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Des rues et des femmes

La toponymie québécoise compte environ un nom de femme pour neuf noms d’hommes. En , 20 % des nominations de lieux rappelaient la mémoire d’une femme, une augmentation par rapport aux 10 dernières années, alors que le taux de nouveaux odonymes féminins était de 13 %. Si plusieurs initiatives visent à accroître la présence des femmes dans la toponymie québécoise, des barrières se présentent à celles et ceux qui tentent de changer la donne.

La conseillère municipale de Sherbrooke Évelyne Beaudin aimerait voir le nombre de toponymes féminins de sa ville augmenter. Surtout, elle souhaiterait que Sherbrooke se donne des objectifs précis pour y parvenir. Mais depuis son élection en , elle se bute à de la résistance. « On se fait dire par le comité de toponymie que telle femme ne peut être nommée parce qu’elle ne vient pas de l’Estrie, mais les désignations actuelles comprennent plusieurs personnages masculins qui ne sont pas de Sherbrooke. On a deux rues Kennedy, et Leonard Cohen vient d’être choisi! »

Des prétextes commodes

Des excuses venant justifier le manque de noms féminins, Gabriel Martin et Sarah Beaudoin en ont entendu plusieurs. Tous deux ont milité pour une inclusion des femmes dans la toponymie du campus de l’Université de Sherbrooke – qui n’en compte qu’une seule! Ils ont également publié cet automne l’essai Femmes et toponymie : de l’occultation à la parité, dans lequel ils énumèrent entre autres les défaites qu’invoquent régulièrement les administrations pour ne pas nommer des femmes.

« L’une des raisons qu’on entend le plus souvent, c’est que les femmes ont moins marqué l’histoire ou qu’on manque de preuves de leur contribution. Or, ce n’est pas que les femmes n’ont pas été importantes, mais bien qu’elles n’ont pas occupé les mêmes postes que les hommes », nuance Sarah Beaudoin.

« L’histoire, c’est un construit, ajoute son coauteur. C’est un reflet de faits d’une époque à travers la lentille de ceux qui l’ont écrite. » Les deux conviennent qu’il faut parfois redoubler d’efforts pour trouver des femmes à mettre en valeur. « Il y a plusieurs héroïnes qui sont totalement absentes de nos livres d’histoire », rappelle Gabriel Martin. « Souvent, elles ne sont pas typiquement féminines ou ce sont des militantes. On se demande si elles n’ont pas été évacuées de l’histoire parce qu’elles dérangeaient », renchérit sa collègue.

« L’une des raisons qu’on entend le plus souvent, c’est que les femmes ont moins marqué l’histoire ou qu’on manque de preuves de leur contribution. Or, ce n’est pas que les femmes n’ont pas été importantes, mais bien qu’elles n’ont pas occupé les mêmes postes que les hommes. »

− Sarah Beaudoin, coautrice de l’essai Femmes et toponymie : de l’occultation à la parité

Dans certains cas, les orientations guidant les comités de toponymie teintent d’avance les résultats. À la demande d’augmenter le nombre de femmes nommées sur le campus universitaire, l’Université de Sherbrooke a rétorqué que sa politique est d’honorer « des pionniers et pionnières » de l’établissement, et que cela « vise autant les femmes que les hommes ». « Dans les faits, cette politique défavorise les femmes! » affirme Gabriel Martin, argumentant que ce n’est pas parce qu’un traitement est égal qu’il est équitable. « L’équité tient compte des effets », dit-il.

Exclure les femmes est parfois un effet des thèmes choisis par les municipalités. Géographe et toponymiste à la Commission de toponymie du Québec, Myriam Hallé remarque que certaines sont plus propices que d’autres à l’augmentation de la représentativité des femmes. « Dans les thématiques de quartier, on a vu beaucoup les écrivain·e·s, où il va y avoir plus de noms d’hommes. Chez les scientifiques et les musicien·ne·s, c’est pareil. Alors, on peut faire des choix qui favorisent des noms de femmes. Par exemple, les filles du roi », explique-t-elle. Par ailleurs, la géographe estime qu’éviter les thèmes « autres », comme les oiseaux ou les fleurs, serait une bonne façon de combler l’écart.

Prendre les moyens pour y parvenir

Les pouvoirs de la Commission de toponymie sont limités. Celle-ci possède la compétence exclusive de nommer les infrastructures du domaine de l’État, comme les édifices gouvernementaux ou les autoroutes, et les entités géographiques naturelles, comme les lacs ou les montagnes. La plupart des nouvelles nominations relèvent toutefois des municipalités, et la Commission ne fait que les entériner.

« Dans les thématiques de quartier, on a vu beaucoup les écrivain·e·s, où il va y avoir plus de noms d’hommes. Chez les scientifiques et les musicien·ne·s, c’est pareil. Alors, on peut faire des choix qui favorisent des noms de femmes. Par exemple, les filles du roi. »

− Myriam Hallé, Géographe et toponymiste à la Commission de toponymie du Québec

Myriam Hallé soutient cependant que des efforts ont été faits pour sensibiliser les acteurs à l’importance d’accorder plus de place aux femmes dans la toponymie. « Nous avons produit un document de sensibilisation que nous remettons aux municipalités et, en , les 12 chroniques que nous avons diffusées sur notre site Web portaient sur les femmes », souligne-t-elle.

Dans certaines municipalités, le travail de conscientisation semble avoir porté ses fruits. Laval, par exemple, s’est dotée d’une politique qui inclut, comme critère d’analyse, l’amélioration de « la représentativité des femmes dans la toponymie lavalloise ». « Dans les dernières années, il n’y avait à peu près que des hommes qui étaient nommés; on a donc donné le mandat au comité de toponymie d’augmenter la présence des femmes. On a aussi adopté une politique dans laquelle on a précisé notre intention », affirme Virginie Dufour, membre du comité exécutif de la Ville de Laval. Depuis, la plupart des nouveaux toponymes choisis honorent des femmes.

« L’histoire, c’est un construit. C’est un reflet de faits d’une époque à travers la lentille de ceux qui l’ont écrite. »

 – Gabriel Martin, coauteur de l’essai Femmes et toponymie : de l’occultation à la parité 

C’est ce genre de politique qu’Évelyne Beaudin souhaiterait pour sa ville. « La résolution que j’ai proposée est un compromis voulant qu’au terme du mandat, 50 % des toponymes adoptés soient féminins. Personnellement, j’aurais préféré 100 %, pour effectuer un rattrapage. Finalement, la proposition retenue prévoit que le conseil “vise” à désigner un nombre égal de toponymes masculins et féminins. Ça n’engage à rien! se désole-t-elle. Je pense que lorsqu’on se fixe des objectifs précis, on a plus de chances de les atteindre », ajoute celle qu’on a accusée de faire du harcèlement lorsqu’elle a souligné que le comité de toponymie de sa ville était entièrement constitué d’hommes.

Il s’agit pourtant d’un facteur déterminant dans la sensibilité de ces comités à l’enjeu de la représentativité féminine, remarquent les auteurs de Femmes et toponymie. « Ce n’est pas que les hommes sont misogynes, mais ils sont moins sensibles à la cause, observe Gabriel Martin. Ce qu’on a remarqué sur le terrain, c’est que les femmes en général sont favorables à la parité toponymique, alors que certains hommes trouvent ça moins essentiel ou se sentent attaqués quand on remet leurs décisions en question. »

« Certaines personnes croient que la toponymie, ce n’est pas important, que c’est simplement utilitaire, mais ça a un impact dans l’imaginaire collectif, de voir des femmes être honorées », rappelle Sarah Beaudoin.

Quelques bonnes pratiques

Gabriel Martin et Sarah Beaudoin ont dégagé quelques bonnes pratiques qui permettraient d’augmenter la proportion de femmes dans la toponymie :

  • Créer des banques toponymiques féminines, comme Toponym’Elles, le répertoire montréalais de noms de femmes à honorer.
  • Proposer des noms de groupes féminins, comme les hockeyeuses, les midi-nettes, ou des noms basés sur des gentilés, comme les Saguenéennes.
  • Réfléchir à des thématiques favorisant davantage les femmes, en optant pour des corps de métier plus traditionnellement féminins.
  • Adopter des résolutions dotées d’objectifs précis.
  • Viser la parité dans les comités de toponymie.
  • Faire de la place aux femmes marginalisées, comme les femmes autochtones, racisées, queer, trans, non binaires ou en situation de handicap.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Gazette des femmes

    Chère madame Martin,
    L’équipe de rédaction de la Gazette des femmes vous remercie pour votre chaleureux message.

  2. Réjeanne Martin

    Des articles d’une beauté exemplaire et d’un intérêt primordial. Je les ai lus et relus avec une telle émotion ayant moi-même, comme éducatrice, été témoin de cette lutte et avancée (encore en marche) dont j’étayais mes interventions, notamment dans un bien connu cégep de Montréal. Religieuse au surplus, les hommes (cadres ou professeurs ou professionnels) me narguaient sans gêne.

    À l’émission TLMP, j’ai entendu Martine Delvaux présenter son volume Les Boy’s club… Des interventions d’une vérité crue mais combien réconfortantes pour toutes ces femmes qui continuent à «pousser» – comme dans un accouchement – sur la sacro-sainte ÉGALITÉ/DIGNITÉ femmes/hommes. Savent-ils seulement ceux-là que sans leur mère ils n’existeraient même pas.
    Vos articles me font grand bien et je fais circuler ce numéro dans mes réseaux dès aujourd’hui.

    Avec émotion vivement ressentie, je vous dis MERCI …

    De fil en aiguille, je demeure une «battante».

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