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Cinquante nuances… de rose et de bleu

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Fondatrice du blogue Ma mère était hipster (2009-2015), Myriam Daguzan Bernier y a été critique culturelle aux côtés de ses 30 collaborateurs·trices, avant de se tourner vers la coordination de médias sociaux, entre autres à DHC/ART et au Centre Phi. Par la suite, elle a travaillé comme journaliste pour Nightlife et BazzoMAG, édimestre et gestionnaire de communauté pour Châtelaine, BazzoTV et pour l'émission Lire sur ICI ARTV. Jusqu'à tout récemment webmestre et gestionnaire de communauté à La fabrique culturelle, elle poursuit actuellement des études à temps plein en sexologie à l’UQAM et oeuvre à la pige en tant que journaliste, conférencière, spécialiste des médias sociaux ainsi que formatrice à L'inis, au RQD et à la formation continue de l'UQAM. Elle est également l'autrice du livre Tout nu! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité aux Éditions Cardinal.

Caméra. Action. Gros plan sur un gâteau au crémage coloré. Un couteau s’approche et commence à le découper. Zoom sur l’intérieur du gâteau. Le stress est palpable. De quelle couleur sera l’intérieur : rose ou bleu? Bienvenue dans l’ère des gender reveal partys*!

Sur YouTube et Instagram, ces mots-clics conduisent à des milliers de contenus. Gâteau, boîte remplie de ballons colorés, fumée rose ou bleue, les idées ne manquent pas pour dévoiler le sexe du petit être tant attendu. La recette est simple : rose pour une fille, bleu pour un garçon. Au tournant de , alors que les stéréotypes de genre sont remis en cause, il semble qu’on y est plus que jamais englué. En a-t-il toujours été ainsi?
Eh bien… non.

Rose, bleu ou… blanc?

Dans l’épisode « Beauty » de la série Explained (Netflix, 2019), on raconte qu’en , le Time Magazine effectue un grand sondage auprès de diverses chaînes de magasins. À la question « Quel sexe associez-vous au rose? », la moitié des gens répondent… aux garçons! C’est qu’avant les offensives roses et bleues qui nous bombardent actuellement, il en allait autrement.

C’est une récente histoire de marketing qui divise ainsi bleu et rose, mais rien dans le cerveau n’amène les filles et les garçons spécifiquement vers le rose ou le bleu.

Au début du 19e siècle, jusqu’à l’âge d’environ six ans, les enfants étaient généralement habillé·e·s de façon neutre, en blanc. Selon Jo B. Paoletti, autrice de Pink and Blue : Telling the Boys from the Girls in America (), le coton blanc était plus facile à nettoyer avec du javellisant. Et, côté couleurs, pas besoin de chercher loin pour démontrer que le rose était plutôt associé au masculin et le bleu au féminin. Pensons au voile de la Vierge Marie.

Par contre, selon Valerie Steele, directrice du Fashion Institute of Technology à New York, il n’y a pas de consensus sur le port de ces teintes dans l’histoire : on a retrouvé des représentations d’enfants, tant garçons que filles, portant les deux couleurs.

Même constat chez Gina Rippon, professeure de neuroimagerie cognitive et autrice de Gender and Our Brains : How New Neuroscience Explodes the Myths of the Male and Female Minds (). C’est une récente histoire de marketing qui divise ainsi bleu et rose, mais rien dans le cerveau n’amène les filles et les garçons spécifiquement vers le rose ou le bleu. En fait, elle explique même qu’une étude réalisée en , plutôt passée inaperçue, dévoilait que le rouge, couleur vibrante, attirait tous les enfants, peu importe leur genre. Et que la théorie du voile bleu de la Vierge serait finalement… une légende urbaine.

Cela dit, on considère tout de même que la couleur rose pouvait être perçue comme la version « garçon » du rouge, réservée aux hommes. C’est du moins la théorie de Gavin Evans, auteur de The Story of Color :nbsp;An Exploration of the Hidden Messages of the Spectrum (). Il explique que, dès le début du 20e siècle et surtout la fin du 19e, de nombreux conseils sont offerts aux mères pour habiller les enfants. Par exemple, pour avoir un garçon masculin, on recommande une teinte comme le rose : une couleur vibrante, forte, décidée et plus agressive.

Think pink!

Après la Première Guerre mondiale, les choses commencent à changer. Les hommes partis à la guerre, les femmes prennent le relais pour faire rouler l’économie. Les rôles genrés en prennent pour leur rhume, car les femmes se révèlent amplement capables de faire un travail dit « masculin ». Le mouvement des suffragettes sera d’ailleurs pour beaucoup dans ces changements de mentalité.

Mais c’est après la Seconde Guerre mondiale que s’opère une transformation majeure. La société a subi de nombreux traumatismes et la consommation de masse fait son entrée. Les grandes compagnies redonnent un souffle de vie. Et veulent, bien sûr, faire de l’argent. Les femmes retournent aux cuisines et c’est un univers tout rose qui les attend.

Si le rose continue de coller à l’identité féminine, c’est aussi pour une raison commerciale :  la taxe rose. De nos jours, cette taxe figure encore parmi les inégalités à abattre.

Les grandes chaînes se mettent à créer et à promouvoir de la marchandise étincelante pour la maisonnée (cuisinière, réfrigérateur, etc.) et pour le corps : shampoings, savons, parfums et vêtements sont réinventés. Le rose est partout et, cette fois, il cible spécifiquement la gent féminine. La comédie musicale Funny Face (), avec Audrey Hepburn, l’incarne à merveille : sa chanson Think Pink!, résonne, tel un mantra, et enjoint les femmes à « penser rose » pour atteindre cette « joie de vivre » tant promise.

Voir (et payer) la vie en rose

Si le rose continue de coller à l’identité féminine, c’est aussi pour une raison commerciale : la taxe rose. De nos jours, cette taxe figure encore parmi les inégalités à abattre et serait intimement liée à l’histoire des menstruations.

Dans sa thèse Historical Influences on Modern America and the Pink Tax (), Erika Nicole Atkin explique que, vers , la théorie des germes émerge et stipule que « les déchets humains, l’air et l’eau peuvent contenir des éléments vivants (des bactéries) qui peuvent causer des maladies ». Les menstruations sont pointées du doigt.

Les compagnies y voient une occasion d’affaires et se mettent à diffuser des messages concernant l’hygiène et, du même souffle, à promouvoir les produits menstruels. Elles rivalisent d’imagination pour inventer et proposer divers articles « nécessaires » à la femme. Parfums, crèmes, shampoings, rasoirs, lotions… la taxe rose est née.

Souvent invisible, parce que bien intégrée au marketing, elle n’en demeure pas moins d’un rose tonitruant. Celui qui orne les emballages de tous les produits d’hygiène féminine, mais aussi celui des jouets pour gamines, des boîtes à outils pour femmes et des stylos pour elles. La liste est longue et la quantité de produits – plus chers que leur équivalents bleus – infinie. Et côté bleu, la gent masculine a son propre attirail de produits genrés, étampés d’appellations viriles comme « champion » ou « glacier ». Mais pas de taxe colorée pour eux.

S’intéresser à ces couleurs et à leurs significations est une entreprise complexe, car elles sont au cœur des questions actuelles touchant le genre, le sexe, l’identité et l’expression de genre. C’est aussi une longue histoire d’inégalités qui perdure, comme le démontre la taxe rose. Pour l’historienne  B. Paoletti, se pencher sur le rose et le bleu, c’est avant tout s’intéresser à « l’histoire des vêtements neutres » et de ce qui les a fait disparaître.

Dans notre ère qui voit justement de plus en plus de gens non binaires, fluides dans le genre ou même agenres, ne vaudrait-il pas mieux faire éclater les catégories trop strictes? Et jouer avec les nuances de rose, de bleu, de mauve, de vert, de jaune… Après tout, qui ne se réjouit pas d’avoir la chance d’observer un arc-en-ciel?

* Fêtes de révélation du genre.

Myriam Daguzan Bernier est autrice de Tout nu! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité (Éditions Cardinal, ), créatrice du blogue La tête dans le cul, collaboratrice à Moteur de recherche sur ICI Radio-Canada Première et journaliste indépendante. Elle est également formatrice et spécialiste Web et médias sociaux à l’INIS (Institut national de l’image et du son). Actuellement aux études à temps plein en sexologie à l’Université du Québec à Montréal, elle prévoit devenir, dans un avenir rapproché, une sexologue misant sur une approche humaine, féministe et inclusive.

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