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Dessin d'une femme tondant la pelouse.

Bien enracinés, ces clichés

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Les stéréotypes sont comme les mauvaises herbes. On a beau tout faire pour les exterminer, ils réapparaissent aussitôt qu’on a le dos tourné. État de la situation.

« Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte. Le véritable héros olympique est à mes yeux : l’adulte mâle individuel. Les J.O. doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs. » Choquant, direz vous ? Attribués à Pierre de Coubertin au début du 20e siècle, ces propos ont pourtant trouvé écho au Québec à la fin des années 1970, notamment dans les cours du baccalauréat en éducation physique de l’UQAM. La présidente directrice générale de Vélo Québec, Suzanne Lareau, s’en souvient. Elle avait été pour le moins étonnée d’entendre des professeurs débattre de la participation des femmes au triple saut. « On craignait une descente des organes. D’autres profs disaient que les femmes athlètes, même si elles performaient bien, ne pourraient jamais aller aussi loin qu’un homme », se rappelle-t-elle.

Les Jeux olympiques venaient d’avoir lieu à Montréal. Quelque 6 000 athlètes, 20 % de femmes. L’héroïne avait été la jeune gymnaste roumaine Nadia Comaneci. C’est de Coubertin qui devait se retourner dans sa tombe !

N’empêche, malgré cette petite victoire, la lutte contre les stéréotypes sexuels et sexistes était loin d’être terminée. Le concept même du stéréotype venait à peine d’être identifié, fait remarquer Denyse Baillargeon, professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal et spécialiste des questions féministes. « Même si cette notion a toujours existé, c’est dans les années 1970 qu’on a commencé à appeler les stéréotypes par leur nom, grâce aux recherches féministes. » Avant, les distinctions entre les hommes et les femmes étaient principalement attribuées à la nature : les attributs de la féminité et de la masculinité étaient opposés dans un système hiérarchique où ceux des hommes dominaient.

De la Grèce antique aux commissions d’enquête

Cette polarité remonte à l’Antiquité grecque. La femme y est nature et émotion, et l’homme, culture et raison. Épouse, servante ou concubine, elle est considérée comme un être faible et amoral. Pas question pour elle d’espérer avoir une place au très sélect « club des citoyens ». Des siècles plus tard, les choses ont relativement peu changé. « Au 19e siècle, les féministes ont commencé à dénoncer la condition juridique des femmes mariées et le double standard sexuel, soit le fait que les hommes pouvaient avoir une vie extra conjugale sans être sanctionnés et que les femmes, elles, étaient des tentatrices. Si elles avaient des relations sexuelles hors mariage, elles étaient victimes d’opprobre, voire considérées comme psychologiquement instables », explique l’historienne.

À l’aube du 20e siècle, les luttes se multiplient. Contre les examens médicaux imposés aux prostituées en Angleterre, pour l’accès aux femmes aux carrières de droit et de médecine. Au Québec, Marie Gérin-Lajoie écrit son petit Traité de droit usuel en 1902, afin de rappeler qu’une femme n’a pas besoin de son mari pour disposer de ce qui lui appartient. Les années 1940 et 1950 voient fleurir les pin up et autres femmes-objets, une « mode » qui semble de nouveau au goût du jour.

Puis, dans les années 1960, les commissions d’enquête se succèdent. Partout dans le monde occidental, notamment en France, au Danemark, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis et en Australie, des groupes de travail se penchent sur l’équité entre les hommes et les femmes. Au Canada, Lester B. Pearson crée la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme et nomme Florence Bird — une femme, bien sûr ! — pour la diriger. « Les premières grandes enquêtes étaient économiques. Avec la Commission Bird, c’était la première fois qu’on s’intéressait à la situation de la femme. L’écart entre les hommes et les femmes devenait patent. On a par exemple examiné en profondeur les objections des hommes à ce que les femmes aient les mêmes salaires qu’eux. Pourquoi y avait-il une différence ? Parce qu’on était des femmes. Point. Il n’y avait pas de raison, c’était un ramassis de préjugés liés au sexe », souligne Denyse Baillargeon.

On mettait le doigt dessus. Le stéréotype venait d’être démasqué.

Une construction sociale

« On ne naît pas femme, on le devient », a dit Simone de Beauvoir. Cette phrase rappelle que le stéréotype n’est pas naturel, mais socialement construit. Une idée défendue par les féministes dans les années 1970, mais que certaines couches de la société ont toujours combattue. Les stéréotypes semblent pourtant prendre leurs racines dans la plus tendre enfance. Nombre d’enquêtes le prouvent. Parmi elles, une étude où des adultes devaient jouer avec des bébés de 6 mois dont les vêtements traditionnels avaient été secrètement inversés : les filles en bleu, les garçons en rose. En présence de « filles », les hommes comme les femmes ont fait plus de sourires et de babillage qu’avec les « garçons » qui, eux, ont eu droit à un traitement plus physique et stimulant. Les participants n’ont toutefois pas reconnu avoir agi différemment avec l’un ou l’autre des nouveau-nés. Tabou, le stéréotype ?

Il est effectivement de bon ton de montrer qu’on n’adhère pas à ces préjugés « archaïques ». N’empêche que plusieurs ont encore ce sentiment confus que l’homme et la femme sont irréconciliables dans leurs différences, rappelle Denyse Baillargeon. « C’est comme s’il existait des attitudes féminine et masculine et que c’était coulé dans le béton », croit l’historienne. La blonde écervelée, l’hôtesse de l’air facile, la femme de maison, le père pourvoyeur, l’homme tout-puissant aux gros bras qui console la jeune mère éplorée… Autant de symboles construits qu’il faudra démolir.

Politologue à l’UQAM, Francis Dupuis-Déri s’emploie justement à démonter ces idées préconçues. Il va même jusqu’à dire que la crise de la masculinité est une excuse pour revaloriser des stéréotypes masculins classiques, tels le père pourvoyeur ou le fier-à-bras. « Le volume des muscles des superhéros comme Batman ou Superman a doublé depuis les années 1950, affirme-t-il en citant une étude comparative d’un auteur américain. Plein d’hommes sont partis sur un trip de gros biceps. Le rôle du père protecteur revient en force. » Selon lui, ce stratagème finit par culpabiliser les femmes pour la perte du modèle traditionnel masculin. Et ce sera le cas chaque fois qu’elles gagneront leurs luttes. « Ce n’est pas innocent comme discours. Les femmes ont des revendications que les hommes ne partagent pas, et ils exigent le retour à une société où les sexes sont distingués, où les hommes se retrouvent entre eux dans leurs rôles traditionnels et les femmes aussi », soutient le chercheur associé à l’Institut de recherches et d’études féministes.

Attention, cliché !

Dans un de ses cours, Francis Dupuis- Déri n’a pas de mal à faire avaler à ses étudiants certains clichés vieux comme le monde. Là encore, l’homme et la femme sont cantonnés dans les rôles qui leur collent à la peau : elle, émotive et collective; lui, plutôt rationnel et individuel. Difficile d’en sortir. « Pourtant, quand vous regardez une gang de gars faire la vague à un match de hockey au Centre Bell, je ne vois pas en quoi ils sont rationnels et auto nomes ! lance-t-il. D’un autre côté, on a le cliché de la mère monoparentale qui, apparemment, est capable d’autonomie et d’efficacité. Elle est une mère pourvoyeuse, comme plusieurs d’ailleurs, mais on ne la reconnaîtra pas comme telle. On ne lui attribue pas la même valeur. »

Pour l’historienne Denyse Baillargeon, les femmes ont de la difficulté à ne pas enfiler le costume d’« infirmière », celui de la mère aidante et aimante, qui prend soin des enfants et des personnes âgées. « En raison de ses attributs féminins, on a ce sentiment qu’une femme peut mieux prendre soin de quelqu’un qu’un homme », souligne-telle. Mais les femmes savent plus que quiconque que certaines idées préconçues joueront toujours en leur défaveur. « C’est pourquoi elles sont en général prudentes; elles comprennent qu’endosser les stéréotypes est pénalisant, car ils sont à l’origine de l’iniquité salariale », note Mme Baillargeon.

Plus prudentes, et plus conscientes, peut-être. Elles n’ont pourtant pas pu échapper à la vague qui les a frappées de plein fouet : l’hypersexualisation. Dans les magazines féminins, dans la pub, dans cette manière provocante qu’ont les fillettes de se vêtir, dans ce culte de la porno et de la sexy attitude, l’hypersexualisation est partout. Surtout chez certaines adolescentes, qui ne voient pour elles d’autre salut que de devenir des émules de Britney Spears.

Le Conseil du statut de la femme s’en est préoccupé. Paru en juin dernier, son rapport de 100 pages a dressé un sombre constat : celui de « l’échec de la lutte aux stéréotypes sexuels et sexistes et des efforts pour parvenir à des rapports sociaux de sexe vraiment égalitaires ». Une fois de plus, les médias et la publicité sont au banc des accusés. Après 30 ans de luttes féministes, est ce le retour à la case départ ? « Non, croit Jean-Claude St-Amant, chercheur retraité en éducation à l’Université Laval et auteur du livre Les Garçons et l’école. Mais c’est la conséquence de la montée de la droite, de l’antiféminisme et de la mondialisation. Ça a généré toute une culture de la porno qui imprègne notre société et qui convainc les filles qu’elles ont un certain pouvoir à aller chercher là-dedans. »

Vie et mort d’un stéréotype

Traqué et abattu, le stéréotype est néanmoins — et heureusement — mis à mal dans plusieurs domaines. Dans les sports, il peine à résister. « Les femmes ne sont pas moins sportives que les hommes. Elles investissent des champs de pratique différents, tout simplement », avance Suzanne Lareau. Pour elle, les femmes ont trouvé leur place dans ce domaine traditionnellement réservé aux hommes. « Si elles jouent moins au hockey et au soccer, c’est par manque d’intérêt et non par peur des stéréotypes. À la base, les femmes sont moins compétitives que les hommes. Si je dépasse un homme à vélo, ce ne sera pas long qu’il va me dépasser à son tour. Ça me fait plutôt rire. »

La présidente de Vélo Québec a toujours eu à coeur l’éradication des préjugés dans le sport et la participation des femmes à l’activité physique. « Mais le plus important, […] c’est la destruction des stéréotypes sexuels dans une société où la féminité s’arrête au niveau corporel. La femme sportive bouleverse l’image de cette dite féminité. Les sports pour les femmes ne sont qu’un maillon de plus de cette chaîne pour l’émancipation des femmes », écrivait-elle en 1983 dans Les Cahiers de la femme. Le texte avait fait grand bruit. « À l’époque, ça ne nous semblait plus possible que l’envie des femmes d’être actives soit freinée. Les gens ont réalisé qu’on n’avait peut-être pas fini toutes les batailles. »

Le combat contre les stéréotypes se poursuit aussi à l’école, mais avec un succès relatif. Avec sa collègue Pierrette Bouchard, Jean-Claude St-Amant a déboulonné certains mythes, mais s’est surtout posé une grande question : Pourquoi les garçons réussissent-ils moins bien à l’école ? On a cru que la faute revenait au manque d’enseignants masculins à qui ils auraient pu s’identifier. Une explication qui ne tenait pas la route, selon M. St-Amant. « Il fallait creuser et aller voir ce qui différenciait les garçons et les filles. Les études françaises attribuaient la réussite des filles à leur conformisme et à leur docilité… Mais on avait des doutes. »

Dans une étude qu’il a menée auprès de 2 000 étudiants du secondaire, le chercheur a voulu vérifier cette assertion. « On a plutôt constaté que plus les filles se distancient de l’école et s’éloignent du stéréotype de la “petite fille modèle”, plus elles réussissent. Le mythe de la docilité a pris le bord », note-t-il. Ce principe se vérifie également chez les garçons : moins ils se conforment aux stéréotypes associés à leur sexe, plus ils réussissent à l’école. Le hic, c’est qu’ils adhèrent deux fois plus aux stéréotypes que les filles : 88 % contre 44 %, conclut l’étude de M. Saint-Amant. « Malheureusement, dire qu’on n’aime pas l’école, c’est être tough. Ça fait partie de la construction de la masculinité des garçons », constate-t-il.

D’où l’importance d’agir sur les stéréotypes. Comment ? « En commençant par arrêter de penser que c’est en faisant jouer les gars au football qu’on va améliorer leur réussite scolaire. Bref, en éduquant les garçons et les filles comme des personnes plutôt que comme des garçons et des filles. Il est impératif de développer leur sens critique. Ça donnera des résultats dans quelques années seulement, mais en attendant, il faut au moins y travailler et y mettre beaucoup d’efforts », conclut-il. Parions que sur ce point, Pierre de Coubertin serait d’accord.

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