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Le dernier chant des Dayaks pour sauver la forêt

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Reporter basée à Tokyo, elle a travaillé plusieurs années en presse quotidienne et magazine en France avant de s’installer au Japon, où elle travaille en tant que correspondante pour divers titres francophones. Johann Fleuri est lauréate du prix Robert Guillain 2013 pour son travail sur la reconstruction du Tohoku. Elle se passionne pour les questions de société.

Photo principale : jungle tropicale de Kalimantan, Bornéo

Depuis plus de 20 ans, l’île de Bornéo lutte contre le feu et la pollution industrielle qui détruisent l’une des plus importantes forêts tropicales au monde. L’industrie de l’huile de palme y est pointée du doigt pour ses pratiques polluantes et ses conditions de travail jugées scandaleuses, en particulier pour les femmes. Dans la partie indonésienne de l’île, Kalimantan, les Dayaks, dont la jungle est l’habitat, entendent bien défendre les terres de leurs ancêtres, grâce notamment à la détermination de la jeune activiste Emmanuela Shinta.

« Mon objectif est de porter la voix des Dayaks jusqu’aux Nations unies. Il faut que le monde sache enfin ce qui se passe sur mon île natale », s’alarme Emmanuela Shinta. À 26 ans, la jeune femme est devenue une porte-parole incontournable de son peuple, une communauté indigène de Bornéo qui représente 6 millions d’individus, soit 40 % de la population totale de l’île.

Emmanuela est activiste depuis l’âge de 19 ans. Partout où elle passe, son aura et sa générosité gonflent les rangs de volontaires de sa fondation, Ranu Welum, destinée à préserver la culture dayak et à protéger la forêt tropicale de Bornéo. Son sourire trahit souvent une vulnérabilité et une émotivité trop grandes lorsqu’elle mesure l’ampleur de la mission qu’elle s’est donnée. « J’ai parfois des crises d’angoisse où je ne peux plus manger ni dormir. Je ne trouve pas de solutions pour mon peuple… »

Sa sincérité désarmante séduit et sa force intérieure inspire le respect. « Forêts, terres, rivières, cultures, toutes ces choses qui rendent la vie précieuse et que nous devrions protéger et préserver à tout prix… Si quelqu’un veut vous les détruire, vous seriez surpris de voir la force et l’audace dont une femme peut faire preuve pour les défendre », promet-elle.

La fondation Ranu Welum

Son franc-parler et son militantisme lui apportent parfois des tentatives d’intimidation de la part des autorités locales. Mais « rien ne m’arrêtera », affirme-t-elle. « Nous sommes les derniers gardiens de la forêt. » Fille d’une enseignante et d’un enseignant, Emmanuela a grandi dans le village de Sababila, le long de la rivière Barito, en pleine jungle de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo. Une nuit, alors qu’elle n’avait que 5 ans, la maison familiale a pris feu. « Il était 3 h du matin. Je n’oublierai jamais ce jour où j’ai regardé, paniquée et impuissante, les flammes dévorer notre foyer. J’étais seule avec ma mère, j’étais si triste. Je peux comprendre et partager la détresse des villageois qui sont si nombreux à vivre cette même expérience aujourd’hui. »

© Johann Fleuri
Emmanuela Shinta, entourée des membres les plus actifs de la fondation Ranu Welum

C’est avec ce souvenir traumatisant chevillé au corps et au cœur qu’Emmanuela dirige Ranu Welum, une fondation qui rassemble les jeunes Dayaks désirant œuvrer activement pour leurs communautés. Ces pompières et pompiers volontaires, formé·e·s aux premiers secours, sillonnent aussi la région afin de livrer des produits de première nécessité aux victimes des flammes et de la fumée toxique dégagée par les incendies (masques, filtres, nourriture).

Profondément féministe, Emmanuela fait des émules et aide d’autres jeunes femmes à se lever. « Ma mère m’a toujours critiquée parce qu’elle disait que j’étais trop indépendante. Je ne sais pas qui est l’imbécile qui a décrété le premier qu’une femme était un être faible, qui devait rester derrière un homme… »

La ville la plus polluée au monde

Cet après-midi-là, un soleil rouge sang transperce le smog qui plombe Palangka Raya, la capitale de Kalimantan où se trouve l’abri sanitaire d’urgence de Ranu Welum. L’air y est irrespirable. Ce nuage de pollution, fruit des feux de forêt incessants qui sévissent dans l’île depuis 22 ans, a connu son apogée en , couronnant Palangka Raya du titre de ville la plus polluée au monde.

On estimait alors, cette année-là, que passer une journée dehors équivalait à fumer 672 cigarettes. Un comble pour une ville qui se trouve sur l’île de Bornéo, l’un des poumons de la planète.

« Les industries continuent cette pratique, qui leur permet d’étendre leurs exploitations. Ce qui me révolte, c’est le fait qu’elles ne soient pas inquiétées, alors que les Dayaks, qui ont toujours brûlé leurs terres pour la culture du riz par exemple, font aujourd’hui l’objet de poursuites. »

− Emmanuela Shinta

Lorsque des terres brûlent, ce sont des tribus dayaks entières qui s’affaiblissent avec la diminution de la forêt. Riches de plus de 400 ethnies différentes, les Dayaks possèdent, dans chacune des tribus, une culture propre, avec ses traditions et ses coutumes, mais aussi sa langue. Ce peuple a une réputation historique de guerrier.

« Je viens de la communauté dayak dite maanyan. Nous avons un don naturel pour le chant et la danse, précise Emmanuela. Notre point commun est notre habitat : la forêt. Les peuples indigènes vivent dans des territoires qui regroupent 80 % de la biodiversité mondiale. Nos anciens ont le savoir, le respect de la nature. Les écouter et s’inspirer de leur sagesse, c’est la solution au réchauffement climatique. »

L’industrie au banc des accusés

© Johann Fleuri
Emmanuela Shinta

« En , le gouvernement a fait construire un canal colossal qui a complètement asséché les tourbières de leur hydratant naturel, entraînant le début des feux dans l’île, explique Emmanuela. Elles sont aujourd’hui si sèches qu’une simple cigarette mal éteinte peut brûler cinq hectares. » Une tourbière en feu, c’est « une bombe polluante. Elle rejette d’énormes quantités de CO2. » Pour tenter de limiter la propagation, il est aujourd’hui interdit de brûler les terres.

« Mais les industries continuent cette pratique, qui leur permet d’étendre leurs exploitations. Ce qui me révolte, c’est le fait qu’elles ne soient pas inquiétées, alors que les Dayaks, qui ont toujours brûlé leurs terres pour la culture du riz par exemple, font aujourd’hui l’objet de poursuites. Leurs gestes sont pourtant maîtrisés… »

Le feu est si grand que des villages entiers se retrouvent parfois prisonniers des flammes et, dans la fumée toxique dégagée par les incendies, sans matériel pour se protéger. « C’est pour cette raison que nous sillonnons l’île pour la distribution d’équipements », ajoute Emmanuela.

L’Indonésie, premier producteur mondial d’huile de palme

Le peuple dayak est aux premières loges de ce désastre écologique. Avec une telle menace sur son habitat, c’est sa survie qui est en danger. Les tribus sont poussées toujours un peu plus loin de leurs racines, chassées par une pollution essentiellement produite par l’industrie, qu’il s’agisse de l’exploitation minière, de l’extraction de matières premières ou de la production d’huile de palme, qui ont acquis 78 % des 15,3 hectares de la région centrale de Kalimantan.

En plus de la pollution générée, les conditions de travail des employé·e·s, majoritairement des femmes, sont scandaleuses.

L’Indonésie, qui s’apprête à déplacer sa capitale politique de Jakarta à Kalimantan, est le premier producteur mondial d’huile de palme, ingrédient que l’on trouve dans une quantité astronomique de produits du quotidien, de l’alimentaire aux cosmétiques. En , on dénombrait 1 599 entreprises réparties dans 34 provinces indonésiennes, dont 553 à Kalimantan.

En plus de la pollution générée, les conditions de travail des employé·e·s, majoritairement des femmes, sont scandaleuses. Le cœur d’Emmanuela se brise un peu plus chaque jour lorsqu’elle entend ces histoires de « terres rachetées ou d’expropriations crapuleuses par les entreprises d’huile de palme. Pour les Dayaks, les terres représentent tout ».

Afin de mieux comprendre la réalité de cette industrie, Emmanuela et son équipe vont à la rencontre des femmes qui travaillent dans ces plantations. Parmi elles, Paulina Himal, qui prend un risque certain en acceptant de parler à une journaliste étrangère. Mère de 4 enfants, elle travaille dans une plantation située à plus de 2 heures de route de Palangka Raya. Son employeur offre le logis à sa famille, mais aussi l’école pour les plus jeunes enfants. Et l’économie du transport, puisque tout le monde vit sur place, dans la plantation.

En contrepartie, Paulina travaille tous les jours, dès 5  h 30. Embauchée depuis , elle est considérée comme une ancienne : ici, les employé·e·s tiennent rarement plus d’un an. « Au début, on doit pulvériser des fertilisants sur les arbres. Personne n’aime faire ça et puis le matériel de protection est à notre charge… Alors ça décourage. »

Avec un salaire mensuel fluctuant entre 31 et 124 euros, Paulina s’endette pour nourrir ses enfants. « Les commerçants nous font crédit pour que nous puissions acheter à manger, mais ils imposent des taux d’intérêt… Alors ma dette s’alourdit. » Changer de travail? Elle sourit, amère. Fataliste et «  prise au piège », Paulina continuera de travailler à la plantation, par sacrifice, « pour que [s]es enfants accèdent à une vie meilleure ».

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