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En Inde, des femmes font leur place dans l’univers des entreprises émergentes

Photo principale : © Adil Boukind
Les employées de la boutique Rimagined de Bangalore.

Le monde des jeunes pousses connaît une progression effrénée en Inde depuis plusieurs années. Si ce sont principalement des hommes qui démarrent des projets innovants et qui octroient le financement – symptôme d’un pays encore profondément inégalitaire –, des femmes n’hésitent pas à se lancer dans l’aventure et à intégrer une vision sociale à leurs activités. À l’image de Shailaja Rangarajan, fondatrice d’une entreprise naissante de recyclage créatif.

Aucune ville indienne ne symbolise mieux les startups que Bangalore. La capitale de l’État du Karnataka, au sud du pays, compte plusieurs millions d’habitants et est considérée comme la Silicon Valley de l’Inde. Chaque année, des milliers de personnes des quatre coins du territoire affluent pour venir s’installer dans ce qui est maintenant l’un des pôles de haute technologie les plus importants de la péninsule.

La mégapole respire la modernité avec son métro neuf, son centre-ville récent et son ambiance moins conservatrice que dans d’autres régions du pays. Il est commun d’y croiser dans la rue et dans des bars des Indiennes, certaines les cheveux courts, qui ont délaissé le traditionnel sari pour s’habiller à l’occidentale.

Recycler pour créer

C’est dans le quartier branché d’Indiranagar que nous rencontrons Shailaja Rangarajan, fondatrice de Rimagined. Il y a trois ans, la consultante de profession a investi toutes ses épargnes pour démarrer cette jeune pousse. Elle a pris cette décision en constatant lors de ses activités de bénévolat que le tri des déchets en vue de les composter ou de les recycler n’était pas suffisant pour régler les problèmes environnementaux. Sa jeune entreprise se spécialise dans le recyclage créatif, c’est-à-dire la confection d’objets à valeur ajoutée à partir d’ordures, de vieux tissus et de plastiques.

© Adil Boukind

« C’est le meilleur moment pour être une femme entrepreneure en Inde. Le pays est dans une phase qui permet aux entrepreneur·e·s de changer les choses. L’entrepreneuriat chez les femmes est encouragé par le gouvernement. Il y a des initiatives et des fonds qui ont été créés pour les soutenir. »

– Shailaja Rangarajan, fondatrice de Rimagined

« De 15 à 18 tonnes de déchets ont été réutilisées uniquement à notre centre de production à Calcutta, sans compter les partenaires avec qui nous travaillons. Si nous les incluons, cela totalise autour de 40 tonnes », souligne l’entrepreneure d’une quarantaine d’années.

© Adil Boukind
La boutique Rimagined, située en plein cœur de Bangalore, offre des produits entièrement composés de déchets.

Cela représente des milliers de paires de jeans et de t-shirts en fin de vie, des centaines de bouteilles et d’autres matériaux qui ont été transformés en sacs, en literie, en bibelots, en gourdes, en oreillers, en vêtements, en bijoux… Dans un pays où des montagnes de détritus s’accumulent et où plusieurs jettent leurs déchets un peu partout pour ensuite oublier leur existence, le projet a son importance même s’il fait penser au combat de David contre Goliath.

Au départ, Rimagined était une plateforme en ligne où l’on pouvait vendre et acheter des objets provenant du recyclage créatif. Mais peu de temps après l’avoir lancée, Shailaja Rangarajan a eu l’ambition de confectionner ses propres produits. « J’ai réalisé que je n’avais pas de contrôle sur la qualité, sur le prix et sur la marchandise. Maintenant, nous faisons nos propres objets, nous avons notre propre conception que notre équipe confectionne à la main », explique-t-elle

Des employées issues de milieux défavorisés

Si l’environnement a guidé son initiative, Shailaja Rangarajan a également décidé d’embaucher presque uniquement des femmes vivant dans des conditions socioéconomiques plus difficiles. Elles sont maintenant une vingtaine à travailler au centre de production de l’entreprise, situé à Calcutta, au nord-est du pays.

« Quand je commençais sérieusement à penser à faire mes propres produits, j’ai eu une discussion avec une amie professeure à Calcutta, dans une école pour élèves ayant des besoins particuliers. Elle constatait que les mères s’assoyaient pendant cinq heures pendant que leurs enfants étaient dans la salle de classe. Ces femmes n’avaient pas les moyens de les laisser à l’école et de revenir les chercher plus tard. Mon amie m’a demandé si nous pouvions faire quelque chose, ce qui m’a donné cette idée », raconte l’entrepreneure.

Comme la ville de Calcutta est à une distance de près de 2 000 km de Bangalore, nous avons visité l’atelier de production à partir de la boutique de Shailaja Rangarajan, via FaceTime. C’est Debopriya Biswas, l’amie dont elle parle plus haut et qui est maintenant dirigeante des opérations, qui nous guide avec son téléphone.

© Courtoisie
Femmes à l’œuvre à l’atelier de Rimagined à Calcutta.

« Debo, Debo, elle veut voir comment l’atelier fonctionne! » lance la fondatrice de Rimagined quand sa consœur répond à l’appel. À l’intérieur, elles sont quelques femmes assises par terre, entourées de montagnes de tissus, à tresser de fines bandelettes de denim usé pour faire de grands sacs. « Ce sont de vieux jeans que nous avons récupérés et lavés avant de les travailler », précise Debopriya Biswas, âgée de 45 ans.

Dans l’atelier, des couturières s’activent sur des saris défraîchis pour confectionner de petits tabourets à partir de bandes de tissus plus solides, alors que d’autres, installées à des tables où trônent des machines à coudre, assemblent des couvertures. Il leur a fallu quelques mois de formation intensive avant qu’elles puissent se mettre à l’œuvre. « Les femmes qui travaillent ici viennent toutes d’un milieu pauvre. Elles ont des maris abusifs, l’alcool est un problème et certaines sont battues. Ce sont vraiment des conditions tristes. C’est pour ça que nous voulions faire quelque chose », explique la dirigeante des opérations.

L’autonomisation des femmes… et des enfants!

Debopriya Biswas ouvre une porte à côté de l’atelier pour nous montrer une autre pièce. Des élèves d’une douzaine d’années ont pris place à des tables disposées en demi-cercle et une enseignante est debout devant le groupe. Les jeunes regardent la caméra avec un grand sourire en saluant de la main. Ces enfants des femmes qui travaillent à côté sont atteints d’un trouble du spectre de l’autisme ou de déficience intellectuelle. Ils font partie de la Morning Glory Integrated School, dont le directeur a permis à Rimagined d’installer un atelier dans l’école.

© Courtoisie

« Les femmes qui travaillent ici viennent toutes d’un milieu pauvre. Elles ont des maris abusifs, l’alcool est un problème et certaines sont battues. Ce sont vraiment des conditions tristes. C’est pour ça que nous voulions faire quelque chose. »

– Debopriya Biswas, dirigeante des opérations de Rimagined à Calcutta

Les mères gagnent en moyenne 1 300 roupies par mois, ce qui est autour du salaire minimum, et ce montant peut tripler quand le carnet de commandes se remplit. « Maintenant, elles ont une identité et elles se disent que leurs enfants peuvent avoir un meilleur avenir. C’est de l’autonomisation des femmes », estime Shailaja Rangarajan.

Être entrepreneure en Inde, une route parsemée d’obstacles?

La fondatrice de Rimagined est optimiste. Selon elle, le contexte est propice pour une femme qui souhaite tenter sa chance en affaires.

« C’est le meilleur moment pour être une femme entrepreneure en Inde. Le pays est dans une phase qui permet aux entrepreneur·e·s de changer les choses. L’entrepreneuriat chez les femmes est encouragé par le gouvernement. Il y a des initiatives et des fonds qui ont été créés pour les soutenir », affirme Shailaja Rangarajan.

Et, élément intéressant, ses clients sont surtout… des clientes! « Ce sont des femmes dans une proportion de 85 %. Elles sont plus ouvertes à ces produits écologiques à impact social. Les hommes regardent encore surtout les marques classiques qu’ils connaissent », explique-t-elle.

Elle reconnaît néanmoins que ceux-ci prennent davantage leur place et sont plus combatifs pour atteindre leurs objectifs et obtenir du financement, alors que les femmes sont plus prudentes. L’entrepreneure est quand même parvenue à être accompagnée et financée par le KIIT Technology Business Incubator, l’un des incubateurs locaux qui ont reçu des fonds du gouvernement indien pour faire reculer la pauvreté.

Mais, comme n’importe quelle propriétaire de jeune pousse, Shailaja Rangarajan lutte pour rendre son entreprise rentable, dans une Inde où la vaste majorité de la population n’est pas encore prête à changer radicalement ses comportements de consommation au nom de l’environnement.

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