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La ménopause : une construction sociale?

Dans son essai La fabrique de la ménopause, la sociologue Cécile Charlap montre que la ménopause n’est pas une simple réalité physiologique. La manière dont on en parle et dont on la vit est tissée de représentations sociales et médicales. Entretien avec l’autrice.

La ménopause est-elle un concept universel?

Pas du tout. La ménopause a été pensée de différentes manières à travers le temps et le monde. Avant la fin du XVIIIe siècle, on parlait peu de ce que l’on appelait alors « l’âge critique ». Cela a commencé avec les traités des maladies de femmes.

Le terme a été inventé vers 1820 par le médecin parisien Charles de Gardanne. À l’époque, on expliquait le fonctionnement du corps humain en termes d’humeurs. À l’intérieur de ce paradigme, la ménopause était perçue comme un manque de force pour expulser le sang des règles. On considérait que ce trop-plein de sang était délétère et qu’il créait un cortège d’affections, parce que, faute d’être évacué, le sang montait au cerveau.

On trouve dans ces traités des pages et des pages de maladies causées par la ménopause. Pour les guérir, on pratiquait des saignées ou on appliquait des sangsues, et on déconseillait aussi aux femmes de faire du vélo ou de prendre le train par peur des congestions.

Aujourd’hui, s’entend-on sur ce qu’est la ménopause?

Contrairement à ce que l’on peut lire dans les ouvrages médicaux ou les médias, ce n’est pas une réalité homogène. Pour mon livre, j’ai interviewé une trentaine de femmes. Il en ressort des expériences du corps extrêmement différentes. Certaines femmes n’ont aucun symptôme, d’autres seulement quelques-uns.

Mais surtout, on se rend compte que les réalités sociales et professionnelles influent beaucoup sur cette période de la vie. Le rapport aux médecins et aux partenaires, par exemple, est très important. Est-ce que ces personnes comprennent ou au contraire imposent leur vision des choses? Minimisent-elles les symptômes, s’en moquent-elles?

La ménopause est aussi vécue différemment selon le milieu socioéconomique, la profession et le fait d’habiter en ville ou à la campagne. Ainsi, les cadres qui participent à de nombreuses réunions avec des hommes, ou celles qui sont en contact constant avec le public, ressentent les bouffées de chaleur comme un stigmate handicapant. Ce n’est pas le cas pour les rurales qui acceptent davantage la naturalité du corps. On voit bien, dès lors, que la ménopause ne peut être réduite à une expérience physiologique, elle est aussi sociale.

Pourquoi, depuis le début du XXe siècle, la ménopause est-elle si médicalisée?

Au début du XXe siècle, on entre dans une conception du corps qui est celle des hormones. La ménopause est alors vue comme une carence et est associée à une multitude de symptômes : bouffées de chaleur, sécheresse vaginale, désordres de l’humeur, etc. La carence hormonale s’accompagne aussi d’un risque d’ostéoporose et de cancer. La ménopause devient alors un problème auquel on doit trouver une solution. La « visite médicale de la ménopause » s’impose comme la norme et les médecins se mettent à prescrire des traitements hormonauxde substitution qui représentent un marché très lucratif pour les compagnies pharmaceutiques.

En fait, la médicalisation de la ménopause est le prolongement de celle de la puberté, des grossesses, etc. Le corps féminin est contraint par des instances médicales et des injonctions sociales, beaucoup plus que celui des hommes.

En fait, la médicalisation de la ménopause est le prolongement de celle de la puberté, des grossesses, etc. Le corps féminin est contraint par des instances médicales et des injonctions sociales, beaucoup plus que celui des hommes. Il paraîtrait complètement incongru pour un médecin de demander à un jeune homme de parler de la qualité et de la quantité de son sperme, alors que l’investigation sur tous ces aspects biologiques très intimes semble normale chez les femmes dès la puberté.

Y a-t-il un lien entre le vocabulaire de la ménopause et celui du vieillissement?

Dans les deux cas, on parle de « carence », de « perte », de « déclin », d’« involution », de « dégénérescence », de « déficience ». En disant les choses, on les catégorise et on les rend réelles. Or, les mots qui disent la ménopause construisent une certaine représentation du vieillissement féminin qui est dévalorisé par rapport à son équivalent masculin. Dans la manière de parler de la ménopause, on constate très bien l’existence de ce « double standard » selon lequel les femmes vieillissent de manière plus précoce que les hommes et de manière plus déficitaire et désavantagée.

Comment s’explique ce « double standard »?

L’essayiste et romancière féministe Susan Sontag l’a expliqué avant moi, mais je crois que la féminité est encore largement associée à la fécondité et à une certaine idée de la beauté. Comme la ménopause marque la fin de la fécondité, et qu’elle est pensée dans le discours médical en termes de dégénérescence, elle signe l’entrée dans le processus de vieillissement de manière plus précoce chez les femmes. Car les standards esthétiques et la fertilité sont beaucoup moins inscrits dans la définition du masculin. Le vieillissement masculin est ainsi plus valorisé. Il représente une accession à la maturité et à la sagesse.

La ménopause marque-t-elle le début de la vieillesse dans toutes les sociétés?

Cela aussi est très relatif. Si, en Occident, la fertilité correspond au fait de tomber enceinte, d’accoucher d’un enfant, au Japon, par exemple, la fécondité et la maternité sont moins liées au fait de mettre un enfant au monde que de l’élever. L’anthropologue montréalaise Margaret Lock a montré que la ménopause n’y est pas interprétée comme la fin de la vie fertile. Une grand-mère qui élève ses petits-enfants est encore considérée comme féconde et maternelle.

Les mots qui disent la ménopause construisent une certaine représentation du vieillissement féminin qui est dévalorisé par rapport à son équivalent masculin.

On voit donc bien qu’au-delà de la matérialité du corps, qu’on ne peut nier, il y a des regards qui construisent des représentations différentes. La preuve, c’est que symboliquement, la perte de la fertilité chez les femmes arrive bien avant la ménopause. Vers la quarantaine, on considère que les femmes ne doivent ou ne peuvent plus avoir d’enfants, alors que la ménopause physiologique survient beaucoup plus tard, dans la cinquantaine.

C’est ce que vous appelez la ménopause sociale?

Oui. Bien avant la ménopause physiologique, dans la quarantaine, on enjoint aux femmes de ne plus se reproduire : elles deviennent socialement stériles. Cette ménopause sociale transparaît dans les discours médicaux qui construisent les grossesses autour de 40 ans comme des grossesses tardives, à risque, dangereuses, hors normes.

Ces représentations sont amplifiées dans les médias, où on décrit les vedettes qui ont des enfants dans la quarantaine comme exceptionnelles, alors que du côté masculin, ce n’est jamais présenté comme cela. Pourtant, l’appauvrissement du sperme avec l’âge, le vieillissement du pénis, les problèmes érectiles sont autant de facteurs qui rendent les hommes infertiles ou engendrent des grossesses à risque. Mais l’andropause n’est pas du tout traitée de la même manière.

Cécile Charlap est docteure en sociologie. Son essai, La fabrique de la ménopause (CNRS Éditions, coll. « Corps », 265 p.) est issu de sa thèse de doctorat, menée à l’Université de Strasbourg. Elle enseigne la sociologie à l’Université Toulouse Jean Jaurès, en France.

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