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L’aventure précaire des femmes en danse professionnelle

La danse reste aujourd’hui au Québec un choix de carrière difficile tant la précarité y est présente. Marqué par la compétition et la culture du corps, ce milieu majoritairement féminin se concilie mal avec la maternité.

L’homme est roi

Sophie Breton, interprète en danse contemporaine

Le milieu professionnel québécois de la danse est à forte prédominance féminine, et ce, dès la formation, où les hommes sont peu nombreux à s’investir. « Je le vois quand j’assiste à des auditions. Il y a 50 filles pour 4 gars. Si on cherche à avoir le même nombre d’hommes et de femmes, c’est sûr que les hommes sont privilégiés. C’est mathématique », explique Sophie Breton, interprète en danse contemporaine depuis 10 ans.

Les danseurs décrochent plus facilement des contrats, parfois avant même de finir l’école, car la demande est grande. Comme l’explique la directrice du Regroupement québécois de la danse (RQD), Fabienne Cabado, « ils ont une voie royale qui leur est tracée ». Elle évoque aussi de meilleures conditions de travail, confirmées par certaines interprètes : « Les hommes peuvent arriver en retard en studio. Ils sont une denrée rare, alors ils en profitent. Parfois, c’est dérangeant », confie Sophie Breton.

L’enjeu d’être mère

À l’exception de celles qui travaillent pour les quelques grandes compagnies qui engagent les artistes à temps plein, et qui garantissent des conditions stables, la vie de danseuse rime souvent avec la multiplication des emplois et des rôles à jouer. Les artistes doivent apprendre à jongler avec plusieurs contrats, des heures d’enseignement et parfois un travail alimentaire pour arrondir les fins de mois. Avoir un enfant dans ces conditions précaires est donc un choix difficile à assumer.

Parise Mongrain, directrice du Centre de ressources et transition pour danseurs – bureau du Québec, explique que la grossesse engendre généralement chez les danseuses désordre alimentaire et inquiétude pour retrouver la forme. Elle évoque aussi la peur de quitter la communauté de la danse et la crainte de ne pas réussir à y retourner après l’accouchement.

Sophie Breton partage cette préoccupation : « Est-ce que ton corps va revenir comme il faut? Tu l’hypothèques et c’est un moment de ta vie que tu dois passer loin du milieu. Moi, ça me fait peur. » Malgré son souhait de maternité, elle explique qu’elle se sent, à 31 ans, en pleine possession de ses moyens et qu’elle trouverait dommage de délaisser la danse maintenant : « Le désir d’avoir des enfants ne dépasse pas encore le plaisir que j’ai d’être une danseuse. »

« Si tu entreprends une création et que tu tombes enceinte, quelqu’un doit reprendre ton rôle. Ça implique des coûts supplémentaires alors que les budgets sont généralement insuffisants. Ce genre de réalité crée des obstacles internes pour celles qui veulent des enfants. »

− Fabienne Cabado, directrice du RQD

Même chose pour Valérie Chartier qui, à 39 ans, doit s’entraîner davantage pour maintenir son niveau de performance en krump : « Je me suis focalisée sur ma carrière en danse plutôt que de fonder une famille. Avec mon entraînement et la vie que je mène, c’est impossible d’avoir un enfant, surtout que c’est dur de gagner suffisamment d’argent. Mais maintenant, ça me rattrape. Si je veux un enfant, faudrait pas que je tarde… » confie-t-elle.

Un tabou dans le milieu

© Kunal Ranchod
Alisia Pobega,ex-danseuse aux Grands Ballets canadiens

La possibilité de réintégrer la discipline après un ou plusieurs accouchements est aujourd’hui plus grande qu’avant. C’est une démarche plus respectée et davantage acceptée par les chorégraphes et dans certaines compagnies, mais qui reste encore un tabou.

« À l’époque, aux Grands Ballets, le directeur artistique n’avait pas une perception favorable des femmes qui avaient des enfants. Après mon premier accouchement, je n’avais plus les rôles que j’avais auparavant. Comme si mes neuf années d’expérience ne comptaient pas! Ça a été très décevant pour moi », raconte Alisia Pobega, qui a dansé 12 ans au sein des Grands Ballets canadiens.

Elle explique aussi avoir senti la différence de traitement avec les hommes devenus parents. Ils arrivaient plus facilement à obtenir des arrangements avec la compagnie : « Je voyais un homme entrer dans le bureau et demander la même chose que moi, et pour lui, c’était facile. Moi, on n’a jamais accepté que je parte une heure plus tôt. »

Zab Maboungou, chorégraphe de la compagnie Nyata Nyata depuis 30 ans, se rappelle aussi d’une anecdote qui démontre l’hostilité affichée envers la maternité dans ce domaine : « Je me souviens très bien d’une discussion il y a 25 ans avec un chorégraphe. Il râlait parce que sa danseuse était enceinte. Il disait : “Et en plus elle va amener son enfant en studio!” Et moi, j’avais déjà un enfant. Ça m’avait choquée. »

Fabienne Cabado reconnaît que la maternité demeure une question problématique dans le milieu de la danse professionnelle. Il arrive encore qu’on sonde les projets de grossesse des danseuses au moment de leurs entretiens d’embauche, une pratique pourtant interdite par la loi.

Elle explique aussi que certaines femmes s’interdisent de devenir mère en raison de la pression sociale liée à la précarité en danse, et de la préséance de l’œuvre sur l’individu : « Par exemple, si tu entreprends une création et que tu tombes enceinte, quelqu’un doit reprendre ton rôle. Ça implique des coûts supplémentaires alors que les budgets sont généralement insuffisants. Ce genre de réalité crée des obstacles internes pour celles qui veulent des enfants. »

La difficulté peut aussi se faire ressentir lors du retour au travail. La directrice du RQD évoque notamment le cas des subventions dont l’attribution repose, entre autres, sur la capacité de production et de diffusion d’un·e artiste : « Une chorégraphe devenue maman et s’étant retirée pendant un certain temps peut en être pénalisée à son retour de maternité », explique Fabienne Cabado.

Zab Maboungou, chorégraphe de la compagnie Nyata Nyata

Être mère coûte que coûte

Certaines font tout de même le choix de devenir mère et organisent leur vie pour faciliter cette nouvelle étape.

« On a mis en place un mode de vie qui nous aide. On vit dans une coopérative d’habitation. Ça nous permet de composer avec nos revenus aléatoires. Puis j’étais en processus de recherche artistique après mon accouchement. Ça m’a permis d’amener la petite en studio, tout en étant dans un contexte plus relax qu’une production », raconte Milan Gervais, chorégraphe contemporaine depuis 10 ans.

Tout est une question de choix, selon Alisia Pobega : « On a choisi d’avoir des enfants avec un certain niveau de stress, mais on a réussi. On est des parents très occupés, mais qui restent présents pour leurs enfants. Je préfère vivre avec un peu moins, mais être là. »

« Pour moi, avoir des enfants et danser n’est pas incompatible. Mon fils partage d’ailleurs la scène avec moi. Le corps de la femme est en constant changement. Il s’adapte et mûrit. C’est cela le mouvement. Les femmes, les mères, n’ont pas à abandonner la danse, car la danse ne les abandonnera pas. Et c’est un privilège de vivre la danse à la fois en tant que femmes et en tant que mères », raconte Zab Maboungou.

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