se prononcer sans restriction sur les décisions concernant les dépenses communes du ménage: achat d’une maison, d’un véhicule, etc. « Il faut cependant ajouter que le fait de gagner moins que leur conjoint amène les femmes à limiter grandement leurs dépenses personnelles », explique la chercheuse.

Faux gage d’égalité

L’équipe de recherche de l’INRS a élaboré quatre catégories de modes de gestion de l’argent dans les couples. Le partage des dépenses moitié-moitié avec réserves séparées est utilisé par 12 des 38 couples interrogés. Il implique que chacun paie la moitié des dépenses fami­liales: logement, électricité, nourriture, etc. Les « réserves » de chacun — l’argent qui reste lorsque les dépenses communes sont payées — sont gérées individuel­lement pour les dépenses personnelles.

Six couples partagent les dépenses au prorata des revenus, avec réserves séparées. Cette catégorie ne compte aucun couple dont la femme gagne le salaire le plus élevé. Les partenaires mettent au service des dépenses communes le même pourcentage de leurs revenus, et, comme dans la catégorie précédente, gèrent individuellement leurs réserves.

Beaucoup de femmes dont le couple utilise l’un de ces modes de gestion subissent des inégalités structurelles, qui maintiennent des écarts entre les revenus des hommes et des femmes. En raison d’un salaire moins élevé, les femmes bénéficient d’un train de vie inférieur à celui de leur conjoint, qui peut se permettre davantage de dépenses personnelles et d’épargne, et ce, même quand les dépenses com­munes sont assumées au prorata des revenus. Une personne utilisant 50 % d’un salaire annuel de 100 000 $ pour assumer les dépenses communes aura toujours plus d’argent à dépenser pour ses besoins individuels qu’une personne qui fournit aussi 50 % d’un salaire de 35 000 $. Ces inégalités ne dépendent pas de situations individuelles : elles sont inscrites dans la culture même de notre société, qui accorde plus de valeur aux travaux habituellement réservés aux hommes qu’aux emplois traditionnellement occupés par les femmes.

De plus, « compte tenu de l’écart de revenu entre les partenaires, ces femmes doivent parfois réduire grandement leurs dépenses person­nelles pour arriver à payer leur part. La récurrence avec laquelle elles insistent sur l’importance d’être autonome financièrement est à souligner, écrit Hélène Belleau. Plusieurs expriment qu’elles éprouveraient une perte d’autonomie s’il fallait conjuguer leurs avoirs avec ceux de leur conjoint ».

Et c’est bien là que le bât blesse. Les valeurs d’égalité et d’autonomie sont évoquées pour expliquer l’utili­sation de ces deux modes de gestion. Or, dans les faits, les femmes se donnent surtout la liberté de rationaliser leurs dépenses, de compter leurs sous, et les hommes, celle de dépenser et d’économiser. Dans l’organisation financière des ménages, les iniquités salariales –qui dépendent largement de facteurs sociaux — deviennent des problèmes féminins personnels.

Tous pour un, et…

Les 20 autres couples de l’échantillon gèrent leur argent selon le mode de mise en commun des avoirs , certains excluant les réserves (7couples), d’autres les incluant (13 couples). Dans ces deux catégories, on trouve 12 des 15 couples dont les femmes ont des revenus supérieurs à ceux des hommes. La valeur de générosité inculquée aux femmes est ici manifeste. Toujours dans ces deux catégories, six couples sont dans la situation inverse, l’homme gagnant des revenus plus élevés que sa partenaire, alors que dans deux autres couples, les partenaires jouissent de revenus équivalents.

Lorsque les avoirs sont mis en commun mais que les réserves sont exclues, les conjoints dont les revenus sont les plus élevés se présentent comme plus dépensiers ou dépensières, alors que leurs partenaires se disent plutôt « frugaux » ou adeptes de la simplicité volontaire. « Malgré les leurres du langage, on oublie rarement d’où vient l’argent et qui en est le ou la propriétaire », observe Mme Belleau.

Quand il est question de la mise en commun des avoirs incluant les réserves, la chercheuse attire l’atten­tion sur l’une des conclusions les plus importantes de cette enquête : seul ce mode de gestion correspond au concept de « revenu familial, un revenu partagé par les deux conjoints et destiné au fonctionnement de l’unité familiale ». Ce concept est à la base de l’administration des programmes gouvernementaux et sous-entend une distribution équitable des ressources financières dans la famille. Nous avons vu que dans cette enquête, 13 des 38 couples mettent en commun leurs revenus et séparent en parts équivalentes les réserves. Mais l’échantillon comptant beaucoup plus de couples dont les écarts de salaires sont à l’avantage des femmes que dans la population en général, il est clair que le revenu familial est une réalité pour une faible proportion de la population seulement.

« Il est intéressant de remarquer que contrairement à ce qu’on pourrait croire, le statut du couple, marié ou conjoint de fait, n’in­fluence pas la manière dont est décrite l’organisation financière du ménage. Les couples mariés et les conjoints de fait se répartissent également dans les diffé­rentes catégories », souligne aussi Hélène Belleau.

Tabou protecteur

Comment expliquer que les discours, qui correspondent aux idéaux de partage, de générosité, d’égalité, mais aussi d’autonomie et d’indépendance, puissent donner lieu à des situations économiques parfois très éloignées de ces aspirations? Hélène Belleau en a long à dire à ce sujet. « Le tabou entourant la question se construit autour de l’idéal de partage et de solidarité auquel adhèrent les amoureux et sur la menace de rupture à laquelle peut conduire un différend au sujet de l’argent. »

C’est au début de la relation amoureuse, puis lorsqu’un enfant est attendu que les discussions sur la gestion de l’argent sont les plus fréquentes. Ces périodes correspondent à des moments où d’importantes décisions sont prises : achat d’une maison, aménagement du logis, congés parentaux, etc. On ne s’étonne pas d’apprendre que ce sont les femmes qui abordent les questions d’argent, leurs conditions économiques étant davantage affectées par l’arrivée des enfants que celles de leur conjoint. « Pour ne pas se sentir dépendantes financièrement, certaines femmes vont jusqu’à s’endetter auprès de leur partenaire lorsqu’elles sont en congé de maternité et que leurs revenus sont diminués », explique la chercheuse.

À la question « comment le choix de l’organisation financière s’est-il fait dans votre ménage », la plupart des participantes et participants à l’enquête ont répondu que « les choses se mettent en place naturellement[…] et les discussions se font principa­lement autour des choix ponctuels de consommation sur une base très irrégulière. Les femmes, parce que leurs revenus sont plus faibles, pré­fèrent limiter leurs dépenses plutôt que d’entrer dans des discussions avec leur conjoint et défendre leur intérêt personnel. Inversement, le conjoint peut très bien définir certaines dépenses comme étant collectives afin de taire leur nature individuelle ». Les femmes sont aussi celles qui expriment le plus d’insatisfaction par rapport à l’organisation financière. Si, dans les couples, le pouvoir économique est bel et bien présent, il se fait invisible…

Une note positive perce tout de même. Selon la chercheuse, le seul fait de répondre aux questions de l’équipe de recherche a permis à plusieurs parti­cipants et participantes de réaliser à quel point la situation financière de leur couple était loin de ressembler à l’idéal qu’ils s’étaient fixé au début de leur relation. Une réaction normale quand on sait que les discussions approfondies sur ce sujet sont très rarement à l’ordre du jour. Pourtant, faire le point régulièrement et apporter les ajustements néces­saires à un partage équitable des dépenses et des revenus sont autant de pas vers l’égalité entre les femmes et les hommes. Chose certaine, Marie devra s’asseoir avec son Jules si elle ne veut pas se laisser ronger par le stress… et rater son voyage en Italie.

Voici quelques questions à vous mettre sous la dent pour évaluer la gestion des finances de votre couple. Oserez-vous y répondre avec votre partenaire?

  • La gestion de l’argent s’est-elle modifiée dans votre couple au fil des ans?
  • Tenez-vous compte de votre statut de personnes mariées ou non pour gérer l’argent du ménage?
  • Qu’advient-il de l’argent qui n’est pas mis en commun dans votre couple?
  • Quelle serait votre réaction si votre conjoint ou conjointe faisait des dépenses extravagantes?
  • Assumez-vous personnellement des dépenses familiales que votre conjoint ou conjointe juge superflues?
  • À quoi est utilisé l’argent supplémentaire lorsque le revenu familial augmente dans votre ménage?

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