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Inégales devant la retraite

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Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

La retraite aisée se conjugue encore davantage au masculin. Malgré la réduction des écarts de rémunération entre les femmes et les hommes, la présence accrue de celles-ci sur le marché du travail et les diplômes d’études postsecondaires remis en plus grand nombre aux étudiantes, la parité des revenus de retraite se fait toujours désirer. Explications.

Dans un texte paru en 2015 sur le site Web de l’Observatoire de la retraite, l’économiste Ruth Rose écrivait que « les femmes à la retraite ont toujours des revenus inférieurs de plus de 40 % à ceux des hommes ». Un chiffre également cité par le Forum économique mondial, qui affirmait en 2018 que l’écart entre les revenus des femmes et des hommes dans les sociétés occidentales est deux fois plus important à la retraite (de 30 à 40 %) que pendant la vie active (de 10 à 20 %).

Pourquoi? Des parcours professionnels moins rectilignes, davantage de travail à temps partiel, des pauses pour s’occuper du petit dernier ou de belle‑maman malade, des emplois psychologiquement plus exigeants qui entraînent des départs hâtifs… Toutes ces raisons affectent parallèlement à la baisse le calcul de la rente de retraite des femmes et leur capacité à épargner pour le bel âge. Sans parler de l’avancement professionnel plus lent qu’occasionnent des carrières discontinues.

Le travail invisible exclu du calcul de Retraite Québec

« Les femmes travaillent encore moins d’heures que les hommes dans le champ du travail salarié, alors qu’elles travaillent plus d’heures dans le champ domestique. Au niveau d’une retraite éventuelle, ça n’a évidemment pas les mêmes conséquences », explique Francine Descarries, professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice scientifique du Réseau québécois en études féministes.

Les revenus de retraite sont intimement liés à la participation au marché du travail et, à ce jour, aucun calcul de Retraite Québec ne tient compte de la charge mentale et aucune formule ne reconnaît le travail invisible.

« Tant et aussi longtemps que les femmes se sentiront premières responsables de la famille, elles organiseront leur temps et leur carrière en fonction de cette logique-là », résume la sociologue. Selon elle, le réel changement passera par une modification du rapport qu’entretiennent les pères et les mères face à leurs responsabilités familiales.

Afin de démontrer que les inégalités dans le partage des tâches à la maison causent les disparités de revenus de retraite, KPA Pension, qui gère les fonds de pension de deux millions de Suédois, a lancé une vaste campagne publicitaire en 2018. Dans l’une des vidéos, on voit une jeune élève inapte à participer à son cours d’éducation physique parce que son père n’a pas prévu pour elle des vêtements adéquats. Depuis, le sac de sport et le slogan pappas jävla ansvarsområde (« l’ostie de champ de responsabilité de papa ») sont devenus des symboles utilisés par le premier ministre suédois pour illustrer l’inégalité des retraites.

« Tant et aussi longtemps que les femmes se sentiront premières responsables de la famille, elles organiseront leur temps et leur carrière en fonction de cette logique-là. »

− Francine Descarries, professeure à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM et directrice scientifique du Réseau québécois en études féministes

Mesdames, à votre planification financière

Dans la liste des pistes de solution, plusieurs inscrivent une meilleure éducation financière. Un domaine où les connaissances des femmes sont encore inférieures à celles des hommes. « C’est important de réaliser que chaque décision prise intervient en bout de piste », résume Francine Descarries.

Selon l’Enquête canadienne sur les capacités financières, menée par Statistique Canada en 2014, seulement 15 % des femmes et 22 % des hommes ont répondu correctement à des questions concernant l’intérêt, l’inflation et la diversification des risques.

Au-delà de la littératie financière déficiente, il y a aussi les taux de séparation qui ne cessent d’augmenter au Québec. Un troisième âge qui se vit en solitaire vient évidemment chambarder les plans qui prévoyaient une union pérenne.

Un mari n’est pas un plan de retraite

Un comité sénatorial australien s’est penché sur la question de la précarité des retraitées en 2016. Et le groupe a décidé d’envoyer aux travailleuses un message percutant en intitulant son rapport Un mari n’est pas un plan de retraite.

Le document de près de 180 pages contient une vingtaine de recommandations visant à assurer la sécurité économique des femmes retraitées. Il s’ouvre ainsi : « Aucun Australien ne devrait avoir à s’inquiéter de sa retraite en raison de son genre. Or, l’enquête menée par le comité révèle que c’est le cas de nombreuses femmes. »

Les membres de ce comité affirment notamment que la structure du régime de retraite australien favorise ceux et celles qui travaillent à temps plein et qui ne prendront aucune pause dans leur vie professionnelle.

Afin d’éviter de pénaliser les trajectoires atypiques, qui sont majoritairement celles des mères, Retraite Québec permet, depuis 1977, d’exclure du calcul de la rente les années à faible cotisation pendant lesquelles une personne a eu la charge d’un enfant de moins de 7 ans. Une forme de reconnaissance du travail parental accompli.

Suivant le même principe, le Conseil du statut de la femme suggère que des aménagements similaires soient offerts aux personnes qui quittent le marché du travail plus tôt ou qui réduisent leur temps passé au boulot pour prendre soin d’un proche.

Plus pauvres, plus longtemps

Oui, les Québécoises laissent le travail plus hâtivement que les Québécois. Et compte tenu de leur espérance de vie plus élevée, leur retraite s’allonge des deux côtés.

Luc Cloutier-Villeneuve, analyste en statistiques du travail à l’Institut de la statistique du Québec, s’est intéressé à la question*. Il publiait en 2013, dans la revue Sociologie et sociétés, un article qui montrait que les départs à la retraite hâtifs des travailleuses étaient notamment dus à la qualité de leur gagne-pain. Au téléphone, l’analyste résume : « Elles ont des emplois qui comportent des exigences psychologiques plus fortes. On peut penser notamment à ceux dans le réseau de l’éducation et de la santé. Ce sont des environnements qui peuvent être plus difficiles. »

Si le travail use, on choisit de le quitter, même si ce n’est pas une bonne décision d’un point de vue strictement financier. Le fait que les femmes n’occupent pas le même type d’emploi que les hommes crée donc une situation inégalitaire.

Pénalité à l’éthique de la sollicitude

Et il y a la proche aidance. Pour citer l’article de M. Cloutier-Villeneuve, « un autre facteur qui pourrait influencer fortement les départs hâtifs chez les travailleuses plus âgées est la prise en charge de plus en plus fréquente de leurs proches vieillissants ».

Comme avec la maternité en début de carrière, c’est de nouveau la sphère familiale qui vient parfois altérer la fin des parcours professionnels. « On parle de pénalité à la maternité, il y aura aussi une pénalité à l’éthique de la sollicitude. Les femmes sont plus enclines à se dévouer pour prendre soin d’une personne à charge et ça a des impacts », note Francine Descarries.

© Francine Patenaude

« Un autre facteur qui pourrait influencer fortement les départs hâtifs chez les travailleuses plus âgées est la prise en charge de plus en plus fréquente de leurs proches vieillissants. »

− Luc Cloutier-Villeneuve, analyste en statistiques du travail à l’Institut de la statistique du Québec

Néanmoins, les retraitées d’aujourd’hui, si on les compare à celles d’il y a 20 ans, ont avancé à pas de géantes. Mais comme les travailleuses partaient de loin, la route est longue. Les femmes actuellement à la retraite sont insécurisées à cause des conditions salariales et de vie qui ont été les leurs dans les décennies précédentes.

Selon les calculs de KPA Pension, si rien n’est fait, il faudra encore un demi-siècle avant d’atteindre l’égalité des retraites. Cinquante ans, c’est long longtemps. C’est pourquoi le gestionnaire suédois invite les gouvernements à l’action.

* M. Cloutier-Villeneuve s’exprime ici en son nom personnel.

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