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Photographie de Barbara Legault.

La relève féministe

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Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

En 2009, le mot féministe fait friser bien des oreilles. Malgré son impopularité, plusieurs jeunes femmes n’hésitent pas à s’y identifier. Dégourdies, passionnées, elles travaillent fort pour recruter de nouvelles « membres ».

Apathiques. Désintéressées. Trop prudentes. Bénéficiaires des acquis des féministes des générations précédentes. Les critiques sont souvent dures à l’égard des femmes des générations X et Y. À tort ou à raison ? Selon Barbara Legault, responsable du comité jeunes de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), oui, les jeunes surfent sur les acquis du féminisme, mais ce n’est pas une mauvaise chose en soi. « On en bénéficie, et c’est tant mieux. Cela dit, il faut être reconnaissantes, connaître l’histoire, la porter. Et la poursuivre à notre façon. »

Une vision plurielle

Dans l’ouvrage collectif Dialogues sur la troisième vague féministe, Maria Nengeh Mensah parle du désir des jeunes de se distancier des versions antérieures du féminisme pour en créer d’autres qui leur ressemblent. « Accepter le renouvellement des théories et pratiques féministes » permettra sans doute de troquer le fameux « je ne suis pas féministe, MAIS… » pour un « je suis féministe ET… ».

La pluralité est au centre des préoccupations des féministes de la troisième vague, qui a débuté à la fin des années 1980. Refusant de voir les choses de façon monolithique, ces femmes revendiquent la fin d’un féminisme blanc et hétérosexuel.

Le comité jeunes de la FFQ répond à ces préoccupations avec ses regroupements pancanadiens, dont le premier a eu lieu en octobre 2008. Pendant trois jours, plus de 500 femmes de 14 à 35 ans provenant de toutes les provinces se sont regroupées à Montréal, sous la bannière « Toujours RebELLEs ». « Nous reconnaissons qu’il existe de multiples interprétations du féminisme et nous célébrons et intégrons cette diversité. […] Nous sommes des femmes de diverses capacités, ethnicités, sexualités, identités, classes, âges et “races” », peut-on lire dans le manifeste du rassemblement. Une panoplie d’ateliers ont abordé divers thèmes : mères et féministes, hypersexualistion, montée de l’antiféminisme, industrie du sexe, féminisation de la pauvreté et implication politique des jeunes immigrantes, pour ne nommer que ceux-là. Dans la rue, les participantes ont crié des slogans devant un peep-show, puis se sont livrées à une performance théâtrale dans le métro.

Par et pour les jeunes

Quelle est la recette pour réunir autant de jeunes féministes ? Et comment favoriser le militantisme ? Mme Legault a proposé quelques pistes de réflexion à ses collègues de la FFQ lors d’un colloque sur la relève féministe et syndicale. D’abord, respecter le concept du « par les jeunes femmes, pour les jeunes femmes ». « Il faut favoriser l’autonomie des jeunes dans la réalisation de leurs projets, et reconnaître l’expertise qu’elles ont acquise à l’extérieur des groupes de femmes institutionnalisés », explique-t-elle. En effet, plusieurs jeunes féministes sont issues de groupes indépendants des subventions gouvernementales, moins mainstream. Certaines sont autodidactes, d’autres ont fait leurs armes dans des blogues ou des webzines. D’autres encore ont oeuvré dans des mouvements altermondialistes ou environnementaux et veulent intégrer ces préoccupations à la cause féministe.

Les féministes plus expérimentées doivent aussi être capables de se remettre en question et de s’ouvrir aux nouvelles idées. « On parle de relève, mais est-ce que cela veut dire pré parer sa sortie et s’attendre à ce que les suivantes prennent le même chemin ? » demande Mme Legault. Car à l’heure actuelle, l’absence de hiérarchie dans les structures organisationnelles, la déconstruction de l’identité sexuelle, la réappropriation du corps de la femme, les revendications des travailleuses du sexe sont autant de sujets qui ne font pas l’unanimité…

Micheline Dumont, auteure de l’ouvrage Le féminisme québécois raconté à Camille (sa petite-fille), croit que les jeunes doivent trouver leurs propres façons de faire. « On peut les convaincre que les acquis ne sont pas apparus spontanément, mais on ne peut pas leur dire comment agir », dit-elle. « Le foisonnement actuel des courants nouveaux qui déconcertent les plus âgées et enthousiasment les plus jeunes est […] le signe de la vitalité du mouvement », écrivait-elle dans Dialogues sur la troisième vague féministe.

Pourquoi se dire féministe en 2009 ?

Ève Cantin-Lafrance a commencé à s’impliquer dans le comité jeunes de la FFQ il y a trois ans. « À ma fête de 21 ans, ma mère m’a offert le numéro hors série célébrant les 25 ans de la revue La Vie en rose parce que j’avais des discussions enflammées sur la condition des femmes avec ma soeur. » Ève a consulté la liste des organismes mentionnés dans le magazine et a contacté le premier, la FFQ. Depuis, elle s’est également inscrite au certificat en études féministes.

Pour elle, l’emploi du terme féministe est crucial. « Grâce à ce mot, je suis à l’université en ce moment. Et tant que j’aurai peur de marcher toute seule dans la nuit à 3 h du matin, je dirai que nous ne sommes pas égales. »

Émilie Gendron, organisatrice de Patriarcat Ya Basta ! — les rencontres des féministes radicales qui ont eu lieu à Montréal les 14 et 15 février dernier –, croit qu’il ne faut pas avoir peur des mots et ne pas essayer, avec des termes comme égalitarisme, de leur donner une plus belle couleur. « Si le terme féministe la mauvaise presse, c’est le signe qu’il y a des choses qu’on n’a pas encore comprises, en tant que société. »

Les interviewées s’accordent pour dire que les médias n’ont pas aidé la cause. « Arrêtez de tenter le sensationnalisme avec l’éternelle référence au brûlage de brassières, demande Barbara Legault. Ça crée des visions réductrices. » Micheline Dumont affirme pour sa part que s’il y a beaucoup de groupes féministes au Québec, il y a chez les médias une volonté de ne pas en parler. « Dans les années 1970, il n’y avait pas beaucoup de féministes radicales, mais elles faisaient beaucoup de bruit, car c’était à la mode. Aujourd’hui, ça n’a plus la cote. »

« Au cégep, j’étais LA féministe radicale, raconte Émilie. Je me faisais constamment demander : Pourquoi vous haïssez les hommes ? Êtes-vous toutes lesbiennes ? En répondant à ces questions, j’en profitais pour faire de l’éducation populaire. Ça fait partie de mon féminisme, me justifier. Mais c’est aussi pourquoi j’ai besoin de me retrouver avec des féministes, dans des espaces non mixtes. »

Certaines ne se reconnaissent cependant pas dans les mouvements radicaux. C’est le cas de Léa Clermont-Dion, même si la jeune femme juge leur existence nécessaire. « Mon engagement passe maintenant par la caméra et la radio au cégep », explique Léa, qui a aussi organisé le colloque « Égalité, acquise ? ». « Le féminisme, ce n’est pas une cause pour moi, ça fait partie de moi », ajoute celle qui désapprouve la non-mixité dans les groupes féministes. « Si on refuse les hommes, on se ferme des portes. »

Que penser des femmes qui optent pour des actions féministes plus personnelles ? Qui expriment leur féminisme dans leurs choix de vie ? Est-on moins féministe si on ne milite pas ? « Moi, je me positionne d’une manière idéologique, dit Léa. Mais c’est certain que faire des petits gestes, ça aide. Sinon, c’est comme affirmer qu’on est pour la protection de l’environnement et ne pas recycler. » Émilie Gendron croit que les féministes ne le sont pas moins si elles ne militent pas. « Mais souvent, quand on se rend compte qu’il y a encore des oppressions, on a envie d’agir… »

Mobiliser les jeunes à la base

Avant toute chose, il faut développer la conscience féministe, estime Micheline Dumont. C’est pourquoi elle a écrit Le féminisme québécois raconté à Camille. « Je ne crois pas à l’action pour l’action », dit-elle. Or, comment faire pour développer cette conscience ?

« Les femmes doivent éduquer leurs filles, leurs nièces, etc., répond Barbara Legault. Mais c’est aussi la responsabilité du ministère de l’Éducation. On parle de Martin Luther King et de mère Teresa très tôt dans les écoles, mais pour les leaders féministes, il faut attendre au cégep. »

Le comité jeunes de la FFQ, pour sa part, souhaiterait monter un projet d’intervention dans les écoles pour démystifier le féminisme. « On irait en jaser une heure à la fois, un peu à la manière de l’organisme GRIS, qui tente de lever le voile sur l’homosexualité », explique la responsable du comité.

Ève Cantin-Lafrance suggère quant à elle à la Gazette des femmes d’inclure un fanzine (revue à tirage limité qui inclut fiction, art et textes politiques) dans son magazine, pour mieux interpeller les jeunes. À méditer…

Peu importe leur étiquette ou leur degré de militantisme, les jeunes féministes d’aujourd’hui cohabitent dans un mouvement inclusif qui pense et agit, en rupture et en continuité avec le passé. Oui, elles sont actives. Mais les organismes voués à la cause pourraient en accueillir beaucoup d’autres ! Intéressées ?

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