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Géorgie : des voix féminines qui portent en Pankissi

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Journaliste indépendant formé en France, il aime écrire de longs reportages et parfois prendre des photographies. Il affectionne les chemins de traverse, les frontières, les histoires de mémoire et de résistance, les projets fous ou les personnalités en décalage. Il voyage régulièrement en Turquie et dans le Caucase. Il collabore avec la presse écrite francophone, notamment avec des journaux suisses.

Photo principale : Makvala Margoshvili © Julien Pebrel

Que ce soit pour lutter contre la stigmatisation, pour s’affirmer dans une société patriarcale ou pour partager leur vision d’un islam humaniste, les femmes de la vallée de Pankissi en Géorgie se réunissent pour chanter et faire porter leur message bien au-delà du Caucase.

« La ilaha illallah » (« Il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah »), chantent des femmes dans la petite salle de prière adjacente à l’ancienne mosquée de Duisi. Elles sont une douzaine, plutôt âgées, vêtues de foulards et d’amples robes, à pratiquer une cérémonie religieuse appelée zikr. Ce rituel au cœur de la pratique soufie se tient tous les vendredis à midi et dure environ une heure.

« Pendant le rituel, je ne suis plus de ce monde, je suis transcendée, mon esprit est ailleurs », affirme Raisa Margoshvili, 61 ans, qui dirige avec charisme cette cérémonie qui se perpétue depuis le XIXe siècle en Pankissi. Cette étroite vallée est située tout à l’est de la Géorgie, au pied de la chaîne du Caucase qui marque la frontière avec la Russie.

Une région marginalisée

© Julien Pebrel
Raisa Margoshvili

Ce petit territoire est peuplé d’environ 7 000 à 10 000 Kistes, une minorité ethnique originaire de la Tchétchénie voisine qui est installée en Géorgie depuis au moins deux siècles. Ce peuple est très majoritairement musulman, a le tchétchène comme langue maternelle et parle aussi le géorgien.

Depuis l’indépendance du pays en 1991, la communauté kiste s’est retrouvée marginalisée dans un État-nation qui met l’accent sur son identité chrétienne orthodoxe. Les discriminations dont elle est victime, couplées au chômage endémique dans les zones rurales, ont entraîné une vague d’émigration : « Il n’y a pas de travail pour les jeunes ici, ce sont principalement les hommes qui partent gagner leur vie à l’étranger, en Turquie, en Allemagne ou au Danemark », note Raisa Margoshvili.

Ce déclin démographique s’est accompagné d’une transformation socioreligieuse de la population kiste. « , de plus en plus de jeunes hommes sont aussi partis à l’étranger pour étudier la théologie. En revenant, ils ont commencé à remettre en cause nos traditions comme n’étant pas purement islamiques », affirme Nata Borchashvili.

, le Pankissi est associé dans les médias géorgiens à une zone de non-droit où fleurissent le crime organisé et le trafic de drogues. Plus récemment, il a fait les gros titres, car un jeune natif est devenu un des commandants de l’État islamique en Syrie. Les autorités et de nombreux observateurs extérieurs ne perçoivent désormais la petite vallée que sous l’angle du terrorisme et de la radicalisation.

Des femmes à la défense de la culture kiste

Ce sont surtout les femmes de Duisi et des autres villages qui se sont regroupées pour dénoncer ces stéréotypes négatifs et lutter contre la marginalisation sociopolitique des Kistes. La pionnière de ce mouvement est la belle-mère de Nata Borchashvili, Makvala Margoshvili, surnommée Badi, aujourd’hui âgée de 82 ans.

« Pour moi, contribuer à la préservation et à la diffusion de nos belles traditions était un contrepoids nécessaire à la mauvaise réputation du Pankissi et des Kistes », lance l’octogénaire qui a travaillé comme infirmière durant la période soviétique.

Après l’effondrement de l’URSS, Makvala Margoshvili a d’abord été active dans l’aide humanitaire apportée aux réfugiés des deux guerres sanglantes de Tchétchénie. Fortement marquée par cette tragédie qui lui rappelle la Seconde Guerre mondiale, elle fonde en 1999 l’association Marchoua Cavcaz (Paix dans le Caucase), dont la mission est d’œuvrer au rapprochement des peuples géorgien et kiste, et de promouvoir la culture locale, notamment ses pratiques spirituelles comme le zikr.

« En prenant part à la vie publique, Makvala Margoshvili a remis en cause l’image stéréotypée de la femme kiste qui s’occupe en priorité de son foyer. Elle ne s’est jamais souciée de ce qui était considéré comme un rôle masculin ou féminin. »

− Nata Borchashvili

« Nous avons aussi développé le tourisme rural. Le Pankissi était isolé du reste du monde, même les Géorgiens ne venaient jamais ici, ce qui était la cause de leurs préjugés », continue Makvala Margoshvili.

« Badi n’est plus active en raison de son état de santé, mais son exemple a inspiré d’autres femmes qui ont créé des ONG, analyse Nata Borchashvili. En prenant part à la vie publique, elle a remis en cause l’image stéréotypée de la femme kiste qui s’occupe en priorité de son foyer. Elle ne s’est jamais souciée de ce qui était considéré comme un rôle masculin ou féminin. Elle a affronté beaucoup de résistances dans le village, notamment parce qu’elle était une femme d’un certain âge qui voulait agir dans des domaines sans aucun lien avec son expérience professionnelle. Mais la pression sociale n’avait aucune prise sur elle! »

Un ensemble musical féminin et humaniste

L’initiative dont Makvala Margoshvili est la plus fière est la création de l’ensemble musical féminin Aznash en 1995, dont le répertoire mélange des mélodies traditionnelles issues du folklore géorgien et kiste, et des chants sacrés soufis, dont certains passages du zikr. Son but est toujours de montrer le Pankissi sous un angle positif et de diffuser un message humaniste de paix et de tolérance. Le pari est réussi puisque l’ensemble est invité dans les années suivantes à se produire en Turquie et dans d’autres pays.

Au fil du temps, le groupe s’est professionnalisé. Il compte actuellement quatre chanteuses et musiciennes kistes ainsi qu’un chanteur français, qui organise régulièrement pour le groupe des concerts en Europe.

© Julien Pebrel
Markha Machalikashvili

Markha Machalikashvili, âgée de 25 ans, est la plus jeune. Elle habite dans un petit hameau non loin de Duisi. Elle aussi bouscule les codes d’une communauté conservatrice. « Toutes mes amies d’enfance ont fondé une famille et sont devenues des femmes au foyer », affirme celle qui poursuit des études d’économie à Tbilissi en parallèle de ses activités musicales. Un choix d’indépendance qu’elle revendique : « Si je ne suis toujours pas mariée à 25 ans, c’est parce que j’aime chanter et que je veux être libre. J’aime cette vie! »

En Géorgie et ailleurs, Aznash rencontre un succès croissant : l’ensemble vient de sortir un CD, a été l’objet d’un film documentaire et a effectué une tournée de plus d’un mois en France l’été dernier. Paradoxalement, cette culture traditionnelle kiste présentée sur scène, qui faisait jusqu’à peu partie de la vie quotidienne des habitants du Pankissi, est en danger.

L’exode rural, mais aussi la diffusion des thèses salafistes parmi les nouvelles générations sont en cause. « J’ai peur que notre cérémonie du zikr disparaisse. Toutes les femmes de notre groupe sont âgées, les jeunes vont principalement à l’autre mosquée du village d’obédience salafiste, confie Raisa Margoshvili. Il n’y a pas de grandes différences avec nous les soufis en termes religieux, mais ils interdisent par exemple les chants quand quelqu’un décède, et ils interdisent aussi à leurs membres d’aller aux mariages où il y a de la musique et de l’alcool. »

Mais de nombreux jeunes s’engagent aussi dans les associations locales, et le centre culturel propose une grande diversité d’activités. Raisa Margoshvili se veut optimiste : « J’ai trois petites-filles qui vivent ici, elles apprennent toutes la danse folklorique, donc j’ai bon espoir qu’elles perpétuent notre culture! »


* Cet article a été réalisé avec le soutien du USC Center for Religion and Civic Culture, de la John Templeton Foundation et du Templeton Religion Trust. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles de ces organisations.

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