Aller directement au contenu

Les femmes et la finance : un monde à conquérir

Lorsque Sylvie Marois a commencé à travailler comme gestionnaire de portefeuille dans le domaine commercial, tous ses collègues étaient masculins. Le milieu avait l’habitude de se retrouver lors de parties de golf. « Moi, je ne joue pas au golf », dit celle qui est devenue depuis première vice-présidente chez BMO Gestion privée

Depuis, l’industrie a diversifié ses lieux de réseautage, propose du cyclisme autant que du golf, et les déjeuners ont souvent remplacé les cinq à sept. Mais l’industrie de la finance demeure un milieu majoritairement masculin. Et cela peut devenir un handicap lorsque vient le temps d’attirer et de comprendre de potentielles investisseuses.

C’est un objectif pressant. Car présentement, les femmes contrôlent approximativement un tiers de toute la richesse en Amérique du Nord. Or, selon les données réunies par le groupe Fidelity Investments, elles représentent 62 % des personnes détenant un diplôme universitaire. Et 40 % d’entre elles gagnent un revenu égal ou supérieur à leur mari.

Insatisfaites de leur conseiller financier

Selon une autre étude menée par le Center for Talent Innovation et commanditée par une brochette de banques internationales, 53 % des femmes sondées aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Inde, en Chine, à Singapour et à Hong Kong n’ont pas de conseiller financier. Aux États-Unis seulement, chez les femmes de moins de 40 ans, cette proportion monte à 75 %. Et de l’ensemble des femmes qui ont un conseiller financier, 67 % en sont insatisfaites et considèrent qu’il ne les comprend pas.

Pour Françoise Lyon, présidente et directrice associée chez DGC Capital, « les femmes ont des préoccupations plus holistiques que les hommes en matière de finance ». « Quand il est question de gestion du patrimoine, elles ne travaillent pas juste pour elles, mais pour un écosystème. Le rayon de l’impact est très familial et très profond. Cela prend en compte l’éducation des enfants, les parents qui vieillissent et la préservation des biens », avance-t-elle.

Aussi, après avoir longtemps travaillé comme gestionnaire de portefeuille avec une clientèle majoritairement féminine, Françoise Lyon a constaté que les femmes cherchent davantage à faire des investissements qui s’arriment à leurs valeurs. « Je ne pense pas que les femmes cherchent moins à générer du rendement, mais elles sont prêtes à avoir un peu moins de rendement si leurs investissements ont un meilleur impact [sur la société] », dit-elle.

« Quand il est question de gestion du patrimoine, les femmes ne travaillent pas juste pour elles, mais pour un écosystème. Le rayon de l’impact est très familial et très profond. Cela prend en compte l’éducation des enfants, les parents qui vieillissent et la préservation des biens. »

− Françoise Lyon, présidente du conseil d’administration de l’Association des femmes en finance du Québec, et présidente et associée directrice chez DGC Capital

Cette analyse est confirmée par les résultats obtenus dans l’étude du Center for Talent Innovation. « Les femmes plus que les hommes, du moins dans les pays développés, veulent investir en fonction de leurs valeurs, peut-on lire dans cette étude intitulée Harnessing the Power of the Purse : Female Investors and Global Opportunities for Growth. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, on a constaté des différences significatives entre le désir des hommes et des femmes d’investir dans l’égalité des genres, dans un leadership diversifié, et dans l’environnement.»

Par leadership diversifié, on entend notamment des entreprises employant davantage de femmes. Certaines compagnies ont d’ailleurs créé des fonds précisément nommés Leadership au féminin, qui regroupent des entreprises dont la direction et le conseil d’administration comprennent des femmes.

Dans ce domaine, la parité est loin d’être atteinte. Parmi les membres détenant la désignation internationale CFA, pour Chartered Financial Analyst, moins de 20 % sont des femmes. Et selon des données recueillies par Fidelity Investments, les femmes ne forment toujours que 22 % du 1 % des personnes les plus riches, même si cette proportion est en croissance constante depuis 1980.

« Les femmes ont plus de richesse que jamais », dit Sophie Palmer, directrice régionale et gestionnaire de portefeuille chez Jarislowski Fraser, et ancienne présidente du groupe CFA (Chartered Financial Analyst) Montréal. Vivant plus longtemps que les hommes, ce sont elles qui risquent de gérer les héritages des baby-boomers dans les prochaines années. « Selon moi, c’est une très grande opportunité pour les femmes », affirme Sophie Palmer.

Or, les chiffres indiquent que lorsqu’elles se retrouvent gestionnaires de patrimoine, après la mort de leur mari par exemple, une majorité de femmes changent de conseiller financier.

Toujours selon les données de Fidelity Investments, 62 % des femmes de 45 ans et plus souhaiteraient que les conseillers financiers commencent par expliquer les principes de base de l’investissement. Une femme sur quatre n’avait aucune idée de ce qu’elle pouvait attendre comme « retour raisonnable sur l’investissement ». La moitié des femmes sous-estimaient l’effet de « l’intérêt composé », et quatre femmes sur dix disaient ne pas comprendre plusieurs des termes utilisés dans le contexte d’une séance d’information sur l’investissement.

Une question de vocabulaire

Pour Sylvie Marois, il s’agit souvent davantage d’une question de vocabulaire que d’une divergence profonde entre les hommes et les femmes sur les questions d’investissement. « Les femmes vont exprimer leurs objectifs en disant qu’elles veulent assurer la sécurité financière, tandis que l’homme va énoncer ses objectifs en termes de pourcentage, ou de sa volonté de battre le marché financier », explique-t-elle.

« La plus grande distinction entre les femmes et les hommes est la façon dont elles expriment la raison pour laquelle elles sont prêtes à prendre des risques. Elles l’expriment moins en objectifs de rendement chiffré qu’en objectifs de croissance de l’entreprise et de pérennité des emplois créés dans la communauté. »

− Sylvie Marois, première vice-présidente, Québec, BMO Gestion Privée

C’est ce que BMO Gestion privée a conclu après avoir mené une étude sur les femmes entrepreneuses et leur approche du risque financier. « La plus grande distinction entre les femmes et les hommes est la façon dont elles expriment la raison pour laquelle elles sont prêtes à prendre des risques. Elles l’expriment moins en objectifs de rendement chiffré qu’en objectifs de croissance de l’entreprise et de pérennité des emplois créés dans la communauté », dit Sylvie Marois.

Les femmes souhaitent aussi qu’on leur explique davantage les tenants et aboutissants de leur investissement avant de prendre une décision. « Elles ne s’embarqueront pas si elles ne sont pas d’accord avec le risque. Les femmes posent beaucoup de questions. Il arrive plus souvent qu’elles posent la même question deux fois ou qu’elles demandent à rencontrer de nouveau le conseiller. »

Par ailleurs, une fois que la confiance est établie envers le conseiller, les femmes sont très loyales. Parfois trop. « Il faut qu’il y ait une vigilance continue », rappelle Mme Lyon. Il arrive trop souvent qu’une fois le terrain débroussaillé avec le conseiller, les femmes lâchent complètement prise sur leur portefeuille. Et c’est peut-être ce qui fait que la majorité des victimes d‘arnaqueurs financiers comme Vincent Lacroix ou Earl Jones étaient des femmes.

Des femmes absentes du milieu

Si les femmes ne recherchent pas nécessairement une conseillère plutôt qu’un conseiller, il est clair que le milieu financier aurait tout intérêt à recruter davantage de femmes pour assurer un leadership diversifié. Pour cela, encore, il y a loin de la coupe aux lèvres.

« Le fait que ce soient des hommes blancs de 50 ans qui gèrent la majorité des compagnies de finance à travers le monde, ce n’est pas un mythe, c’est une réalité. »

− Sophie Palmer, Gestionnaire de portefeuille chez Jarislowski Fraser et ancienne présidente de CFA Montréal

« On n’a pas de femmes qui travaillent en finance et c’est un cercle vicieux », dit Sophie Palmer. « Le fait que ce soient des hommes blancs de 50 ans qui gèrent la majorité des compagnies de finance à travers le monde, ce n’est pas un mythe, c’est une réalité », ajoute-t-elle.

Et il y a toujours généralement moins de 20 % de femmes inscrites pour passer les examens de certification CFA. Pourtant, les femmes ont tout ce qu’il faut pour réussir dans le métier de gestionnaire de portefeuille, insiste Sophie Palmer.

Pour inverser cette tendance, il faut, propose-t-elle, faire de l’éducation auprès des jeunes. « Il faut que les mères commencent à en parler plus tôt aux jeunes filles. Il faut trouver comment arriver à en parler un peu plus. Que ce ne soit pas un tabou de parler d’argent. »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre