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L’autonomie financière des Québécoises : petite histoire d’un parcours sinueux

par 

Elisabeth Massicolli est une journaliste idéaliste et féministe montréalaise, qui habite maintenant à Rome, en Italie. Elle se penche sur des sujets de société et sur la culture populaire (en mangeant beaucoup de pâtes).

De l’ardoise chez le boulanger à la marge de crédit, des prêts usuraires aux hypothèques pour un nouveau condo, on retrace le parcours des femmes de la Belle Province… direction l’autonomie financière!

19e siècle : « Chéri, je peux…? »

« La femme québécoise qui n’a aucun droit, aucune autonomie financière, c’est un mythe! », lance d’emblée l’historienne Béatrice Craig. Elle explique qu’au 19e siècle, dans la « Province of Quebec », les femmes possèdent plus de droits qu’on pourrait le penser. Une femme célibataire majeure, par exemple, a les mêmes droits qu’un homme quant à ses finances. Une veuve aussi. Mais pour une femme mariée, c’est une autre paire de manches! En 1866, le Code civil du Bas-Canada entre en vigueur. Il stipule que les femmes mariées ne peuvent « [être] en jugement, donner, accepter, aliéner ou disposer [de biens], ni autrement contracter, ni s’obliger, sans le secours du mari, dans l’acte, ou sans son consentement écrit ». C’est donc Monsieur qui tient les cordons de la bourse, et lorsqu’il s’agit de les desserrer, tout dépend de son bon vouloir!

L’union en séparation de biens ou en communauté

« À ce moment, on peut s’unir de deux façons, soit en séparation de biens ou en communauté, explique la spécialiste de l’histoire des femmes Denyse Baillargeon. Dans le premier cas, la femme – souvent issue de la bourgeoisie – conserve les biens mobiliers et immobiliers qu’elle a accumulés avant le mariage et peut les gérer à sa guise. Elle ne peut toutefois les aliéner sans l’autorisation de son mari. » Si elle possède un immeuble, par exemple, elle peut collecter les loyers, mais elle ne peut pas le vendre ni contracter une hypothèque pour en acheter un autre. Si son mari décède sans testament, elle ne reçoit rien, ou presque, puisque tout le monde hérite avant elle : parents, enfants, frères, cousines éloignées du défunt… « S’ils se marient en communauté, les époux mettent leurs biens en commun, et ceux-ci sont gérés par le mari. L’épouse perd en autonomie financière, mais hérite de la moitié des biens du ménage si son mari décède », précise l’historienne.

« Monsieur peut lui octroyer le montant qu’il veut, et en garder autant qu’il le désire pour ses dépenses personnelles. Elle doit se débrouiller pour nourrir et vêtir toute la maisonnée avec ce qu’elle reçoit. C’est tout un exercice de budget. »

− Béatrice Craig, historienne

Au Canada français, en passant devant un notaire, on peut décider de ce que l’on considère comme faisant partie ou non de la communauté de biens, et de la façon dont on gère les biens qu’on possédait avant l’union, et ceux qu’on acquiert après – c’est ce que les célébrités appellent aujourd’hui un pre-nup! On a retrouvé certains contrats datant du 19e siècle dans lesquels l’époux avait inscrit : « Je donne le droit à ma femme de gérer ses propres biens. » Progressiste… pour l’époque!

© Chloé Charbonnier

« S’ils se marient en communauté, les époux mettent leurs biens en commun, et ceux-ci sont gérés par le mari. L’épouse perd en autonomie financière, mais hérite de la moitié des biens du ménage si son mari décède. »

– Denyse Baillargeon, professeure et historienne

Au quotidien, c’est habituellement l’épouse qui gère l’argent. Une tâche ardue! Elle doit joindre les deux bouts avec les sous que lui remet son mari. « Monsieur peut lui octroyer le montant qu’il veut, et en garder autant qu’il le désire pour ses dépenses personnelles. Elle doit se débrouiller pour nourrir et vêtir toute la maisonnée avec ce qu’elle reçoit. C’est tout un exercice de budget », dit Béatrice Craig.

De façon générale, la femme mariée peut toucher un salaire. Toutefois, si le couple est uni en communauté, l’époux est en droit, par exemple, de demander à l’employeur de sa femme de lui verser son salaire à lui, ou simplement de l’empêcher de travailler. L’épouse peut aussi acheter des biens nécessaires – comme de la nourriture – à crédit. Pour faire les courses quotidiennes, on fonctionne souvent avec des ardoises. La dame fait ses emplettes et paie les commerçants plus tard, lorsqu’elle empoche de l’argent. Si elle possède une petite entreprise, elle peut même demander une ligne de crédit. Bien que les opportunités professionnelles des femmes de ce temps soient plutôt réduites, certaines ouvrent des commerces de couture ou des boutiques de chapeaux, par exemple.

Le crédit et l’épargne

« À l’époque, les banques ne prêtent pas d’argent comme elles le font aujourd’hui, excepté aux commerçants et aux familles fortunées. Les gens du peuple n’ont pas accès à l’épargne et au crédit. Les emprunts se font entre particuliers. Une femme majeure peut donc, techniquement, emprunter de l’argent, mais il lui faut trouver un usurier qui veut bien lui en prêter si elle est célibataire, ou si elle n’a pas l’accord de son mari », explique Béatrice Craig. « Et en cas de non-paiement, on se tournera toujours vers le mari, peu importe qui a contracté la dette en premier lieu », ajoute Denyse Baillargeon.

Le concept du crédit et de l’épargne au Québec change lors de la création de la première caisse populaire, fondée par Alphonse Desjardins et sa femme, Dorimène, en 1900. La caisse propose un nouveau modèle de coopérative qui permettra à la classe laborieuse « de devenir son propre banquier » – et de la tenir loin des prêteurs escrocs qu’aucune loi ne régit. On attribue d’ailleurs en grande partie le succès du Mouvement Desjardins à Dorimène, qui gère de main de maître la première caisse et qui, au décès de son mari, joue un rôle déterminant dans l’expansion de la coopérative.

20e siècle : « C’est mon argent! »

En 1931, d’après les recommandations de la Commission Dorion, les femmes mariées obtiennent le droit de toucher leur propre salaire et d’en disposer comme bon leur semble. « Les féministes de l’époque ont ému les commissaires – tous des hommes – en soulignant que plusieurs maris “buvaient” l’argent du ménage durement gagné », explique Denyse Baillargeon. On crée du même coup la notion de « biens réservés », qui incluent notamment le salaire et les économies de l’épouse, qui échappent à l’administration du mari dans le cas d’une « séparation de corps » (le divorce n’étant à l’époque pas reconnu par le droit civil et la religion catholique).

Le droit des femmes de disposer de leurs propres biens

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, 28,2 % des Québécoises occupent un emploi salarié. Pourtant, ce n’est qu’en 1964 qu’est adoptée la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée, projet défendu par Marie-Claire Kirkland-Casgrain, première femme députée de l’Assemblée nationale. Et elle vient changer bien des choses! Elle abolit enfin le devoir d’obéissance de la femme à son mari et accorde à la femme mariée le droit d’administrer et de disposer de ses propres biens. Pour la première fois, les épouses peuvent légalement ouvrir un compte bancaire, demander un prêt ou contracter une hypothèque seules. Dans la pratique, cependant, certains établissements de crédit continuent d’exiger la signature du mari lors de plusieurs procédures. Ce qui ne deviendra illégal que 10 ans plus tard… En 1975, la Charte québécoise des droits et libertés de la personne reconnaît officiellement l’égalité entre l’épouse et l’époux. On devra patienter jusqu’en 1989 pour obtenir dans le Code civil un partage égal du patrimoine familial lorsqu’une union est dissoute.

« Le concept de revenu familial est une lubie! Pourtant, nos politiques sociales se basent sur celui-ci. Dans la majorité des couples, l’argent n’est toutefois pas réparti équitablement. Les partenaires ont des dettes communes à près de 50 %, mais n’épargnent pas ensemble. Au final, comme elles gagnent habituellement un salaire moindre, ce sont les femmes qui paient le prix de cette inégalité. »

– Hélène Belleau, sociologue de l’Institut national de la recherche scientifique

À compter des années 1990, on remarque que les couples occidentaux commencent à gérer leur argent séparément plutôt que de mettre leurs revenus en commun. Les dépenses collectives sont, de façon générale, réparties à parts égales ou au prorata du salaire de chaque personne. « Le concept de revenu familial est une lubie! », s’exclame Hélène Belleau, sociologue de l’Institut national de la recherche scientifique. « Pourtant, nos politiques sociales se basent sur celui-ci. Dans la majorité des couples, l’argent n’est toutefois pas réparti équitablement. Les partenaires ont des dettes communes à près de 50 %, mais n’épargnent pas ensemble. Au final, comme elles gagnent habituellement un salaire moindre, ce sont les femmes qui paient le prix de cette inégalité. »

21e siècle : « On sépare la facture? »

Aujourd’hui, la majorité des Québécoises ont un revenu autonome. Elles sont autour de 20 % à gagner autant ou plus que leur conjoint, mais surtout dans les ménages à faible revenu, explique Hélène Belleau. Majoritairement, les personnes qui gagnent le plus, souvent les hommes, ont davantage de légitimité et de pouvoir dans les prises de décisions importantes, comme le choix d’une voiture ou d’une maison.

La gestion des finances : une charge mentale supplémentaire

Pour ce qui est de la gestion de l’argent au quotidien, ce que la chercheuse appelle le money work, ce sont encore les femmes qui s’en chargent, surtout dans les ménages avec moins de moyens. « C’est une tâche domestique astreignante. Elles doivent déployer beaucoup d’énergie pour joindre les deux bouts. Elles se priveront également plus que les hommes, en général, pour que la famille arrive à la fin du mois », précise Hélène Belleau. Dans les ménages plus riches, les femmes gèrent également le budget, mais les hommes sont en grande partie responsables des placements et de la retraite. « Même s’ils le font en toute bonne foi, les placements sont souvent à leur nom, ce qui désavantage les femmes au moment d’une séparation. C’est dans l’angle mort de la plupart des ménages », affirme la sociologue.

En ce qui a trait au crédit, les femmes québécoises ont aujourd’hui accès aux mêmes produits financiers que les hommes. Pourtant, certaines disparités sont encore présentes, notamment dans le monde de l’entrepreneuriat. Au début des années 2000, le gouvernement du Québec rapportait, dans un document intitulé La perception de l’accès au financement chez les femmes entrepreneures, que celles-ci peinaient plus que leurs collègues masculins à trouver le financement permettant de réaliser leurs projets, en plus de devoir concilier plus souvent qu’eux le travail et les responsabilités familiales et domestiques. Comme quoi il reste encore un bout de chemin à faire avant que les femmes puissent investir autant qu’elles s’investissent!

Merci à l’historienne et chercheure Philomène Gallez pour son aide précieuse dans la rédaction de ce texte.

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