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Cybersécurité des femmes : menaces virtuelles, peur bien réelle

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Elisabeth Massicolli est une journaliste idéaliste et féministe montréalaise, qui habite maintenant à Rome, en Italie. Elle se penche sur des sujets de société et sur la culture populaire (en mangeant beaucoup de pâtes).

Même si un cybercrime est presque toujours synonyme de stress et de frustrations chez les victimes, pour certaines femmes, ce type de violation peut aussi s’avérer dangereuse pour leur intégrité physique, voire fatale. On fait le point.

Personne n’est véritablement à l’abri d’un cybercrime. Les fraudeurs discriminent peu. Parmi leurs victimes, des hommes, des femmes, des jeunes, des personnes âgées. Parfois des personnes seules, pas très calées en techno, qui manquent d’estime de soi. Parfois rien de tout ça. Même si peu d’information est disponible sur le sujet, on n’a qu’à regarder la récente fraude très médiatisée chez la coopérative financière Desjardins pour se faire une idée : les données personnelles de TOU·TE·S les membres particulier·ère·s ont été volées! Pas de discrimination ici.

Fraudes, arnaques, vols d’identité : toute la population a fort à gagner à se protéger de ces fléaux en hausse, et à s’y connaître mieux en cybersécurité. « C’est fou à quel point la technologie fait partie intégrante de nos vies, mais que le commun des mortel·le·s n’y connaît presque rien. Pas surprenant que les cybercriminel·e·s rôdent en nombre de plus en plus grand », lance Cassie L. Rhéaume, directrice chez Lighthouse Labs Montréal et militante pour la diversité et la littératie dans les technologies.

Et en fin de compte, les conséquences font mal. Outre les pertes financières et les atteintes à la vie privée, on rapporte souvent un grand stress et même une détresse psychologique chez les personnes escroquées. Pour certaines femmes, un simple vol de données peut vite tourner au cauchemar.

Si tout le monde peut être touché par les cybercrimes, les femmes restent quand même des cibles et des proies de choix sur le Web. Elles sont deux fois plus à risque d’être victimes de violence en ligne, de cyberharcèlement et d’agressions sexuelles, en recevant notamment des photos explicites non sollicitées ou en voyant leurs photos intimes partagées sur la toile.

« Plus les femmes sont marginalisées, plus un vol d’informations personnelles peut être lourd de conséquences. Comme elles sont davantage victimes de violence et de haine en ligne, elles sont plus à risque que cette animosité se transpose dans leur vie physique. »

 – Deborah Rouleau, développeuse Web front-end, conférencière et militante pour la diversité et la communauté LGBTQ+

En première ligne? Les femmes politisées ou les personnalités publiques qui s’expriment sur Internet – comme les militantes féministes ou antiracistes –, et les femmes marginalisées – par exemple les femmes queer ou les travailleuses du sexe.

Sans compter les femmes en situation de violence conjugale. Pour celles‑ci, qui reçoivent menaces de violence, de viol ou même de mort sur une base plus ou moins quotidienne, un vol de données personnelles ou une géolocalisation est souvent synonyme de terreur. « Qu’est‑ce que je fais s’ils découvrent où j’habite? » La divulgation de leurs informations personnelles sur une plateforme numérique peut bien vite mettre en jeu leur intégrité physique et leur sécurité… dans la vie réelle!

Un bâillon virtuel

De ce fait, des études rapportent que les femmes seraient davantage conscientes et inquiètes des dangers qu’implique leur présence en ligne. Pour ne pas s’attirer les foudres d’individus malveillants, elles restreindraient l’accès à leur profil, seraient plus vigilantes envers les gens qu’elles acceptent dans leur cercle numérique, et auraient moins tendance à débattre publiquement sur le Web de sujets chauds ou politiques.

Elles passeraient aussi beaucoup plus de temps à évaluer si le contenu qu’elles publient pourrait porter atteinte à leur sécurité. Même dans le cyberespace, les femmes portent le poids et la responsabilité de se protéger des violences misogynes dont elles pourraient être l’objet.

« Plus les femmes sont marginalisées, plus un vol d’informations personnelles peut être lourd de conséquences. Comme elles sont davantage victimes de violence et de haine en ligne, elles sont plus à risque que cette animosité se transpose dans leur vie physique », dit Deborah Rouleau, développeuse Web front-end, conférencière et militante pour la diversité et la communauté LGBTQ+. Et lorsqu’elles sont harcelées, par exemple, et qu’elles ont peur, les ressources officielles mises à leur disposition peinent à les aider.

« La police est souvent démunie face aux cybercrimes de ce genre. Les agent·e·s n’ont souvent pas la littératie technologique nécessaire pour bien comprendre les enjeux, ce qui limite les résultats lorsque survient un incident. Même constat pour les lois actuellement en place. Le Canada est loin derrière certains pays dans la lutte contre le harcèlement et les violences en ligne. Les autorités manquent clairement d’éducation à ce sujet », affirme Cassie L. Rhéaume.

Solidarité

Fort heureusement, pour pallier ce manque d’actions concrètes de la part des institutions reconnues, de nombreuses femmes se regroupent en ligne pour s’entraider. Forums de discussion, guides explicatifs gratuits, communautés technocompétentes qui savent s’y prendre pour retrouver un e-agresseur anonyme : les outils créés solidairement par les femmes sont souvent un baume pour les victimes.

« Ce sont non seulement des endroits où on peut s’échanger des conseils et s’aider, mais aussi des plateformes où les victimes se sentent écoutées, comprises, validées dans leur souffrance – qui est souvent minimisée puisque les méfaits ne sont pas perpétrés dans la vie physique », explique Deborah Rouleau.

Selon elle, il existe beaucoup plus de white hats que de black hats dans la communauté des hackers. Traduction : il y a plus de technocultivé·e·s qui travaillent à faire du Web un espace plus sécuritaire que de pirates mal intentionnés. « Mais c’est moins vendeur, alors les médias se concentrent sur les black hats, même s’ils ne sont qu’une minorité. »

© Albert Zablit

« Une partie de la solution pour arrêter le cybercrime est décidément l’éducation. La technologie est omniprésente dans nos vies; on devrait apprendre à s’en servir de façon sécuritaire dès la petite enfance. Essayer de captiver et d’éduquer autant les petits garçons que les petites filles sur ce sujet permettrait aussi, ultimement, une plus grande représentation des femmes dans ce secteur. »

 – Cassie L. Rhéaume, directrice chez Lighthouse Labs Montréal et militante pour la diversité et la littératie dans les technologies

D’après Cassie L. Rhéaume, cette technophobie des médias contribue à la désinformation de la masse, qui pourtant bénéficierait grandement d’une meilleure connaissance de l’univers numérique. « Pour moi, une partie de la solution pour arrêter le cybercrime est décidément l’éducation. La technologie est omniprésente dans nos vies; on devrait apprendre à s’en servir de façon sécuritaire dès la petite enfance. Il est difficile de s’intéresser, plus tard, à un domaine dont on ne connaît rien du tout. L’inconnu rebute. Essayer de captiver et d’éduquer autant les petits garçons que les petites filles sur ce sujet permettrait aussi, ultimement, une plus grande représentation des femmes dans ce secteur. »

Plus de modèles

Justement, une autre partie de la solution contre les cybercrimes, selon les deux expertes, est une plus grande diversité dans les postes en technologie, qui est encore aujourd’hui un boys club… très, très blanc. Dans les emplois actuels en cybersécurité, on ne compte par exemple que 11 % de femmes.

« Même avec la plus grande empathie du monde, les hommes, qui constituent majoritairement la main‑d’œuvre présentement, ne peuvent comprendre totalement les enjeux qui touchent la sécurité des femmes et des minorités en ligne, puisqu’ils ne les vivent pas, et ne les vivront jamais, dit Deborah Rouleau. C’est bien beau d’encourager les jeunes filles, les femmes et les minorités à investir ce domaine, mais il faut aussi qu’il y ait un changement de mentalité dans les entreprises afin qu’elles s’y sentent incluses et indispensables. »

assie L. Rhéaume ajoute qu’une plus grande diversité en technologie viendrait probablement avec son lot de solutions créatives, pensées précisément pour les cybermenaces qui visent les femmes et les minorités. « Ça va de soi! » Espérons maintenant pour bientôt un vent de changement bien réel dans ce complexe monde virtuel.

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