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Des pistes pour favoriser la relève agricole féminine au Québec

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Journaliste indépendant basé à Montréal, diplômé en 2013 du DESS en journalisme de l'Université de Montréal. Il collabore notamment à la revue Nouveau Projet et au site français d'actualité Rue89. Ses thèmes de prédilection sont l'environnement, les migrations et les mobilisations citoyennes, mais il s'intéresse aussi à des sujets plus légers, comme le voyage.

Photo principale : © Dylan Page

En fréquentant les marchés publics ou en regardant les émissions spécialisées, on a l’impression que l’agriculture se décline de plus en plus au féminin. Cependant, selon les données du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, les femmes ne représentaient que 27 % de la relève agricole en 2016, une hausse d’à peine 1 % depuis 2011. Pour mieux comprendre les raisons de cette relative stagnation, mais aussi pour cerner les défis propres aux femmes en milieu agricole, le Conseil du statut de la femme a analysé le parcours de 22 entrepreneures qui exercent dans les secteurs de l’agriculture conventionnelle et de proximité.

Autrice de l’avis Les femmes en agriculture – Cultiver les possibles, la professionnelle de recherche Nathalie Bissonnette dit avoir été impressionnée par ces personnalités « déterminées et passionnées », mues par un amour profond de la nature. Et de la détermination, il leur en faut, tant certaines habitudes ont encore la vie dure à la ferme.

Les stéréotypes sexuels marquent le quotidien des participantes : le travail au champ est souvent perçu comme une affaire d’hommes, alors que les femmes se retrouvent majoritairement avec la responsabilité de l’administration, de la gestion des ressources humaines ou de la mise en marché. À la tête de 61 % des entreprises agricoles québécoises transférées dans la famille, les garçons sont aussi généralement privilégiés pour assurer la relève des parents, ce qui perpétue un mode de transmission patrilinéaire.

« Les conseillers et conseillères d’orientation ainsi que les parents peuvent montrer aux enfants que toutes les portes leur sont ouvertes… comme celle de cheffe d’entreprise agricole. ».

– Nathalie Bissonnette, professionnelle de recherche au Conseil du statut de la femme

Le problème est tel que le métier d’entrepreneure agricole était absent des perspectives de carrière de plusieurs jeunes femmes ayant participé à l’étude. De manière générale, les Québécoises qui se lancent le font plus tard que leurs homologues masculins. À peine le quart d’entre elles s’installent avant 25 ans, contre la moitié de ces messieurs, résultat d’un parcours moins linéaire, souvent marqué par une période d’études et de travail salarié avant la vie sur la ferme.

Si elles démarrent leur propre entreprise (ou en reprennent une en dehors de la famille) plus fréquemment que les hommes, elles apprécient en outre des modèles d’affaires distincts, relevant de l’agriculture de proximité. Notamment des exploitations à petite échelle en production diversifiée, qui exigent moins d’investissement financier et un usage limité de machinerie agricole.

Faire sa place, mais de la bonne manière

Une fois en poste, les agricultrices doivent travailler à asseoir leur légitimité et, pour ce faire, elles doivent se montrer beaucoup plus convaincantes que leurs collègues masculins. Nathalie Bissonnette a constaté qu’elles utilisaient plusieurs stratégies : « Ce qui revient souvent dans leurs propos, c’est la nécessité d’être le plus visible possible. L’une d’entre elles a déménagé son bureau, auparavant situé dans la maison familiale, près de l’endroit où est entreposée la machinerie afin que le personnel constate que les tâches liées à la gestion et à l’administration sont une composante essentielle du fonctionnement de l’exploitation. S’occuper d’un kiosque de vente au marché est aussi une manière d’être vue et reconnue. Pour d’autres, cela prend la forme d’une participation aux instances agricoles ou à la chambre de commerce. »

Jour après jour, note l’autrice, les femmes renforcent leur crédibilité auprès de leurs pairs et des fournisseurs en adoptant des comportements socialement perçus comme masculins : « Ne pas être trop émotives ou passionnées, paraître sûres d’elles et affirmées, prendre des décisions rapidement, etc. »

Dans ses recommandations transmises au gouvernement, le Conseil avance que ces stratégies individuelles doivent être accompagnées de mesures collectives qui favoriseraient la reconnaissance professionnelle des agricultrices. Cela commence dès l’école, un lieu important de socialisation et donc d’apprentissage de normes et de rôles pour les garçons et les filles. « Les conseillers et conseillères d’orientation ainsi que les parents peuvent montrer aux enfants que toutes les portes leur sont ouvertes… comme celle de cheffe d’entreprise agricole », précise Nathalie Bissonnette. Bien les informer sur les mesures existantes de soutien au démarrage est également essentiel.

De plus, féminiser les noms de métier, comme l’ont fait les Producteurs et productrices acéricoles du Québec, enverrait un message positif. Idem pour une parité réelle dans les lieux de décision, une égalité dont nous sommes bien loin actuellement : aucune femme ne siège au conseil exécutif de l’Union des producteurs agricoles, alors qu’on en dénombre seulement deux (pour 12 hommes) au sein de son conseil général des régions.

Les agricultrices sont aussi… des mères

C’est une constante dans tous les domaines : la conciliation famille-travail repose majoritairement sur les épaules des femmes. Si l’agriculture ne déroge pas à la règle, tout y est un peu plus compliqué. « Les frontières entre la ferme et la maison sont beaucoup moins étanches que dans d’autres secteurs », souligne Nathalie Bissonnette. Et le rythme peut devenir infernal en période de récoltes. Certaines en viennent à planifier leurs grossesses pour accoucher pendant l’hiver. D’autres retournent au travail très rapidement après la naissance de leur enfant.

« Une fois en poste, les agricultrices doivent travailler à asseoir leur légitimité et, pour ce faire, elles doivent se montrer beaucoup plus convaincantes que leurs collègues masculins. »

Devenir mère signifie souvent renoncer à des activités sociales ou professionnelles. Certaines choses simples peuvent être effectuées pour remédier à cette situation, comme offrir un service de garde dans les réunions syndicales. Le Conseil du statut de la femme aimerait surtout voir le rôle parental des pères renforcé et promu en milieu de travail afin que ceux-ci puissent soulager leurs compagnes. Mais ici encore, les jugements se font sentir : « Le mari d’une cheffe d’exploitation s’est prévalu des congés de parentalité à deux reprises, témoigne Nathalie Bissonnette. À son retour au travail, il a eu droit à de nombreuses remarques lui laissant entendre qu’il avait pris de longues vacances! »

À la lecture de l’avis du Conseil, on comprend que nous avons toutes et tous un rôle à jouer pour aider les femmes qui ont choisi une carrière en agriculture, en remettant en question nos propres a priori. Il s’agit d’un véritable enjeu de société, alors que les campagnes font face à un problème de relève. À l’heure où l’âge moyen des exploitant·e·s agricoles au Québec est de 52,9 ans, et où près de 20 000 de ces personnes pourraient prendre leur retraite d’ici 2030, l’agriculture a plus que jamais besoin d’agricultrices.

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