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MC Yallah, le groove ougandais au-delà des frontières

Photo principale : © Renaud Philippe

L’Ouganda est un pays de contrastes. Bien qu’il soit dirigé d’une main de fer par le même homme depuis 1986, il recèle des talents multiples et des musiques hyper-modernes. Si le statut de la femme y est bien souvent négligé, il existe heureusement des progressistes et des gens qui haussent le ton, comme la rappeuse Yallah Gaudencia Mbidde, que nous avons rencontrée dans sa ville, Kampala.

En arrivant dans la capitale de l’Ouganda, on est immédiatement saisi par le nombre hallucinant de taxis-motos qui circulent dans les rues. Ici, en Afrique de l’Est, on les appelle des boda bodas, et c’est ce moyen de transport qu’emprunte MC Yallah pour se rendre à l’entrevue. Tout de suite, je me sens à l’aise en compagnie de la rappeuse. Habillée tout en noir sous son blazer bleu marin et portant de longues boucles d’oreilles tressées violettes, Yallah a de la gueule.

D’origine kenyane, mais née en Ouganda, elle fait partie de la première génération de MC du pays. C’est une pionnière. Sa façon de rapper est redoutable : elle découpe les mots au couteau et semble scander les paroles qu’elle nous adresse en swahili et en luganda.

La musique dans la vie de l’artiste

« La musique a toujours fait partie de qui je suis », dit d’entrée de jeu la MC. Elle apprend à jouer de l’a’dungu (un instrument à cordes local), du piano à pouces, du xylophone et du violon lorsqu’elle est à la petite école. C’est à l’âge de 15 ans qu’elle commence à s’intéresser au rap; elle reprend alors Vanilla Ice Ice Baby et sa chanson, puis les Fugees, Wyclef Jean et Lauryn Hill.

« C’est à cette époque que j’ai commencé à donner des maux de tête à ma mère », poursuit-elle. La rappeuse fait ses premières performances sous le nom de Yallah Rankin, sur des pièces instrumentales de gros canons américains : Timbaland, Dr. Dre

Un monde masculin…

Elle a 15 ans et nous sommes en . Le milieu est composé de beaucoup d’hommes et de très peu de femmes. Yallah fait le dur apprentissage du rap game, dans un pays où les femmes ont le statut de mères au foyer. Pour se faire respecter, il faut bousculer les règles établies et les mœurs, et c’est ce que tente d’effectuer la rappeuse.

© Renaud Philippe

« Quand tu arrives dans la game du rap, tu réalises, en tant que femme, que ce n’est pas une blague. Il faut que tu prouves ta valeur et que tu sois déterminée. Après un temps, tu inspires le respect et les gens te foutent la paix! »

– MC Yallah

« Évoluer dans un monde quasi exclusivement masculin, c’est difficile et j’ai l’impression qu’il faut travailler encore plus fort pour faire ses preuves. C’est peut-être de là que vient ma façon de rapper, qui est assez agressive. »

L’étymologie de Yallah

Yallah veut dire plusieurs choses.

En Ouganda, ce mot peut signifier que tu es sans le sou, fauché. Cela peut aussi vouloir dire que tu as de la détermination. Au Kenya, il y a un district et une rivière qui s’appellent ainsi. Mais le nom de la musicienne a une signification beaucoup plus intime, qui vient de l’histoire de sa naissance.

« Lorsque ma mère était enceinte de moi, elle a eu de graves problèmes de santé, révèle l’artiste. Elle avait du mal à manger et sa vie tenait à un fil. Elle a sérieusement failli mourir. Pendant ce temps, une bonne amie de ma mère priait sans cesse pour que sa grossesse arrive à terme et qu’elle reprenne la santé. Son nom était Yallah. C’est elle qui m’a donné son nom. »

La place de la religion

En plus d’être une rappeuse, Yallah est chrétienne. Toutefois, elle ne considère pas du tout qu’elle crée du rap chrétien. « J’ai mis Dieu dans mes priorités et sans lui, je ne serais pas en train de faire ce que je fais aujourd’hui. La religion est au cœur de ma vie. J’aime Dieu de toutes mes forces. »

Elle chante du gospel à l’église, mais ne mélange pas les choses. Le rap a une autre fonction. « Je suis ici pour inspirer les gens qui m’écoutent tenter de changer les choses. »

La scène hip-hop émergente de Kampala

À l’époque où MC Yallah commence à performer, il n’y a pas de studio d’enregistrement à Kampala. Les stations de radio ne diffusent presque pas de musique rap ougandaise, préférant les Puff Daddy et Snoop Dogg de ce monde.

Puis, aux alentours de , un premier studio voit le jour, mais c’est encore difficile pour les rappeur·euse·s en herbe, puisque l’argent se fait rare. Les artistes de la scène rap naissante performent dans de petits clubs dénommés Little Flowers et DV8. Les enfants commencent à les reconnaître dans la rue. Le nom de MC Yallah circule et les gens connaissent les paroles de ses chansons.

S’ensuit un passage à vide de quelques années où Yallah abandonne la musique, pratique la danse et étudie.

Le retour à la musique

En , MC Yallah recommence à rapper, et c’est un tout nouveau monde pour elle. Il y a désormais dans la capitale plusieurs studios réservés aux artistes hip-hop et les radios diffusent leur musique. En l’espace de 10 ans, les choses ont considérablement changé.

« Mon retour musical en a été marqué par la chanson Abachala, qui signifie “women” [“femme”] et qui a connu un grand succès. J’ai chanté en compagnie de Lady Slyke, une autre rappeuse de Kampala. Puis, en 2010, j’ai sorti la chanson Determination, qui raconte mon histoire et mon parcours. »

« Quand tu arrives dans la game du rap, tu réalises, en tant que femme, que ce n’est pas une blague. Il faut que tu prouves ta valeur et que tu sois déterminée. Après un temps, tu inspires le respect et les gens te foutent la paix! » constate l’artiste.

© Renaud Philippe

« En tant que femme, je dois être agente de changement, je dois le provoquer et l’incarner. Je dois parler aux femmes pour les aider à changer leurs perspectives et à trouver la force qu’elles ont déjà en elles. Les femmes peuvent transformer cette société et ne plus dépendre de la volonté des hommes. »

– MC Yallah

Plus tard, elle fait partie des personnes qui animent Newz Beat, le journal rappé de la télévision ougandaise, qui connaît un immense succès sur le continent. C’est là qu’elle rencontre ses producteurs actuels, un duo qui diffuse beaucoup de musique en Ouganda : Nyege Nyege Tapes. Elle enregistre en la chanson Ndi Mukazi, qui annonce un nouveau son dans la carrière de la rappeuse. Puis elle enchaîne avec l’enregistrement d’un premier microalbum (EP) qui sortira prochainement en .

Des propos engagés

« Dans mon premier EP, je traite des injustices et de la nature humaine. Dans la chanson Ndi Mukazi, ce qui signifie “je suis une femme”, j’apostrophe l’auditeur en lui disant de ne pas me sous-estimer, de ne pas me mépriser, de faire attention à qui je suis : une femme. »

Les arrangements de ce microalbum sont savants et profonds, et suscitent un fort sentiment d’étrangeté. Des chansons qui trouveront assurément leur public, car MC Yallah sait ce qu’elle vaut.

« En tant que mère, mon rôle est de prendre soin de mes enfants et de m’assurer qu’ils auront une belle vie. En tant que femme, je dois être agente de changement, je dois le provoquer et l’incarner. Je dois parler aux femmes pour les aider à changer leurs perspectives et à trouver la force qu’elles ont déjà en elles. Les femmes peuvent transformer cette société et ne plus dépendre de la volonté des hommes. »

Ce minialbum est un bijou et son swag va déborder des frontières du pays. MC Yallah est la prochaine à exporter le son de Kampala dans les clubs européens et autres boîtes de nuit à l’international.

« La musique a le pouvoir de transformer le monde. Le rap est tranchant comme une épée, comme l’univers dans lequel il est né. Quand je m’assois pour écrire de la musique, je pense à ce qui m’entoure, aux gens que j’aime et à leurs histoires que je tente ensuite de traduire en mots. »

MC Yallah a aujourd’hui deux garçons de 10 et 15 ans. Elle attend maintenant la prochaine étape. Elle est prête.

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