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Photographie de Mme Isabelle Tilmant

Être ou ne pas être mère?

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

En Occident, les femmes ont de plus en plus des enfants par choix. En quoi ce phénomène influence-t-il la construction de notre identité féminine ? La psychologue belge Isabelle Tilmant s’est penchée sur la question dans son livre Épanouie avec ou sans enfant.

Depuis 15 ans, les femmes sont de plus en plus nombreuses à ne pas vouloir d’enfant, à ne pas pouvoir en concevoir et à se questionner sur leur désir de maternité. C’est ce que constate la psychologue Isabelle Tilmant, qui reçoit beaucoup de clientes en quête d’elles-mêmes, souvent confuses, voire bouleversées.

Car la petite pilule qui a changé le monde est aussi en train de transformer de fond en comble l’identité féminine : le choix d’avoir des enfants ou pas témoigne d’une liberté inédite dans l’histoire des femmes. « Cela a une influence majeure ! dit Isabelle Tilmant, jointe à son bureau de Bruxelles. On ne réalise pas à quel point il existe encore, même après 40 ans de féminisme, une confusion entre l’identité de femme et celle de mère. Par exemple, si on demande à un enfant de définir une femme, il répondra probablement que c’est une maman puisque sa référence est maternelle. On pourrait résumer son raisonnement ainsi : “Ma maman, c’est une femme. Donc, une femme, c’est une maman !” Cela reste très souvent prégnant dans le regard des adultes, qui ne sont finalement que ces mêmes enfants qui ont grandi… et qui gardent donc le même regard sur la femme-mère. »

Cette confusion est évidemment peu gratifiante pour les femmes qui n’ont pas d’enfant. « Comme si en n’étant pas mères, elles n’étaient pas des femmes à part entière, soulève la psychologue. Mais avoir le choix permet de sortir de cette confusion : décider de ne pas avoir d’enfant ouvre cet espace du féminin qui n’est pas le maternel… »

Désir de quoi ?

Besoin de reconnaissance par la famille et la société, soif de toute puissance, désir narcissique ou fusionnel, obéissance aux rôles sociaux de sexe, effets de l’inconscient collectif : les raisons de vouloir un enfant sont multiples. La question paraît toutefois incongrue : voyons, toutes les femmes veulent des enfants ! « Ce n’est pourtant pas le cas, explique Isabelle Tilmant. Mais on continue à vivre avec ce préjugé, et cette idée fausse rend bien des femmes malheureuses, car elles sont convaincues qu’il FAUT avoir des enfants pour être une femme. »

Dans son essai, elle cite la psychanalyste américaine Mardy S. Ireland, auteure de Reconceiving Women: Separating Motherhood from Female Identity : « La mère doit découvrir qu’elle est plus que la présence de son enfant; la femme sans enfant doit découvrir qu’elle est plus que l’absence de son enfant. » Cette formule, Tilmant la creuse et l’analyse à travers de nombreux témoignages. « Chaque être humain est traversé par des angoisses existentielles, dit-elle, et avoir un enfant semble encore être la manière la plus courante d’y répondre. S’occuper d’un enfant au quotidien relève du choix d’être “éducateur bénévole”. C’est merveilleux pour certains, moins attrayant pour d’autres. L’important est d’être à l’écoute de ses inclinations profondes ». Celles-ci ont plus à voir avec la femme que l’on est « en dehors » de la maternité. « Mais si une femme veut impérativement un enfant, relève la psychologue, c’est qu’elle est animée par d’autres motivations que celle d’être éducatrice au quotidien : le désir d’aimer et de se sentir aimée inconditionnellement, le désir de se prolonger soi-même et de laisser une trace tangible de son passage sur terre. »

Depuis les années , plusieurs féministes ont formulé, décortiqué, voire dénoncé cette idée que la création et la procréation étaient le grand sujet des femmes. C’est le cas de l’écrivaine franco-canadienne Nancy Huston qui débat, dans ses romans et ses essais, de ce lien conflictuel entre le rôle de mère et celui de créatrice. En tant que psychologue, Isabelle Tilmant pour un regard éclairant sur le sujet. Elle cite l’exemple d’une femme heureuse de sa vie sans maternité, mais dont la propre mère est déçue de ne pas avoir de petits-enfants. Dans le cabinet de la psychologue, la femme a formulé ce qu’elle souhaiterait dire à sa mère : « J’aimerais tellement que tu te réjouisses d’avoir réussi à me donner une vraie liberté de pensée qui m’a permis de faire mes choix. Regarde comme ma vie est passionnante, je n’en voudrais pas d’autre. Je te remercie de m’avoir permis de devenir qui je suis. »

Ce témoignage touchant en dit long sur l ’apprentissage de la liberté. « Beaucoup de femmes ont le sentiment que sans enfant, elles doivent apprendre à exister par elles-mêmes, expose Tilmant. En ayant eu un enfant, elles auraient pu le mettre en avant, se retrancher derrière lui et trouver une justification à leur vie en étant mères. » La psychologue avance une explication : « Une femme qui est mère est d’une certaine manière plus sécurisée. Par exemple, lorsqu’elle entre dans un nouvel endroit, elle tient son enfant par la main, le regarde d’un air protecteur, mais c’est aussi lui qui la protège car elle trouve, grâce à lui, une forme de sécurité intérieure. Une femme qui n’a pas d’enfant doit prendre le risque de se montrer, oser prendre sa place. Elle est nue, en quelque sorte, et elle apprend à s’habiller d’elle-même. »

Un problème d’idéal

Même après 40 ans de féminisme, beaucoup de femmes ont encore le sentiment que si elles n’ont pas d’enfant, il leur manquera quelque chose. On peut jouer à l’autruche et faire de ce constat un tabou, ou on peut essayer de comprendre ce paradoxe. « Étant donné la capacité physiologique des femmes à enfanter, cela reste un présupposé qu’elles doivent être mères. C’est toujours cette confusion entre femme et mère qui intervient. Puisqu’elles sont biologiquement programmées pour faire pour se réaliser. Cette erreur de logique est renforcée par des discours tels que “Lorsque j’ai accouché, cela a été le plus beau jour de ma vie”, “Toi aussi, ton horloge biologique se manifestera”, “Si tu n’as pas d’enfant, tu le regretteras plus tard”… Ce sont des choses que les femmes entendent tout au long de leur vie. »

Car nous idéalisons beaucoup ! La maternité, le couple, mais aussi la vie sans enfant… Les mères, avec leur double tâche famille-travail, se retrouvent souvent confrontées à une impasse. « Soit elles ont le sentiment d’avoir été dupées par rapport à tout ce qu’on leur avait fait miroiter et qu’elles ne peuvent réaliser, soit elles ne se sentent pas à la hauteur. Et elles ont l’impression de courir sans cesse. Elles éprouvent alors le désir de s’occuper plus de leurs enfants, mais aussi, paradoxalement, d’avoir plus de temps pour se réaliser personnellement. » Le couple aussi est idéalisé, mais éclate dans plusieurs cas, car la vie ne lui offre pas le temps dont il aurait besoin pour se développer, se souder et se régénérer.

Même si elles ont choisi la maternité, les femmes restent déchirées par rapport à leur rôle, constate Isabelle Tilmant. « Les mères sont habitées par des états d’esprit divergents. D’un côté, il reste une prégnance sociétale traditionnelle où la femme est encore celle des deux partenaires qui s’occupe le plus du ménage et des enfants, et qui est effectivement confrontée à la double charge familiale et professionnelle. » Le féminisme concourt alors à la revendication du partage des tâches à la maison.

« Mais il existe aussi une part plus irrationnelle. Si la mère est honnête avec elle-même, elle reconnaîtra probablement qu’elle n’a pas envie de renoncer aux prérogatives que lui offre sa maternité. » C’est pourquoi, dans un premier temps, il arrive qu’elle souhaite s’occuper de tout ce qui concerne son enfant. Isabelle Tilmant n’hésite pas : « Elle recherche là une sorte de toute puissance où elle va se sentir indispensable. La durée de ce bonheur varie d’une femme à l’autre, selon l’équilibre entre ce qu’elle reçoit comme gratification dans ce rôle et ce qu’elle y ressent comme satisfaction. Mais très vite, elle éprouvera une sorte de saturation. » C’est souvent à cette étape que les mères craquent. « Elles demandent alors à leur partenaire de prendre plus de place au sein de la famille. Dès lors, soit une complémentarité harmonieuse se développe entre les deux parents, soit c’est le début de la spirale des reproches, avec le risque d’aboutir à l’éclatement du couple. C’est pourquoi il est primordial que les couples parlent de ce que représente leur désir d’enfant et de qui fera quoi lorsque l’enfant sera là. »

Car un jour les enfants partent… et notre vie de femme, elle, continue.

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