Aller directement au contenu

Robots sexuels : une révolution techno qui change la sexualité?

par 

Fondatrice du blogue Ma mère était hipster (2009-2015), Myriam Daguzan Bernier y a été critique culturelle aux côtés de ses 30 collaborateurs·trices, avant de se tourner vers la coordination de médias sociaux, entre autres à DHC/ART et au Centre Phi. Par la suite, elle a travaillé comme journaliste pour Nightlife et BazzoMAG, édimestre et gestionnaire de communauté pour Châtelaine, BazzoTV et pour l'émission Lire sur ICI ARTV. Jusqu'à tout récemment webmestre et gestionnaire de communauté à La fabrique culturelle, elle poursuit actuellement des études à temps plein en sexologie à l’UQAM et oeuvre à la pige en tant que journaliste, conférencière, spécialiste des médias sociaux ainsi que formatrice à L'inis, au RQD et à la formation continue de l'UQAM. Elle est également l'autrice du livre Tout nu! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité aux Éditions Cardinal.

Alors que la Belgique recevait récemment la quatrième édition du Congrès sur l’amour et le sexe avec les robots, on a pu constater que les robots sexuels amènent leur lot de questionnements. Aurons-nous réellement des relations sexuelles avec eux? Pourrons-nous tomber amoureux·ses de nos robots? La réponse courte : oui. Au-delà de la dimension génitale et affective de la chose, l’arrivée de ces objets intelligents permettra-t-elle, entre autres, de briser les clichés entourant la sexualité et de révolutionner ses modèles hétérocentrés et binaires? Tels qu’on les annonce actuellement, on se permet d’en douter.

To bot or not to bot?

En , The Guardian propose un long reportage sur les robots sexuels, mené par la journaliste Jenny Kleeman. Invitée à une démonstration par les créateurs d’Android Love Dol, Roberto Cardenas et Noel Agila, cette dernière se retrouve dans un garage face à un mannequin de femme aux jambes tronquées, du bas du dos aux genoux. Le corps du robot est sale, abîmé et ne fait, avec peine, qu’un seul mouvement : écarter et soulever les jambes.

Lorsque la journaliste demande s’il est sain de vouloir posséder un robot avec lequel on a du sexe, Agila répond : « Les femmes subissent des agressions, de la violence, des choses comme ça. C’est sans conteste un élément qui peut aider les gens à s’éloigner de ces comportements. » Il ajoute, hilare : « Ils seront moins en colère contre leur femme, et ils pourront être en colère contre ça [le robot]! » Ouf.

Évidemment, les robots sexuels soulèvent de nombreuses interrogations, tant sur le plan éthique que moral. Peut-on, par exemple, créer un robot sexuel qui ressemble à une personne connue? La question s’est posée en 2016, alors qu’un ingénieur de Hong Kong a créé un robot, Mark 1, qui reprend les dimensions et traits exacts de l’actrice Scarlett Johansson.

Un article de Wired intitulé « The Scarlett Johansson Bot Is the Robotic Future of Objectifying Women » explique que, bien que l’on connaisse depuis longtemps les mannequins de cire qui reproduisent nos personnalités publiques préférées, une nuance s’impose lorsque cet objet s’anime, parle et cligne des yeux. Qu’il reproduit la vie, bref.

La problématique, c’est que les besoins des hommes sont déjà largement représentés dans la société, particulièrement dans la pornographie mainstream. Et, même s’il s’agit d’un marché tout récent, on peut constater la même chose pour les robots sexuels : ceux-ci sont conçus majoritairement pour la clientèle cible la plus importante et la plus puissante : les hommes blancs hétéros.

D’ailleurs, parmi les actions que peut faire Mark 1, il y a sourire, mimer la gêne et dire merci en recevant un compliment. Alors qu’on a accès à des technologies époustouflantes, on est en droit de se demander pourquoi, après plus d’un an de travail assidu pour construire l’androïde, son utilité se résume à quelques gestes absurdement superficiels et passifs.

Des représentations sexistes

Avant même l’arrivée des robots sexuels, l’intelligence artificielle (IA) soulevait déjà la question du genre. Pensons aux outils d’assistance vocale : Siri, Cortana, Alexa… Ces assistantes féminines répondent à tous nos besoins, reproduisant l’image stéréotypée de la femme qui « prend soin ». Selon un rapport accablant de l’ONU (UNESCO) sur l’assistance virtuelle, deux stéréotypes importants ressortent dans la construction de ces persona : elles ont été conçues pour répondre positivement, entre autres, à des comportements clichés de domination et de séduction.

Par exemple, à l’affirmation « You’re a slut » (Tu es une pute), Siri peut répondre « I’d blush if I could » (Je rougirais si je le pouvais), tandis qu’Alexa lance affirme « Well, thanks for the feedback » (Merci pour le commentaire). Une étude de l’Université de Washington révèle par ailleurs que le système de reconnaissance vocale de Google a 70 % plus de chances de reconnaître avec précision une requête provenant d’une voix masculine que celle provenant d’une voix féminine…

Un parallèle avec la porno

Dans une société où l’archétype de l’être humain est un homme, on ne s’en étonne pas vraiment. Comme le souligne le docteur en psychologie Gleen Geher dans Psychology Today, la problématique, c’est que les besoins des hommes sont déjà largement représentés dans la société, particulièrement dans la pornographie mainstream. Et, même s’il s’agit d’un marché tout récent, on peut constater la même chose pour les robots sexuels : ceux-ci sont conçus majoritairement pour la clientèle cible la plus importante et la plus puissante : les hommes blancs hétéros.

Il y a un important problème de représentativité avec la prépondérance des sexualités hétérocentrées et des identités cisgenres, et un sexisme bien présent dans ce monde de machines à donner du plaisir.

Le parallèle entre porno et machines sexuelles est intéressant, d’autant plus qu’une étude récente du site pour adultes xHamster, réalisée auprès de 50 000 utilisateurs, a démontré que, côté clichés, on n’est pas sortis du bois. La femme supposément parfaite a les attributs suivants : 25 ans, 5,5 pieds, eurasienne, bisexuelle et dénommée Shy Yume. Shy comme timide. Vous voyez le portrait.

Ajoutons que les androïdes les plus médiatisés sont ceux créés pour cette clientèle. On ne compte plus les articles écrits sur Harmony, le premier robot sexuel créé par Realbotix, une compagnie gérée par Matt McMullen, le chef de file dans la course à l’érobotique*. La demoiselle de silicone correspond aux stéréotypes de la femme « parfaite » : jeune, belle, mince, blanche, souriante et programmée pour offrir des réponses qui vont satisfaire son propriétaire.

Quelques recherches rapides sur les robots sexuels démontrent que ces machines sont toutes fabriquées en série selon les mêmes attributs : minceur, peau blanche, traits fins, mensurations équilibrées, forte poitrine, grands yeux, etc. De vraies poupées Barbie… avec des orifices.

Et pour les femmes?

Il serait faux de penser que les femmes ne consomment pas ou ne sont pas intéressées par ces produits. Dans un reportage de la série Slutever (Vice) réalisé en , les responsables de Sinthetics, leader dans le domaine des poupées sexuelles, affirment que les ventes de poupées masculines et féminines sont équivalentes. On ne précise pas la proportion de consommateurs et de consommatrices, mais on confirme qu’un grand nombre de femmes ont un intérêt pour la chose. Quant au mythe qui veut que les hommes soient plus intéressés par l’apparence, la propriétaire de la compagnie le démonte : ce sont les femmes qui posent le plus grand nombre de questions à ce sujet.

Fait amusant : alors que les poupées sexuelles féminines se nomment Belinda, Yuriko ou Alicia, la première création masculine a été baptisée Gabriel, pour l’ange Gabriel « qui va tous nous sauver », dixit la propriétaire de Sinthetics. Ce modèle est blanc, mince, musclé et très peu poilu. Bien que chaque poupée, féminine ou masculine, soit personnalisée, on tombe à pieds joints dans les standards de beauté.

Avant d’avoir peur que les robots ne remplacent la personne dans notre lit, il faudrait davantage s’inquiéter de la façon dont ils reproduiront les stéréotypes, les inégalités et les violences liées au sexe, au genre et à l’identité.

La compagnie Realbotix s’est d’ailleurs souvent fait reprocher l’aspect stéréotypé de son offre. Pour répondre aux critiques, la compagnie annonçait l’an dernier l’arrivée d’Henry, premier robot sexuel masculin… qui revêt de troublantes ressemblances avec le propriétaire de Realbotix. Au-delà de ce fait singulier, il reste qu’Henry, qui promet amour et compagnie aux femmes qui le commandent, objectifie le genre masculin. À vrai dire, Gabriel et Henry sont pratiquement identiques.

Des avenues intéressantes à emprunter

Il y a un important problème de représentativité avec la prépondérance des sexualités hétérocentrées et des identités cisgenres, et un sexisme bien présent dans ce monde de machines à donner du plaisir. Mais on ne peut nier le fait que les robots sexuels ne sont pas, à proprement parler, une mauvaise idée. On interagit même avec ceux-ci depuis longtemps déjà. Prenez votre cellulaire, par exemple. Ou, encore, un jouet sexuel connecté. Jouez à un jeu vidéo. Déjà entendu parler de télédildonique (avoir des rapports sexuels à distance)? Vous l’avez probablement déjà fait.

Plusieurs ont peur des robots sexuels, les trouvent déshumanisants. C’est compréhensible. Mais, au-delà des craintes, il faut tout de même comprendre que ces machines offrent plusieurs avenues intéressantes : combler la sexualité de gens seuls ou en situation de handicap, traiter des personnes qui ont vécu des traumatismes de nature intime et/ou sexuelle, ou encore étudier la sexualité humaine.

Les possibilités seront, éventuellement, infinies. Alors, avant d’avoir peur que les robots ne remplacent la personne dans notre lit, il faudrait davantage s’inquiéter de la façon dont ils reproduiront les stéréotypes, les inégalités et les violences liées au sexe, au genre et à l’identité.

Ce n’est pas en tournant le dos à ces nouvelles technologies et en les ignorant qu’on y arrivera. Au contraire, il faut s’y pencher plus tôt que tard, et ce, pour le bien-être de notre sexualité et de notre société. Raison de plus pour insister sur une éducation à la sexualité ouverte, inclusive et sensible aux enjeux actuels.

* Ce nouveau terme a été lancé à l’occasion d’un colloque de l’Acfas tenu en mai dernier sur le thème « Penser l’érobotique : regard transdisciplinaire sur la robotique sexuelle ».

Myriam Daguzan Bernier est autrice de Tout nu! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité (Éditions Cardinal, ), créatrice du blogue La tête dans le cul, collaboratrice à Moteur de recherche sur ICI Radio-Canada Première et journaliste indépendante. Elle est également formatrice et spécialiste Web et médias sociaux à l’INIS (Institut national de l’image et du son). Actuellement aux études à temps plein en sexologie à l’Université du Québec à Montréal, elle prévoit devenir, dans un avenir rapproché, une sexologue misant sur une approche humaine, féministe et inclusive.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre