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Les Éditions du remue-ménage renouent avec le théâtre féministe

LA NEF, la nouvelle collection de théâtre des Éditions du remue-ménage, publiera ses premiers textes à l’automne. Cette naissance, ou plutôt cette renaissance, s’inscrit dans un bouillonnement salutaire de la scène théâtrale québécoise, où de nouvelles voix féminines émergent, s’affirment et revendiquent.

Nous sommes en . La parole des femmes s’amplifie dans l’espace public. Des maisons d’édition féministes naissent dans plusieurs pays occidentaux, dont Remue-ménage, alors la seule maison d’édition féministe francophone en Amérique.

Le premier texte publié est la pièce dramatique Môman travaille pas, a trop d’ouvrage! (Théâtre des cuisines), qui signe la naissance de la collection de théâtre originale. « On rendait compte de l’effervescence de cette époque, de la prise de parole des femmes qui s’est faite entre autres dans le théâtre », se remémore l’éditrice Rachel Bédard, présente depuis 1980. « La pulsion d’écriture des femmes à ce moment-là était de dire leur propre réalité. Remue-ménage a témoigné de cela. »

© Chloé Charbonnier

« On rendait compte de l’effervescence de cette époque, de la prise de parole des femmes qui s’est faite entre autres dans le théâtre. La pulsion d’écriture des femmes à ce moment-là était de dire leur propre réalité. »

− Rachel Bédard, éditrice chez Remue-ménage

Cette aventure de publication s’est toutefois arrêtée en après la publication de six textes, qui avaient tous en commun une démarche collective. La raison de cette mort subite est trouble. La maison d’édition était alors en train d’établir son identité, de se questionner sur sa spécificité, tandis que d’autres maisons publiaient déjà du théâtre.

Une deuxième vie

Nous sommes en . La parole des femmes gronde toujours. Sous cette impulsion, Marie-Claude Garneau, Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, autrices de La coalition de la robe (Remue-ménage, ), ont approché la maison d’édition avec l’idée de reformer cette collection perdue. « On sent que la pensée féministe revient au théâtre, qu’il y a un vent de changement », dit la chercheuse et codirectrice de la collection, Marie-Claude Garneau. « Il y a un intérêt pour se situer en tant que féministe dans les rôles d’autrice ou de metteuse en scène. »

C’est donc un moment propice pour l’éclosion de cette parole, sur scène comme à l’écrit. La compagnie Le Théâtre de l’Affamée, fondée par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, illustre bien ce tumulte avec ses créations engagées. D’ailleurs, la dernière pièce de Milot et St-Laurent, Guérilla de l’ordinaire, présentée l’hiver dernier au Théâtre d’Aujourd’hui, est l’un des deux premiers textes publiés par LA NEF. KINK de Pascale St-Onge et Frédéric Sasseville-Painchaud est le second. Leur parution aura lieu le .

Créer un espace de dialogue

LA NEF, immanquablement, fait penser à La nef des sorcières, création collective de sept autrices (Marthe Blackburn, Marie-Claire Blais, Nicole Brossard, Odette Gagnon, Luce Guilbeault, Pol Pelletier et France Théoret) et six actrices (Luce Guilbeault, Françoise Berd, Michèle Craig, Louisette Dussault, Pol Pelletier et Michèle Magny). Des monologues puissants qui ont marqué l’émergence du théâtre féministe militant.

Mais au-delà de ce clin d’œil, c’est avant tout pour l’imaginaire que ce mot éveille : la NEF vue comme un lieu d’appartenance qui rassemble.

© Maude Grenier
Marie-Claude Garneau, Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, codirectrices de la collection LA NEF.

Et son rôle est de mettre en valeur la pensée critique autour de l’écriture dramatique, insiste Marie-Claude Garneau. « On veut vraiment allier une pensée plus théorique avec la pratique du théâtre, dit-elle. On veut montrer que c’est fécond, que des universitaires peuvent travailler avec des artistes et que ce dialogue n’est pas sclérosé de chaque côté. »

À l’instar de Môman travaille pas, a trop d’ouvrage!, qui s’accompagne de documents sur le processus de création, on retrouvera dans les nouveaux textes de LA NEF une trace de ce que Marie-Claude Garneau qualifie de travail invisible.

« Le théâtre est un art de l’image. Le texte est important, mais c’est un aspect parmi tant d’autres, mentionne-t-elle. Quand on va publier Guérilla de l’ordinaire, il va y avoir des illustrations. Et c’est la conceptrice de costumes de la pièce Cynthia St-Gelais qui refait ces croquis. Ça aussi, ça fait partie du travail invisible. »

Publier un texte, c’est le sauver de l’oubli. C’est l’inscrire dans une certaine éternité. Mais que vaut l’éternité quand personne ne nous lit?

Marie-Claude Garneau se rappelle que les textes de femmes faisaient rarement partie des corpus lors de ses études théâtrales. « C’est important pour nous de s’inscrire dans le temps, de continuer ce qui a été fait, affirme-t-elle. Que les textes soient disponibles dans des établissements d’enseignement et dans les écoles de théâtre! On veut créer ce qu’on n’a pas eu. »

Le théâtre féministe, d’hier à aujourd’hui

Le visage du théâtre féministe n’est plus le même. Les voix s’expriment différemment, mais les enjeux liés à la condition des femmes trouvent encore une résonance aujourd’hui. Môman travaille pas, a trop d’ouvrage! traitait de la charge mentale avant que le mot s’impose dans la littérature, fait remarquer Marie-Claude Garneau.

« Dans les textes de femmes qui sont montés actuellement, on voit à quel point les enjeux sont similaires, déclare-t-elle. On parle de la violence, de la question du corps, des impératifs de performance, de beauté, et de tout le rapport à la féminité. »

© Rose Carine Henriquez

« C’est important pour nous de s’inscrire dans le temps, de continuer ce qui a été fait. Que les textes soient disponibles dans des établissements d’enseignement et dans les écoles de théâtre! On veut créer ce qu’on n’a pas eu »

− Marie-Claude Garneau, chercheuse et codirectrice de la collection LA NEF

Avec des initiatives comme Femmes pour l’Équité en Théâtre ou le Chantier féministe qui a eu lieu au printemps dernier, le théâtre des femmes au Québec devient joyeusement bruyant. Ce qui était moins le cas avant, relève Marie-Claude Garneau. Il y a aussi une diversité dans la parole. « Il faut se décentrer et ne pas juste publier l’autrice populaire du moment », avance-t-elle.

« J’ai l’impression que le backlash féministe qu’on a connu dans les , ça a dû affecter les femmes dramaturges; il y a eu un creux de vague, ajoute Rachel Bédard. Mais aujourd’hui, les temps sont mûrs pour reprendre ça. »

Les ambitions de la collection LA NEF sont modestes. On ne vise pas la vente de best-sellers, plaisante Rachel Bédard. « J’aimerais bien que ça devienne un lieu de rassemblement, que les gens ressentent une appartenance à cette collection, autant chez les lectrices que les autrices », souhaite-t-elle.

Cette renaissance est l’occasion de créer des ponts à travers l’histoire, de décloisonner la pensée féministe et de toujours poursuivre le dialogue. Tout simplement pour exister dans un espace où des femmes peuvent se reconnaître. Car il y a encore des barrières à abattre et la lutte continue. Autrices, à vos plumes!

Complément d’info

Les Éditions du remue-ménage

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