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Femme accoudée regardant au loin

On en parle peu. Pourtant, chaque année, des voyageuses se font agresser sexuellement en terre étrangère… Devrait-on ajouter la pilule du lendemain à la trousse médicale des globe-trotteuses, mais surtout, des médicaments d’urgence contre le VIH ?

Difficile de connaître le nombre exact de voyageuses ayant vu leur séjour à l’étranger prendre une tournure cauchemardesque. Depuis , le ministère des Affaires étrangères a dénombré 913 cas d’agressions commises envers des ressortissants canadiens, « toutes catégories confondues », incluant les nombreux vols à la tire. Or, il ne compile pas de statistiques précises concernant les agressions sexuelles. Certains viols peuvent aussi se faufiler facilement dans les statistiques d’assistance médicale lorsque, par exemple, la personne se contente de demander les coordonnées d’une clinique, sans mentionner au représentant consulaire qu’elle a été victime d’un crime.

Une enquête inédite menée auprès des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) du Québec a cependant révélé que, depuis les cinq dernières années, leurs inter venantes avaient entendu parler d’une cinquantaine de cas de ce genre. Dans la région de Montréal, certains centres d’aide évaluent ces victimes à 1 % de leur clientèle en se basant sur leur expérience de terrain. Rapporté à l’échelle canadienne, ce faible 1 % de victimes connues dans la région montréalaise équivaudrait à plusieurs centaines de femmes. De quoi augmenter sensiblement les chiffres du ministère des Affaires étrangères.

Or, dans leur dernière édition du Guide d’information aux victimes d’agressions sexuelles, les CALACS estiment que 90 % des agressions sexuelles ne sont jamais dénoncées. Qui plus est, le contexte de voyage (un environnement plus festif, la consommation de quelques cocktails, le port de vêtements plus légers ou d’un bikini, etc.) augmenterait le sentiment de culpabilité des femmes victimes, les incitant encore plus à garder le silence. Celles qui choisissent de vivre avec leur lourd secret ne figurent donc ni dans les données officielles, ni dans les carnets d’observation des intervenantes.

Subir une agression sexuelle est en soi extrêmement traumatisant. Mais la vivre en pays étranger empêche souvent les victimes d’avoir recours aux démarches qu’elles entameraient peut-être plus aisément au bercail. La barrière linguistique, la méconnaissance des services offerts, les différences de mentalité, l’isolement, la perception sociale parfois peu reluisante des femmes et le manque de ressources peuvent sérieusement alourdir le problème.

« On assiste ici à un phénomène d’évitement, explique Christiane Khouzam, psychologue spécialisée auprès de victimes d’agressions sexuelles à l’Hôtel- Dieu de Montréal. La victime en vient à associer le pays étranger à la menace potentielle. Elle pense qu’en quittant simplement les lieux, les symptômes post-traumatiques finiront par disparaître, ce qui est évidemment faux. Elle revient au Québec, et ce n’est souvent qu’à ce stade qu’elle ira chercher de l’aide pour la première fois, plutôt qu’au moment de l’agression. »

Bien que l’on conseille fortement aux victimes de contacter les autorités policières du pays, pour la majorité d’entre elles, les poursuites judiciaires demeurent une option peu envisageable. Rares sont celles qui possèdent l’énergie et, surtout, les ressources fi nancières nécessaires à un long processus juridique dans le pays concerné. « Les poursuites d’un agresseur sont quasiment nulles lorsque l’agression s’est produite à l’étranger. La victime désire seulement revenir à la maison le plus rapidement possible. »

Médicaments à la rescousse ?

Les victimes d’agression sexuelle à l’étranger ne se trouvent pas toujours dans un pays où l’accès aux soins médicaux est facile et rapide. Et quand bien même une consultation serait possible, le résultat espéré, lui, n’est pas nécessairement au rendez-vous. « Tout dépend du pays où elles ont subi l’agression. Peu de pays savent quoi faire. De façon générale, celles qui dénoncent l’événement réclament des soins. Malheureusement, l’aide médicale est souvent restreinte et ces victimes n’auront généralement pas accès à la trithérapie. Ça rend le problème plus compliqué », renchérit Mme Khouzam.

Compliqué en effet, considérant les délais d’intervention requis. La pilule du lendemain visant à prévenir la grossesse doit être administrée au plus tard dans les 72 heures, à défaut de quoi la solution sera l’avortement. Pas de deuxième chance cependant en cas d’exposition au VIH, pour lequel la trithérapie préventive doit débuter le plus tôt possible (préférablement dans les deux heures suivant le risque d’infection) et dont les délais maximaux ne peuvent pas dépasser trois jours.

Il y a quelques années, le mouvement Viol Secours, de la région de Québec, a été confronté à un cas de ce genre, comme l’explique sa porte parole Nicole Prévost : « Une de nos clientes avait été agressée dans un pays d’Afrique. Nous avons été étonnées de constater qu’aucune trithérapie n’était disponible à l’ambassade du Canada. Lorsqu’on a demandé des explications à un employé de l’ambassade, il nous a répondu que cela ne relevait pas de leur responsabilité, mais qu’ils allaient faire leur possible pour offrir la médication à la dame. Elle a finalement dû être envoyée dans un hôpital français. »

Une recherche auprès de cliniques de voyage nous a permis de constater que la distribution de médicaments préventifs contre le sida — la tri thérapie — est déjà instaurée chez quelques groupes, comme les travailleurs d’organismes humanitaires et les infirmières qui partent en mission à l’étranger. Cette précaution n’est pas seulement utile en cas d’agression sexuelle, mais également en cas de transfusion sanguine reçue dans un pays en voie de développement. Au Québec, il existe un programme de post-exposition aux liquides biologiques. Principalement destiné aux travailleurs, il fournit la vaccination ou la médication préventive aux per sonnes ayant eu un contact direct avec les fluides corporels d’une personne infectée. Depuis son instauration en , aucun patient ayant bénéficié de la trithérapie préventive n’a contracté le VIH.

Il est important de savoir que le programme d’indemnisation aux victimes d’actes criminels (IVAC) ne verse aucune prestation à une Québécoise victime d’agression sexuelle en pays étranger, et ce, même si elle peut témoigner de l’événement par l’entremise d’un rapport de police ou d’une attestation médicale. La loi prévoit que pour recevoir ces prestations, le crime doit avoir été commis… en sol québécois. Dans ce cas, la victime a droit à 90 % de son salaire advenant un arrêt de travail, ainsi qu’au remboursement de 52 semaines de thérapie. Cependant, le gouvernement fédéral peut venir en aide aux victimes au moyen du Fonds d’aide aux victimes (voir encadré p. 10).

Par ailleurs, on ne refusera jamais à une étrangère qui visite le Québec le droit aux services gratuits des CALACS si elle est agressée ici. Cette décision est le reflet d’une politique sociale humaniste et féministe dont nous devons être fiers.

Des pistes de solution

Jusqu’à présent, le débat entourant la protection des voyageuses s’est limité à des conseils de prévention : ne pas voyager seule, surveiller son verre dans une fête, éviter de se balader en compagnie d’un étranger et, bien sûr, rapporter l’agression le cas échéant. Conseils judicieux, certes, mais qui ne fonctionnent malheureusement pas toujours…

Que pourrait-on faire pour agir de manière plus efficace ? L’instauration d’une ligne téléphonique directe et sans frais reliée à un centre canadien bilingue d’aide aux victimes d’agressions sexuelles serait peut-être une avenue à considérer. En zones moins bien nanties, on pourrait aussi prévoir quelques doses d’urgence d’antirétroviraux disponibles dans les ambassades canadiennes, pouvant être distribuées sous contrôle médical téléphonique.

Autre idée pour assurer la protection des femmes tout en évitant des coûts exorbitants : des trousses scellées de façon sécuritaire qui, lorsqu’elles n’ont pas été utilisées, pourraient être rapportées aux cliniques de voyage et redistribuées jusqu’à la date d’expiration des médicaments. La question la plus délicate demeure toutefois de savoir si les voyageuses auraient besoin que l’on minimise d’emblée les risques par une distribution préventive de médicaments d’urgence. De concert avec les cliniques de voyage, les décideurs de la santé devraient-ils leur offrir la possibilité d’apporter avec elles la pilule du lendemain, de même que des antirétroviraux, comme on le fait actuellement pour certains antibiotiques ? Serait-ce une option appropriée pour les femmes qui voyagent seules ou dans des zones particulièrement affectées par le VIHsida ?

« La question se pose… On ne l’a jamais vraiment soulevée, réfléchit tout haut Christiane Khouzam. Le nombre de femmes qui en auraient besoin peut être faible, mais une seule, c’est déjà une de trop. Et les risques pour la santé sont grands. Alors oui, la question se pose ! »

Les intervenants interrogés admettent que, jusqu’à présent, la problématique n’a presque jamais été évoquée, ni dans les congrès médicaux, ni dans les tables de concertation sur les agressions sexuelles. Peut-être serait-il temps de s’y attarder sérieusement. D’ici là, rien n’empêche les voyageuses d’être proactives et d’établir un franc dialogue avec leur médecin avant le départ, à propos des risques et des solutions à leur disposition.

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