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Dessin de deux soeurs faisant la vaisselle.

Manuels scolaires, publicités, vidéoclips : tous ont déjà cantonné les femmes et les hommes dans des rôles précis, traditionnels et figés. Depuis 30 ans, la Gazette des femmes traque et dénonce les stéréotypes sexuels et sexistes à l’école, au travail, en famille, dans les loisirs et les médias. Survol d’une chasse encore ouverte.

Un manuel scolaire en usage au milieu des années 1970 qui met en scène Lili en train de laver la vaisselle, pendant que Toto répare une moto. Une publicité du début des années 1980 où une fillette nettoie la salle de bain que son frère vient de salir. Une propension à inscrire les garçons à des activités sportives et les filles à des activités artistiques. Au fil des ans, les manifestations des stéréotypes sexuels et sexistes relevées par la Gazette des femmes ont pris plusieurs visages.

En 1985, le magazine s’est demandé si les manuels scolaires étaient encore sexistes. Dix ans auparavant, le Conseil du statut de la femme (CSF) avait publié une étude sur les stéréotypes sexistes dans le matériel pédagogique. Constat : les femmes adultes y étaient « sous représentées et définies avant tout par leur rôle familial ». Le gouvernement du Québec est intervenu pour renverser la vapeur. Dès 1981, le Bureau d’approbation du matériel didactique s’est assuré que les manuels scolaires étaient exempts de stéréotypes avant de leur donner son imprimatur. Mais en 1985, on apprenait que plusieurs écoles utilisaient toujours d’anciens ouvrages didactiques. Deux ans plus tard, des modifications au processus d’évaluation ont fait craindre le retour des manuels sexistes. Le magazine a de nouveau sonné l’alarme.

La Gazette des femmes s’est aussi intéressée aux rôles des personnages masculins et féminins dans les bandes dessinées destinées aux jeunes. L’auteure d’un texte paru en 1981, Gloria Escomel, notait que les héros étaient généralement masculins : Tintin, Astérix, Lucky Luke, Superman… « Il y a bien quelques femmes ici et là, dans un coin de l’image, dans une scène de foule, au milieu d’un groupe, au fond, là, derrière son panier, son poisson qu’elle assène sur la tête du marchand, son gamin turbulent qu’elle ramène de l’école, son tablier, son fourneau, son aspirateur ou son mari. » Au nombre des personnages féminins stéréotypés et de second plan, elle citait la mère de Boule (dans Boule et Bill) et les épouses des Pierrafeu.

Dix ans plus tard, le magazine a fait état d’une étude du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias de l’Université de Montréal, qui montrait qu’entre 1984 et 1988, moins du quart des personnages de dessins animés de langue française étaient féminins (21 % en 1984 et 22 % en 1988). Les femmes apparaissaient aussi « plus souvent que les hommes dans des rôles au foyer ou familiaux ».

La Gazette a également traité des stéréotypes sexuels et sexistes à l’école. « Étant donné que les filles aiment l’école, ont à coeur leur réussite scolaire, écoutent et participent davantage en classe que les garçons, ceux-ci agissent comme s’ils devaient se distancier de ces façons de faire, qu’ils considèrent comme efféminées , affirmait la chercheuse à l’Université Laval Claudette Gagnon, dans un article publié en 1998. « Alors que les comportements considérés comme masculins contribuent à accroître l’estime de soi des garçons, chez les filles, c’est très différent. Celles-ci s’opposent aux étiquettes stéréotypées et, pour elles, il n’est pas question de reproduire la féminité traditionnelle, mais plutôt d’établir de nouveaux rapports axés sur l’émancipation des rôles sociaux. » Pourtant, en 2007, la chercheuse en éducation Pierrette Bouchard s’inquiétait du phénomène d’hypersexualisation…

Chacun son métier ?

Autre objet de préoccupation : l’orientation professionnelle des filles et des garçons, que les stéréotypes peuvent pousser à embrasser des carrières traditionnellement associées à leur sexe. La Gazette des femmes a fait état d’initiatives visant à diversifier les choix professionnels des jeunes filles : le projet Vire-Vie en 1983, le guide Explorons de nouveaux espaces en 1985 et le programme gouvernemental Chapeau les filles ! en 1997.

En 1984, le magazine a publié des extraits d’une allocution de la présidente du CSF de l’époque, Francine C. McKenzie, au sujet de l’emploi non traditionnel. Les statistiques révélaient alors que les travailleuses étaient encore concentrées dans des emplois traditionnellement féminins. « Elles sont secrétaires, infirmières, travailleuses du textile, caissières, institutrices. Les emplois qu’elles occupent sont souvent mal payés et les chances d’avancement y sont limitées. Cette tendance à ce que les spécialistes appellent la ghettoïsation du travail féminin semble se maintenir », notait la présidente.

À plusieurs reprises, la Gazette des femmes a traité des programmes d’accès à l’égalité. Comme le mentionnait un article paru en 1989, ces programmes visaient « à favoriser l’accès des femmes à des emplois autres que ceux qu’elles occupent généralement ». Il s’agissait « de briser la ségrégation professionnelle jugée en partie responsable des écarts salariaux entre les travailleurs et les travailleuses ».

Les stéréotypes ont parfois compliqué l’accès des femmes à certaines fonctions. En 1982, dans un texte sur les femmes en politique municipale, la conseillère montréalaise Thérèse Daviault racontait avoir souvent constaté « que les citoyens étaient de prime abord portés à faire davantage confiance à un homme ».

Au fil des ans, la Gazette s’est penchée sur la présence des femmes dans des domaines traditionnellement masculins, comme les affaires et les sciences, ainsi que dans les corps policiers et l’armée. Si elle a donné la parole à des femmes travaillant dans des domaines traditionnellement masculins, elle a rendu la pareille à des hommes occupant un poste de secrétaire, de caissier, de diététiste ou d’éducateur en service de garde. « Si je dis à un inconnu que je suis éducateur en garderie, je sens toujours qu’il me trouve bizarre », racontait Alain La jeunesse en 1995. « Même à la garderie, certains parents, appartenant surtout à des cultures où les rôles traditionnels dominent encore, réagissent très froidement à notre présence. »

Et au retour du boulot, les stéréotypes sexistes ne s’évanouissent pas. La Gazette a plusieurs fois interrogé des femmes et des hommes au sujet du partage du travail ménager et des responsabilités familiales. En 2006, la journaliste Danielle Stanton demandait s’il était possible que des jeunes femmes scolarisées, conscientisées et déterminées se considèrent encore comme les intendantes en chef du foyer et de la famille. Elle répondait par l’affirmative : « Vous entendez souvent des gars dire que leur blonde les aide ou qu’elle garde les enfants quand ils doivent s’absenter ou bosser le samedi ? Jamais. Ils se sentiraient ridicules. »

Une incidence sur les loisirs

« Comment se fait-il que votre petit garçon est membre d’une équipe de hockey dès l’âge de 5 ou 6 ans, alors que pour votre petite fille, vous avez choisi des cours de musique, de dessin ou de ballet comme activité du samedi matin ? » s’interrogeait pour sa part l’auteure d’un article sur les femmes et les loisirs, Camille Gagnon, en 1980.

En 2006, Guylaine Demers, qui a entraîné des équipes féminines de basket-ball durant 15 ans, racontait que ses collègues masculins la dénigraient et disaient à ses athlètes qu’elle était lesbienne. « Une étiquette qui colle encore à la peau des entraîneuses, particulièrement dans les sports collectifs. Si bien que beaucoup de filles refusent de pratiquer un sport de crainte d’être perçues ainsi, selon l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique », écrivait l’auteure du texte, Marie-Eve Cousineau.

Et qu’en est-il du traitement des sportives dans les médias ? « Au lieu de s’extasier sur leurs jambes de gazelle ou leur grâce féline, les journalistes sportifs feraient mieux d’insister sur le talent des athlètes féminines », écrivait Robert Frosi en 2006. Ce journaliste sportif à Radio-Canada soulignait que les sportives se butaient à des stéréo types. « Par exemple, on accepte les différences morphologiques chez les hommes, mais on exige l’uniformité chez les femmes. À entendre certains, une lanceuse de poids devrait avoir la fluidité de la gazelle et la grâce d’un paon, alors que le lanceur, lui, peut rivaliser avec tous les sumos du monde sans que personne n’y trouve à redire. »

Mauvaise note pour les pubs et les clips

Lors des débuts de la Gazette des femmes, les stéréotypes sexuels et sexistes étaient chose courante dans les publicités. En 1979, le CSF a d’ailleurs mené une étude sur l’image des femmes dans la pub. « Femme-objet, femme-servante, femme-princesse, femme nue, femme-bébé, telles sont les étiquettes que la publicité accole à l’image des femmes qu’elle présente. Loin de refléter la réalité, ces modèles enferment les femmes dans des cadres limitatifs, étouffants, mensongers », écrivait en 1980 la présidente du CSF, Claire Bonenfant.

L’année suivante, le CSF créait le prix annuel Déméritas pour dénoncer la publicité jugée la plus sexiste par la population. Il a ensuite lancé le prix Éméritas, qui soulignait les bons coups de l’industrie pour briser les stéréotypes sexistes. Ces prix ont été remis pour la dernière fois en 1989. La même année, la Gazette se demandait si la publicité était moins sexiste. « Le corps féminin est utilisé à titre d’objet sexuel de façon moins grossière. Le sexisme se fait plus subtil; il faut le décoder et ce n’est pas toujours facile », affirmait l’équipe du Service Action-Femmes du CSF. Dans un article paru en 2001, Pierrette Bouchard, alors titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes à l’Université Laval, s’inquiétait toutefois d’un retour de la publicité sexiste.

Les vidéoclips n’ont pas fait meilleure figure que la pub. En 1988, la Gazette rendait compte d’une étude commandée par le CSF à une équipe de chercheurs de l’Université Laval. Selon les résultats, un vidéoclip sur deux était sexiste. « Un Martien qu’on brancherait sur la moitié douteuse des vidéoclips aurait une bien drôle d’image de l’Occidentale qui entrera bientôt dans l’an 2000. Il verrait apparaître une Barbie articulée, mue par la séduction », écrivait l’auteure de l’article, Nicole Beaulieu. Le CSF avait organisé une session de remue-méninges afin de trouver des solutions pour contrer ce phénomène. Le ministère de l’Éducation du Québec préparait pour sa part un guide pédagogique pour aider les enseignants à aborder la question avec leurs élèves.

Éliminer les stéréotypes : mission possible ?

Comment mettre fin à la transmission des stéréotypes ? Pour plusieurs, la réponse réside dans la socialisation des enfants et l’éducation non sexiste. De concert avec différents ministères, le Conseil du statut de la femme avait lancé dans cette optique le programme Pareille, pas pareils, en vigueur de 1982 à 1984. Il comprenait entre autres un « concours incitant à la création de jeux, de contes, de chansons qui proposent des valeurs égalitaires aux filles et aux garçons » et une « recherche portant sur l’identité sexuée et sur l’apprentissage des rôles hommes femmes chez les enfants », comme l’indiquait un article paru en 1982.

D’aucuns soulignent que les acteurs gouvernementaux et les médias doivent eux aussi faire leur part. Dans un avis sur le sexe dans les médias rendu public en 2008, le CSF a émis différentes recommandations. Il proposait notamment « que soient resserrées les règles d’application des normes en matière de stéréotypes sexuels qu’ont adoptées les diffuseurs et l’industrie de la publicité », rapportait la rédactrice en chef adjointe d’alors de la Gazette des femmes, Paule Belleau. Selon elle, les images sexistes étaient malheureusement de retour en masse dans les médias.

S’il reste des progrès à réaliser, le portrait est toutefois moins sombre. À preuve, en 2007, la spécialiste en éducation artistique et chroniqueuse à Radio-Canada Catherine-Ève Gadoury a relevé plusieurs manifestations de stéréotypes dans des produits culturels, mais a aussi souligné des aspects positifs. « On sent que chez nous, les créateurs de séries, de films ou de romans jeunesse se creusent les méninges pour inventer des histoires qui évitent les clichés et le piège de la facilité. » Il y a de l’espoir…

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