Aller directement au contenu

La stérilisation forcée des femmes autochtones : peu de vagues au Québec…

par 

Dans son rapport final déposé récemment, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) a établi que la stérilisation forcée était une forme de violence qu’utilisaient les colonisateurs afin d’éliminer complètement la population autochtone. Pas de dentelle, c’est la conclusion des commissaires. Aussi irréel que cela paraisse, on ne parle pas du siècle dernier!

Actuellement, le Comité sénatorial permanent des droits de la personne se penche sur la question de la stérilisation forcée des femmes au Canada, plus particulièrement celle pratiquée sur les autochtones.

Selon Amnistie internationale, une stérilisation est dite « forcée » lorsqu’elle est effectuée à l’insu de la personne ou sans son consentement éclairé. La stérilisation sous contrainte survient quant à elle lorsqu’il y a consentement, mais sur la base d’informations erronées ou à la suite d’autres tactiques coercitives comme l’intimidation, la menace de se faire enlever ses futurs enfants ou l’incitation financière.

La stérilisation forcée ou sous contrainte des femmes autochtones au Canada est documentée depuis les années jusqu’à aujourd’hui. Historiquement, la stérilisation forcée était couramment infligée à ces femmes et elle a même longtemps été permise par la loi.

Karen Stote, autrice de l’ouvrage An Act of Genocide : Colonialism and the Sterilization of Aboriginal Women, indique que selon ses recherches, plus de 1 000 femmes autochtones ont été stérilisées sur une période de 10 ans s’échelonnant des années jusqu’au début des années .

En décembre dernier, le Comité contre la torture des Nations Unies a affirmé que la stérilisation forcée et sous contrainte des femmes au Canada constituait une forme de torture.

La stérilisation forcée s’est toutefois poursuivie bien au-delà de cette décennie, même après les modifications aux lois s’y rapportant. Elle a été justifiée, cette fois, du point de vue de la planification familiale.

La stérilisation forcée ou sous contrainte se pratique toujours aujourd’hui. Une action collective intentée en Saskatchewan fait état d’allégations aussi récentes que , alors que le dernier cas rapporté date de .

Depuis la couverture médiatique accordée à cette question à l’automne , plusieurs femmes autochtones d’autres provinces (Alberta, Colombie-Britannique, Manitoba et Ontario) ont à leur tour présenté des allégations de stérilisation sans leur consentement.

Violence discriminatoire perpétuelle

En décembre dernier, le Comité contre la torture des Nations Unies a affirmé que la stérilisation forcée et sous contrainte des femmes au Canada constituait une forme de torture.

Cette violence à l’endroit des femmes autochtones a été instaurée par le gouvernement du Canada et s’est enchâssée, au fil des années, dans des pratiques provinciales ayant pour but de freiner les naissances d’enfants autochtones.

Le gouvernement fédéral a jugé que les faits allégués étaient suffisamment sérieux pour justifier une table de travail sur la stérilisation forcée. Le Sénat étudie présentement le dossier.

Rapport complémentaire de l’ENFFADA

Au Québec, peu de vagues. Pourtant, des universitaires, des militant·e·s et des chercheur·euse·s émérites d’ici ont la conviction qu’il y a des cas similaires dans la province. Ces personnes ont d’ailleurs sommé le gouvernement du Québec de participer aux activités du groupe de travail sur la stérilisation forcée des femmes autochtones au Canada proposé par le fédéral.

Le gouvernement a cependant refusé. Grande déception, oui, mais aussi grande préoccupation! Que lui fallait-il pour accepter d’y participer? Son absence est maintenant de notoriété publique et remise en question à l’international.

J’ai personnellement plusieurs interrogations face à cette position.

Il y a quelques semaines, la ministre Sylvie D’Amours a présenté une motion en lien avec l’ENFFADA. Peu de Québécois·es sont au fait de cette motion, car il est vrai qu’on en a peu parlé dans les médias…

Pour ma part, j’ai retenu ma respiration lors de son allocution, car je m’attendais à une annonce concrète. Bien que la minute de silence demandée pendant la séance ait été fort respectueuse, il reste que rien de tangible n’a été avancé sur les appels à la justice de l’ENFFADA.

Mon constat, et mon inquiétude actuelle, est qu’il s’agit d’une occasion manquée du gouvernement de répondre rapidement aux préoccupations des femmes autochtones. De ma perspective, il semble adopter une approche marquée par un désintérêt.

Bref, le portrait n’est pas très positif, d’autant plus que nous, femmes autochtones, attendons la publication au Québec d’un autre rapport, soit celui de la Commission écoute, réconciliation et progrès (CERP), qui sera déposé en septembre prochain.

Plusieurs d’entre nous sont d’avis que le gouvernement du Québec tarde à s’engager réellement à l’égard de nos préoccupations, et à entreprendre un meilleur rapprochement politique avec les autochtones.

S’il est vrai que le gouvernement québécois est très sensibilisé au sujet des stérilisations forcées, il demeure assez difficile d’en saisir la mesure actuellement. Il m’apparaît urgent qu’il change sa position, puisqu’il est ici question de violation des droits de la personne et d’éthique médicale.

Le premier ministre doit se rendre à l’évidence : il est fort possible qu’il y ait des cas de stérilisation forcée au Québec parmi les Premières Nations, les Métis ou les Inuit *. Toutes les formes de violence exercées contre les femmes autochtones des autres provinces depuis le début de la colonisation ont aussi été dénoncées sur notre territoire. Sans exception.

Pourquoi ne pas se mettre à la tâche dès maintenant et faire du Québec un acteur important de la sécurisation des femmes autochtones? Pourquoi ne pas travailler ensemble pour éradiquer toutes les formes de violence envers elles?

Nous, les femmes autochtones, constituons une proportion de la société, ici, au Québec. Nous sommes vos concitoyennes. Il est difficile de constater que l’on doive encore et toujours argumenter pour être traitées sur un pied d’égalité.

Combattre cette indifférence souvent collective est un exercice ardu et nous avons besoin d’allié·e·s pour ce faire. Après toutes les graves violations de l’intégrité culturelle et humaine que mon peuple a vécues, toujours plus discriminatoires envers les femmes, je me serais attendue à plus de considération pour nos préoccupations de la part d’un nouveau gouvernement. Surtout sur la protection d’un droit aussi fondamental que la liberté reproductive!


* Inuit est un mot invariable selon les règles de la langue inuktitute.

Cyndy Wylde est née à Pikogan. Femme, mère, anicinape et atikamekw, elle est doctorante et chargée de cours en études autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Elle collabore régulièrement comme chroniqueuse à Espaces autochtones de Radio-Canada.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre