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Photographie de Lucie Pagé et de Jay nadoo

Le coeur battant

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Elle est LA Québécoise de l’Afrique du Sud. Après un roman à succès, de nombreux reportages et documentaires et deux autobiographies, Lucie Pagé poursuit la croisade qu’elle entamait il y a 20 ans : changer l’image de l’Afrique, celle d’un continent en faillite. À 47 ans, cette journaliste humaniste a la tête pleine de projets et, toujours, le cœur partagé entre deux continents. Entretien.

Johannesburg. Des soupers avec Nelson Mandela, des expéditions sur le continent africain, une histoire d’amour à faire damner les princesses des contes de fées, des allers-retours intercontinentaux, des mois passés avec une espionne sous son toit, parfois les bombes et les AK-47 : la vie de la journaliste Lucie Pagé a tout de celle d’une héroïne de roman. Elle ? Elle s’en moque. « Je n’ai rien à dire », avait-elle répondu à une maison d’édition québécoise qui lui demandait en 1995 d’écrire un livre. Elle a fini par gribouiller quelques notes sur le contexte politique de l’Afrique du Sud et la libération de Nelson Mandela. « Mais ils voulaient que j’écrive au “je”. Que j’écrive mon histoire. »

Depuis ses autobiographies Mon Afrique et Notre Afrique, on a le sentiment de tout connaître d’elle. Pourtant, on en sait peu sur son charisme envoûtant, sa chaleur enveloppante et sa luminosité. Et sur cette croisade qu’elle mène pour redorer le blason de l’Afrique, un continent que l’Occident imagine souvent — à tort, croit-elle — anéanti, condamné à l’échec. « Quand les journaux occidentaux parlent de l’Afrique, dans 99 % des cas, c’est pour rapporter de la violence et de la guerre. Tout est noir. Rares sont les fois où l’on peut lire sur les richesses de l’Afrique. Mais sur 45 pays [d’Afrique sub saharienne], 37 vivent dans la paix totale. C’est bien plus que la moitié, fait-elle remarquer. J’essaie toujours de montrer l’autre côté de la médaille. Je me suis donné cette mission-là. »

Lève-tôt, Lucie Pagé me donne rendez-vous à 8 h tapantes. Situé dans Morningside, un quartier cossu et sécurisé de Johannesburg, son havre de paix à elle est une jolie maison blanche de deux étages, un endroit accueillant avec piscine, verrière et grandes fenêtres qui inondent les pièces de soleil

La porte s’ouvre sur une femme au visage rayonnant et dénué de maquillage. Vêtue d’un maillot de lycra moulant et d’un cuissard sport, la crinière grisonnante légèrement ébouriffée, Lucie Pagé n’est pas tout à fait le genre de femme complexée qui se complaît dans l’apparat et l’artificiel. Les murs de la salle à manger sont tapissés de photos de sa famille, de Nelson Mandela et d’autres illustres personnages qui font partie de son petit monde. Un prix laminé qu’elle a reçu de Renaud-Bray, quelques livres et DVD en français et le sympathique accent de l’hôtesse nous rappellent qu’on se trouve sur une île québécoise en pleine mer sud-africaine.

Avec des yeux en amande rieurs et un sourire qui réussirait presque à désarmer les ghettos les plus violents du pays, cette maman de 47 ans a une énergie qui électrifie l’espace. Un peu comme cet air chargé tout juste avant l’orage. Il faut dire que la foudre lui est tombée dessus plusieurs fois ! « Je suis ici parce que j’ai d’abord eu le coup de foudre pour le pays, raconte la journaliste qui collabore notamment à Radio-Canada. La première ville où j’ai mis les pieds, c’était Johannesburg. J’ai tout de suite su que l’Afrique du Sud était un pays spécial. La chaleur, les gens… Il y a une magie ici. Je garde les plus beaux souvenirs de ma première rencontre avec le pays. Même s’il était en lambeaux. J’envisageais déjà d’y vivre mon rêve professionnel. »

Ce rêve de travailler à l’étranger, elle l’a d’abord caressé fillette, avant d’en faire son but incontournable à 14 ans. Partie étudier deux mois en Espagne, elle a alors ressenti une inextinguible soif de connaître le monde. Inspirée par une mère enseignante, aimante et ouverte d’esprit, et par un père dans les Forces armées qui l’a bercée de récits de voyage et d’encouragements, elle n’attendait qu’un prétexte pour faire le grand saut. « En 1990, je suis allée en Afrique du Sud tourner un reportage pour l’émission Nord-Sud. Je pensais sérieusement m’y installer pour travailler. Et vers la fi n du séjour, j’ai rencontré Jay », dit-elle dans un sourire. Deuxième coup de foudre. « J’ai finalement trouvé les deux éléments dont j’avais besoin : la possibilité de faire carrière et l’amour de ma vie. »

Un livre ouvert

Quand on lui demande pour la énième fois de raconter sa vie, elle accepte de replonger en elle, de faire ressurgir le passé. Elle se livre avec une grande générosité, révélant quelques détails inédits et de petits bijoux d’anecdotes. « Je suis née à Greenwood (Nouvelle-Écosse). Mon chum [Jay Naidoo, syndicaliste devenu ministre sous Mandela] vient de Greenwood Park, et mon fils aîné, Léandre, c’est un Boisvert. Certains appellent ça des coïncidences… Moi, j’y vois les épices de la vie », lance-t-elle avec candeur.

Volubile et sereine, Lucie Pagé parle d’elle avec enthousiasme, le cœur grand ouvert. Elle a une vitalité de combattante, de survivante. Car tout a difficilement commencé pour elle en terre sud-africaine. « Au début, des gens armés venaient chez nous et voulaient tuer mon mari; je vivais avec une cible. J’avais toutes les raisons d’abandonner notre relation », dit-elle. Au nombre de ces raisons, son fils Léandre, né d’une union précédente, qu’elle a dû laisser à son ex pour les six premiers mois. « Il y a huit points majeurs qui peuvent expliquer une dépression : un divorce, un changement d’emploi, un déménagement… J’en avais sept sur huit », reconnaît-elle. La dépression l’a happée de plein fouet. L’adaptation s’est avérée difficile. « Je le savais que j’allais y arriver, mais j’en pleure encore… J’ai voulu me tirer une balle dans la tête. Une chance que je n’avais pas de gun », confie-t-elle dans un petit rire nerveux. Aujourd’hui, elle est con vaincue d’avoir pris la bonne décision en venant vivre en Afrique du Sud, même si la mère en elle a encore du mal à se défaire de la culpabilité. « Quand tu es sur la vague, il faut que tu surfes, que tu restes sur la planche. »

Qui prend mari prend pays, dit le proverbe. « C’est pas tout à fait vrai dans mon cas parce que sur un total de 17 ans, j’en ai passé 5 au Québec pour être avec Léandre. » Ses deux autres enfants, Shanti et Kami, âgés respectivement de 13 et 16 ans, vivent en mondes. « Johannesburg, c’est une ville hyper agréable où vivre. Il y a bien moins de crimes qu’avant. Il n’y a plus cette violence politique des années 1990, la vie normale s’installe peu à peu. Il faut regarder d’où vient l’Afrique du Sud. Le pays a connu 350 ans de racisme et d’oppression et il en est à se réjouir de près de 15 ans de démocratie », souligne-t-elle.

C’est de cette Afrique-là que la journaliste diplômée de l’Université du Québec à Montréal souhaite parler. Ainsi, Lucie Pagé continue de vanter l’esprit de communauté des habitants du Rwanda, où elle est allée l’an dernier, ou celui des Botswanais. Elle refuse de montrer seulement la misère du continent. « Je ne nie pas qu’il y a des problèmes au Soudan. Mais que s’y passe-t-il aussi ? Par exemple, les compagnies de télécommunications pullulent parce que la seule façon de communiquer dans un pays en ruine est le cellulaire. J’essaie d’exercer mon métier différemment des autres, d’explorer de nouveaux angles, de parler de ce dont on ne parle pas. »

Éternelle pigiste

Elle l’a dit et le redit, exercer la profession de pigiste n’est pas toujours chose facile. En visite au Québec, elle a d’ailleurs déjà livré de vibrants plaidoyers pour l’amélioration de la condition des journalistes indépendants. Les « Ah, t’es juste pigiste ! », Lucie Pagé les a entendus maintes et maintes fois. « Ça fait 20 ans que je pige pour Radio-Canada ! Si je faisais le même travail comme salariée à temps plein, je serais vue complètement différemment », croit-elle. Sans compter que le fait d’être mère et pigiste rend la tâche encore plus difficile. « Si je n’avais pas mon chum, je ne pourrais pas gagner mon beurre et avoir une vie normale. Je vais à son bureau pour faire mes interurbains. Je paie rarement des impôts, mais c’est parce que mon revenu est sous le seuil de la pauvreté », affirme-t-elle.

N’empêche, elle l’admet du même souffle : pour rien au monde elle n’abandonnerait ce boulot qui la comble. Le plus beau jour de sa carrière journalistique ? Le 10 mai 1994. Mandela venait d’être élu président. « Tous les journalistes disaient que les bombes allaient éclater, qu’il allait y avoir la guerre et du sang. Mais Mandela est monté sur le podium. La main sur le cœur. Quand les journalistes ont vu que ça allait être pacifique, ils sont tous partis, se rappelle-t-elle. Couvrir ça en tant que journaliste et pas juste être là en tant qu’être humain, pour moi c’était… wow ! »

Lucie Pagé ne manque jamais une occasion de louer le charisme de son ami Nelson Mandela, à qui elle voue une admiration sans borne. « Quand tu rencontres Mandela, les mots te manquent. Il a les qualités d’un vrai leader : intégrité, compassion et humilité. Mandela, c’est ça. C’est lui, avance t-elle les yeux remplis de fierté. C’est inexplicable, quelque chose qu’on ne peut pas mettre en boîte. Même quand j’essaie de l’interviewer en faisant ma journaliste tough, je fonds. » Elle se souvient d’un souper où l’ancien président de l’Afrique du Sud était attendu. À un moment de la soirée, sans raison apparente, les convives s’étaient soudainement tus. Mandela se tenait au fond de la pièce. « Il était entré sans bruit, mais tout le monde avait senti sa présence », raconte Lucie Pagé.

Eva, Rosie et les autres

Elle le dit avec émotion : sa plus grande fierté à ce jour aura été Eva, son premier roman, paru en 2005 chez Libre Expression. Une poignante histoire d’amour interdite entre une Blanche afrikaner et un Noir des townships, venue en réponse à la question que plusieurs lui posaient : c’était quoi, vivre sous l’apartheid ? « Je ne pouvais pas écrire sans parler d’amour. J’ai choisi mes personnages, tout est basé sur du vrai. Mais ça n’a pas été facile. J’ai dû recommencer plusieurs fois certains passages. Je me suis frappé la tête sur les murs. Je devais apprendre à écrire un roman », relate-t-elle avec franchise.

Dans ce roman, qui dépeint les difficultés pour un couple mixte de vivre sous le régime raciste de l’apartheid, il y a un peu de son histoire à elle. « Quand je suis arrivée à Jo’burg, nous n’avions pas le droit, théoriquement [légalement], d’habiter ensemble. Mais l’agent d’immeubles avait fait le tour des propriétaires dans notre voisinage pour qu’ils signent un papier disant que ça ne les dérangeait pas d’avoir un voisin non Blanc, raconte Lucie Pagé. Maintenant, je suis très bien acceptée. C’est plus facile qu’en Occident parce que beaucoup d’exilés sont revenus de l’étranger après la chute de l’apartheid, et parmi eux, il y a beaucoup de couples mixtes [formés d’un Blanc et d’un non-Blanc]. Le racisme est tellement tabou qu’on accepte plus facilement la mixité », fait-elle remarquer. Non, vraiment, les problèmes ne concernent pas la femme étrangère qui vit en Afrique du Sud, mais bien la femme sud-africaine elle-même, qui doit galérer pour faire sa place. Surtout si elle est noire.

« Il y a encore de l’ouvrage, mais beaucoup de chemin a été fait, souligne Lucie Pagé, qui refuse de voir le verre à moitié vide. Il y a des femmes noires médecins, des techniciennes. Même que la vice-présidente est une femme. Des outils politiques ont été mis en place, par exemple pour les femmes victimes de viol et de violence domestique. » Avant, les victimes devaient porter plainte à la police et voir un médecin légiste avant de se faire traiter à l’hôpital. Maintenant, on leur offre tous les soins et services sous un même toit. « Il y a un net progrès », insiste-t-elle. N’empêche, en février dernier, une femme vêtue d’une minijupe s’est fait déshabiller sur la place publique par des chauffeurs de taxi. Ils voulaient lui donner une leçon parce qu’ils la trouvaient trop « aguichante ». « C’est horrible. Mais à côté de ça, tu as des femmes noires chefs d’entreprise », constate-t-elle.

Parmi ces Sud-Africaines qui la remplissent d’admiration, Rosie Tsebe, la nounou de la maison, à qui elle rend hommage dans son livre Notre Afrique. La grande et affable dame noire est membre d’un petit groupe de femmes qui mettent 20 rands (2,50 $) de côté chaque mois. En cas de deuil, d’incendie ou de catastrophe, le fonds leur vient en aide. « Avant, ça n’aurait pas été possible, mais maintenant, si tu me donnes 12 feuillets à écrire sur les femmes en Afrique du Sud, je vais t’en écrire, des histoires de gloire », dit-elle. De beaux récits qui l’inspirent sans doute pour le roman qu’elle mijote actuellement. Tandis que son histoire d’amour avec l’Afrique du Sud, elle, continue de s’écrire.

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