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Porter le t-shirt féministe

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Écrivaine et professeure au Département d’Études littéraires de l’UQÀM où elle enseigne la littérature des femmes et les théories féministes. Elle a publié des romans: C’est quand le bonheur? (Héliotrope, 2007), Rose amer (Héliotrope, 2009) et Les Cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage (Héliotrope, 2012), ainsi que des essais, dont les plus récents: Les filles en série. Des barbies aux Pussy Riot (Éditions du remue-ménage, 2013) et Nan Goldin. Guerrière et gorgone (Héliotrope, 2014).

J’ai une amie qui dit que quand on veut trouver l’amour, il ne faut pas porter cette demande à la manière d’un t-shirt sur lequel serait écrit : « S’il vous plaît, aimez-moi! » C’est une image, bien sûr, une manière de dire que si l’amour se trouve, on ne doit pas le quémander. Une image qui m’est revenue en mémoire au lendemain de l’Halloween, après que la députée Catherine Dorion a posé dans le Salon rouge vêtue « comme une femme », contrairement aux choix vestimentaires qu’elle affectionne et qui ne font pas l’unanimité – jeans et t-shirt.

La question du t-shirt n’est pas banale. Au cours des dernières années, depuis la remontée des féminismes sur la place publique à travers le monde, l’industrie du vêtement s’est emparée de la cause des femmes. Dior a repris les mots de Chimamanda Ngozi Adichie sur un t-shirt vendu près de mille dollars. Des stars de la musique et du cinéma ont arboré avec fierté nombre de slogans, sérieux ou humoristiques, mais dans tous les cas féministes.

Certains de ces t-shirts sont des produits éthiques, fabriqués dans des conditions de travail correctes et dans des matières qui ne nuisent pas à l’environnement; d’autres, toutefois, sont issus de la fast fashion, morceaux jetables cousus par des mains mal traitées. Dans certains cas, une partie ou la totalité des profits est donnée à un organisme de défense des droits des femmes; dans d’autres cas, les sommes sont engrangées par une multinationale qui instrumentalise le militantisme.

Si l’opposition semble simple entre l’engagement social et le capitalisme, reste que le t-shirt féministe pose des questions compliquées. Qu’est-ce que ça signifie de vendre le féminisme? Qui l’achète, et à quel prix? Le féminisme est-il forcément à rabais quand il est commercialisé? Qu’est-ce que ça veut dire, au final, quand on achète et qu’on porte le t-shirt d’une lutte?

Je me suis procuré nombre de t-shirts féministes au fil des années, de « Je parle féministe » à « Nasty Woman » en passant par « Don’t tell me to smile » et « Destroy rape culture ». Je l’ai fait dans une intention militante, pour donner mon soutien financier à une cause, encourager une artiste locale, et aussi, pour afficher mes couleurs.

Mais je n’ai pas vérifié où avait été fabriqué le vêtement, par qui et dans quelles conditions. Je n’ai pas fait mes devoirs, j’ai été une consommatrice passive. Et je me demande, aujourd’hui, si acheter ces t-shirts représentait vraiment un geste militant.

Qu’est-ce que ça signifie de vendre le féminisme? Qui l’achète, et à quel prix? Le féminisme est-il forcément à rabais quand il est commercialisé? Qu’est-ce que ça veut dire, au final, quand on achète et qu’on porte le t-shirt d’une lutte?

J’ai tendance à abonder dans le sens de Trine Kvidal-Røvik qui, consciente des écueils et des limites de la consommation « militante », en propose néanmoins une lecture nuancée. Oui, le fait d’acheter un t-shirt féministe peut prendre la place, pour la personne qui achète, de tout autre geste politique. Oui, cet acte, qui se veut engagé, est néanmoins parfaitement intégré dans la machine capitaliste qui par ailleurs fait obstacle au militantisme. Et oui, l’achat, même quand il s’agit d’un objet politique, non seulement est d’emblée récupéré par le système qui l’a produit, mais participe à sa perpétuation.

Toutefois, suivant le chemin tracé entre autres par le penseur Michel de Certeau, Kvidal-Røvik met l’accent sur la marge de manœuvre des personnes qui achètent : il peut s’agir d’un geste actif parce qu’il a un impact sur le produit consommé, et sur le monde de la consommation lui-même.

Ce qui intéresse Kvidal-Røvik, c’est la manière dont un message circule par l’entremise d’un objet, se glissant là où on ne l’attend pas, soulevant des questions qui d’ordinaire ne seraient pas rendues visibles ou audibles dans l’environnement en question.

La liberté que nous avons avec l’objet brise la soi-disant hégémonie des dynamiques de marché. Parce qu’on ne sait jamais de quoi quelqu’un·e est capable avec son pouvoir d’achat et l’item acquis. On ne peut pas tout prédire, tout prévoir, tout contrôler. Ce qu’il faut donc retenir, pour Kvidal-Røvik, c’est le potentiel de résistance sociopolitique qui accompagne les objets : ce qu’on en fait, la place qu’ils occupent, comment ils circulent, comment ils nous invitent à réfléchir.

Néanmoins, la question demeure : est-ce que le capitalisme opère sur le dos du féminisme, ou est-ce que le féminisme revêt les habits du capitalisme à la manière de vêtements de camouflage? Et qu’est-ce que ça veut dire si on dénonce le t-shirt et le féminisme populaire auquel il est inextricablement lié, ce féminisme adopté et défendu par des stars aimées du peuple? Doit-on décrier ce féminisme qui en passe par le capitalisme, ou plutôt y voir l’occasion d’un engagement dont on ne peut pas vraiment mesurer les effets?

Est-ce que le capitalisme opère sur le dos du féminisme, ou est-ce que le féminisme revêt les habits du capitalisme à la manière de vêtements de camouflage?

Dans leur manifeste Féminisme pour les 99 % (La découverte, 2019), Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser défendent avec ferveur un féminisme qui serait vraiment pour tout le monde plutôt que pour une portion privilégiée de la population. Un féminisme pour et par le peuple, qui se radicaliserait en réinvestissant la collectivité, le militantisme, la grève et l’insurrection.

Quitter l’horizon d’une liberté qui en passe par l’individualisme et l’ambition personnelle (la logique du plafond de verre à briser); sortir de l’appât du gain au profit du bien collectif et lutter, en tant que féministe, contre toutes les formes d’oppression aux fins d’une société véritablement juste. Le t-shirt, bien entendu, ne fait pas ça. Mais je préfère penser qu’il est un pas, aussi petit soit-il, dans cette direction.

J’aime croire, à tort ou à raison, que le capitalisme du t-shirt ne l’emporte pas, au final, sur le féminisme qu’il fait circuler d’une façon presque impossible à quantifier. Un féminisme capable de se retourner contre le système lui-même qui a produit le t-shirt. Il ne s’agit pas, ici, d’encourager la vente de ces produits (quoiqu’un tout nouveau modèle vienne d’apparaître sur lequel on lit « égérie sulfureuse de la gauche déjantée et féministe »!), mais plutôt de ne pas en condamner l’achat.

Porter un t-shirt féministe reste une manière d’afficher nos couleurs, d’annoncer à quelle enseigne se loge notre cœur. C’est une prise de position quant à notre place dans le monde. Et contrairement à la complainte amoureuse que mon amie imagine imprimée sur le vêtement, le t-shirt féministe est une affirmation. Il dit : « Nous méritons d’être aimées. »

Romancière, essayiste et militante féministe, Martine Delvaux est professeure de littérature des femmes à l’Université du Québec à Montréal. Parmi ses publications : Le boys club (Remue-ménage, 2019), Les filles en série : Des Barbies aux Pussy Riot (Remue-ménage, 2013 [édition revue et augmentée, 2018]), Thelma, Louise & moi (Héliotrope, 2018) et Blanc dehors (Héliotrope, 2015).

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