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Photographie d'une africaine.

Tenter sa chance de survie

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Chaque année, 300 000 migrants mettent le cap vers l’Afrique du Sud, l’eldorado du continent noir. Des milliers de femmes sont de ce dangereux périple. Vulnérables, elles s’exposent à la faim, à la violence et aux viols. Incursion dans l’univers de survivantes.

Johannesburg. Dans l’escalier qui mène au sous-sol de l’église méthodiste du centre-ville, il faut se faufiler entre les corps. Comme tous les soirs, des centaines de migrants trouvent refuge dans cet endroit inconfortable et surpeuplé pour dormir. Dans l’obscurité quasi totale, des pleurs de nourrissons déchirent un silence troublé de murmures étouffés.

Trois petits coups secs à la porte de la pièce réservée aux dames. De l’autre côté, ça s’agite. « Attendez, on se change ! » La porte s’ouvre enfin sur une salle mal éclairée, pleine à craquer d’enfants surexcités et de femmes. Une odeur de friture et de sueur flotte. Au centre, des femmes cuisinent sur un réchaud, pendant que d’autres font leur toilette pour la nuit.

Pour Élizabeth, une secrétaire zimbabwéenne dans la trentaine, ce petit train-train de migrante a assez duré. « Ça fait neuf mois que je suis ici. J’ai fait une demande d’asile et j’attends une reconnaissance de mes diplômes. En attendant, je dois travailler comme domestique à 60 rands (5 $) par jour. Je n’ai pas d’argent pour me payer un logement décent, alors je reviens ici chaque soir », dit-elle dans une colère à peine contenue.

La jeune femme, qui tait son nom de famille par crainte de représailles, travaillait à l’Université du Zimbabwe à Harare. Un beau matin, elle a dû plier bagage. On l’avait informée que sa sécurité n’était plus assurée devant les rafles régulières des officiers du régime du dictateur Robert Mugabe, qui persécutait certaines personnes issues du milieu universitaire. Quelques adieux plus tard, elle mettait le cap sur l’eldorado africain.

Des histoires en marche

L’histoire d’Élizabeth ressemble à celle de bien des migrantes d’Afrique du Sud. Chaque année, environ 50 000 étrangers y demandent l’asile. Par avion, par autobus ou à pied, ces réfugiés viennent d’aussi loin que le Congo, la Somalie et l’Éthiopie. Parfois même du Bangladesh et du Pakistan.

Mais ces chiffres officiels du Home Affairs, le ministère de l’Intérieur, ne tiennent pas compte des clandestins qui entrent au pays de Nelson Mandela. Des statistiques de parlent plutôt de 300 000 immigrants, en majorité des Zimbabwéens. Un groupe composé à moitié, ou presque, de femmes.

« Et elles sont de plus en plus nombreuses », remarque le père Michael Gallagher, coordonnateur aux Jesuit Refugee Services de Johannesburg, un organisme international d’aide aux migrants financé par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Jusqu’ici, devant le danger que représentait le périple, la plupart des femmes s’abstenaient de traverser la frontière. « Plus maintenant, affirme le père Gallagher. La situation est si intenable dans leur pays qu’elles sont prêtes à tout pour le quitter. »

Mariées ou pas, avec ou sans enfants, ces émigrantes bravent tous les dangers sur le chemin de l’eldorado, échangeant une vie vouée à l’échec contre une promesse de jours meilleurs. Mais même bardées de diplômes, elles ont moins de chances que les hommes d’occuper des emplois spécialisés et bien payés dans leur terre d’accueil. Être femme et migrante constitue un double handicap. Domestiques, serveuses, elles doivent se contenter de métiers traditionnellement féminins, qui riment avec instabilité, maigres salaires, absence de services sociaux et conditions de travail médiocres.

À chaque femme son histoire. Priscilla vend des chaussettes pour aider à nourrir ses frères et sœurs, restés au Zimbabwe. Maria a laissé un enfant au Mozambique. « Les deux femmes là-bas ne voudront pas parler. L’une d’elles a perdu un enfant à la suite d’une fausse couche en traversant la frontière, et l’autre a été brutalisée et violée par un compagnon de voyage », laisse tomber Élizabeth à demi-mot, en pointant discrètement deux Congolaises au fond de la pièce.

Où qu’elles soient au pays, les femmes ne sont jamais à l’abri des violences sexuelles. Lors d’une étude menée en Afrique du Sud en par le Fonds des Nations Unies pour la population, environ 15 % des femmes ont déclaré avoir été violées ou connaître une femme qui l’avait été. Cette violence, qui les expose à une infection au VIH, les rend particulièrement vulnérables. La plupart craignent trop de perdre leur emploi pour dénoncer le crime.

« C’est dur pour les femmes. Si elles ne sont pas vendeuses de rue ou domestiques, l’un de leurs seuls moyens de survivre est la prostitution », note le père Gallagher. Il poursuit, l’air sombre : « Elles connaissent les risques liés au VIH, elles ne sont pas stupides. Elles se disent : “Je mourrai peut-être du sida d’ici 10 ans, mais je mourrai de faim en moins de cinq mois si je ne gagne pas d’argent.” »

Le prix à payer

La Constitution de l’Afrique du Sud est un exemple en matière de protection des droits des réfugiés, un modèle à suivre pour tout le continent. On y a d’ailleurs imité le Canada, premier pays à définir les femmes comme un « groupe social particulier », au sens où l’entend la convention de Genève de . Et dans le domaine de la santé, le deuxième chapitre de la Constitution sud-africaine garantit à tout être humain l’accès aux soins d’urgence.

Malheureusement, la réalité sur le terrain diffère. « Le personnel des hôpitaux ne connaît pas bien ces lois. Il refuse de traiter les immigrants sans papiers, et même ceux qui ont des permis de séjour provisoires », soutient Tara Polzer, coordonnatrice du programme d’étude des migrations forcées de l’Université du Witwatersrand à Johannesburg. « Pour les traitements qui n’entrent pas dans les soins de base, les migrants doivent souvent payer beaucoup plus cher que les Sud-Africains. »

« Une Malawienne m’a raconté qu’on lui avait demandé 30 000 rands (2 500 $) pour l’admettre à l’hôpital. Imaginez ce que ça représente pour une femme enceinte des suites d’un viol. Au mieux, elle sera prise en charge par un programme pré natal. Mais que fait-on de son traumatisme ? » déplore le père Gallagher.

De concert avec le ministère de l’Intérieur, le HCR tente de modifier les perceptions. Dans ce processus, l’organisme canadien Southern African Migration Project (SAMP) joue un rôle clé. En Afrique du Sud et dans les pays limitrophes, il organise avec ses partenaires des débats, des discussions et des forums. L’information qu’on y échange doit directement servir aux autorités pour qu’elles modifient leurs politiques. « Notre but est de faire le lien entre notre recherche, l’information collectée et les preneurs de décisions », explique Jonathan Crush, professeur à l’Université Queens, en Ontario, et directeur du centre de recherche qui chapeaute le SAMP. « Nous offrons un genre de service-conseil pour le gouvernement. » M. Crush a contribué à éveiller les dirigeants à la montée de la xénophobie en Afrique du Sud. « En agissant directement sur les politiques gouvernementales, on veut changer les choses de façon pérenne », soutient-il.

Mères Courage

Dans la pénombre de l’église méthodiste, Yeukai, une mère zimbabwéenne de 30 ans, le regard effarouché, berce un poupon qui s’accroche à sa poitrine. La petite fille de 4 mois, visiblement mal nourrie, a l’air d’avoir 3 semaines. « Elle s’appelle Thea », dit fièrement sa mère.

Yeukai a foulé le sol de l’Afrique du Sud alors qu’elle était enceinte de trois mois. « Je pensais que c’était mieux ici. Mais à l’hôpital, on m’a crié des insultes racistes », se souvient-elle. Souffrant de malnutrition, elle n’a pas pu allaiter. « Je me suis promenée de clinique en clinique. J’ai finalement obtenu du lait maternisé pour ma fille, mais jamais rien pour moi. Au bout de deux semaines, j’ai dû faire garder Thea et retourner vendre des bijoux dans la rue. »

L’évêque Paul Verryn, à la tête de l’église méthodiste du centre-ville, fait tout ce qu’il peut pour rendre l’endroit accueillant et plus « vivable ». « Mais l’église est surpeuplée et la tension est à son comble. Des hommes indisciplinés abusifs et violents, il y en a partout, croit-il. Pouvez-vous imaginer un instant ce que vivent ces femmes ? Elles sont traumatisées, exténuées, et doivent travailler et s’occuper de leurs enfants. Privées d’intimité, elles n’ont pas d’espace pour se reposer ou se laver, elles ne peuvent pas fermer la porte et pleurer un bon coup, toutes seules dans leur coin. »

N’empêche, après une dure journée de travail, se retrouver entre femmes, dans ce refuge, constitue un véritable baume. « C’est comme une famille. On se sent moins seules parce qu’on s’entraide, on cuisine ensemble. Les arrivantes donnent des nouvelles de leur pays aux autres. On écoute leurs histoires, comment elles ont dû se cacher, combien d’hommes elles ont vu passer. S’il y avait un psychologue en permanence ici, il serait épuisé ! » plaisante une Élizabeth qui a trouvé, quelque part en elle, la force d’esquisser un sourire et d’espérer.

Ce reportage a été rendu possible grâce au soutien financier de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

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